Thursday, 16 April 2020

Trois pratiques d'étirement (1) - Le vrai Makkô Hô japonais


Partager la joie de sa bonne santé


En cette période de repli forcé chez soi (mais non sur soi), on voit fleurir les vidéos montrant des exercices physiques à faire à la maison. Un peu de tout. Dans notre boîte à trésors orientale, nous avons, de fait, pas mal de techniques d’étirements, de souffle, de posture… que nous pratiquons et enseignons parfois à nos receveurs. On appelle cela, pêle-mêle, Do In, Qi Gong, auto shiatsu ou autres, et un des noms qui revient le plus souvent est sans aucun doute le Makkô Hô, c'est-à-dire, dans l’acception répandue, ‘les étirements des méridiens inventés par M. Masunaga’.

Mais c’est comme avec l’histoire des débuts du shiatsu jusqu’à très récemment : tout le monde répète ce qu’il a entendu (moi en premier, vous le verrez si vous allez jusqu’au bout du dernier article) et presque personne ne vérifie les sources. Et c’est ainsi que quelques heures de recherche un peu focalisée m’ont permis de découvrir des inédits qu’il ne reste qu’à ordonner et partager. 

Donc :

  • Ce qu’on appelle Makkô Hô n’est pas le Makkô Hô original, tel qu’il existe encore au Japon aujourd’hui
  • Shizuto Masunaga ne parle pas de Makkô Hô, il propose des ‘exercices visualisés’.
  • Il y a un fond commun à toutes ces pratiques, mais il y a aussi des différences fondamentales.

En supplément, je vous proposerai une nouvelle lecture et pratique, personnelle, du Makkô Hô, avec sa réflexion philosophique également.

A l’issue de ces trois contributions, vous aurez donc trois réflexions, trois vidéos et trois pratiques à tester, une de Makkô Hô et deux de ‘Makkô Hô’.

Ce que veut dire Makkô Hô


真 向 法


C’est une règle sur laquelle on ne peut absolument plus transiger : face à un concept japonais, aller voir l’étymologie en regardant les kanji. Avec prudence. Google Translate est très approximatif et ne donne pas toujours les bonnes lectures des kanji (il y a le plus souvent deux façons de les prononcer, pour faire simple). Quant aux traducteurs de livres, ils ont souvent tendance à fantasmer et à raccrocher à des concepts occidentaux qu’ils connaissent, mais qui n’ont rien à voir avec l’idée japonaise. Donc, le mieux est de regarder les kanji et de juxtaposer les significations, sans interpréter avec un mental d’Occidental. Il y a pour cela d’excellents dictionnaires en ligne.

Dans le cas de Makkô Hô, il y a trois kanji :

  1. Ma prononcé également Shin contient l’idée de vérité, de réalité, d’authenticité, de sérieux. Ainsi, il se retrouve également dans le mot ‘photographie’.
  2. donne l’idée de direction, inclinaison, tendance, aller vers, pointer vers
  3. nous envoie vers loi, acte, principe, méthode, technique… Le livre de Tempeki Tamai s’appelle ainsi Shiatsu Hô, c’est bien le même Hô, donc Méthode de Shiatsu.

Détail, mais c’est Koo et Hoo longs, donc, il faut matérialiser et prononcer ces sons longs, Ko et Ho courts voulant évidemment dire tout autre chose.

Makkô Hô, c’est donc méthode de Makkô, méthode qui nous fait aller, nous renvoie vers l’authenticité, le sérieux, la vérité. Tomoko Morikawa Morganelli, praticienne de Makkô Hô japonais, traduit par ‘to look straight forward’, regarder droit devant. Quel est le rapport de Makkô avec des étirements ?

La réponse est sans doute dans le véritable Makkô Hô, tel que pratiqué encore aujourd’hui au Japon.

Origine du Makkô Hô japonais



C’est un acupuncteur anglais, John Dixon, qui m’a mis sur la piste du Makkô Hô japonais actuel. Il parle en effet de 4 exercices, alors qu’habituellement nous en proposons 6. On trouve ainsi des choses bien intéressantes en remontant la piste jusqu’au Japon.

C'est M. Wataru Nagai qui a mis à l’honneur les exercices du Makkô Hô. Fils d’un moine bouddhiste, il mène une carrière d’homme d’affaires lorsqu’il est frappé d’hémorragie cérébrale. Déclaré incurable et diminué physiquement, il se met à réciter les sutra bouddhistes. Or, dans son temple natal, le Shôman Ji près de Fukui (on ne le retrouve qu’avec les kanji : 福井県の勝鬘寺), il y a une pratique assise qui consiste à ‘se plier à partir de la taille’ devant le Bouddha.

Trouvant qu’il devrait introduire la gratitude dans sa vie, M. Nagai décide de pratiquer, découvre qu’il est bloqué suite à son accident, mais, en bon Japonais, s’efforce (gambatte kudasai, comme on dit là-bas) et, après 3 ans de pratique, retrouve ses pleines capacités physiques d’avant l’accident.

En 1948, dans l’après-guerre, et dans le but d’encourager les Japonais, Wataru Nagai se mit à enseigner et diffuser ces exercices de santé sous le nom de Makkô Hô. Son fils, Haraku Nagai, écrivit même un livre sur la méthode en 1972 ‘Makkô Hô : 5 minutes’ physical fitness’ et voyagea en Occident dans les années ’70 pour la diffuser. Historiquement, nous sommes donc en plein parallèle avec la période de développement du shiatsu et dans le schéma d’exportation de techniques japonaises en Occident.

Il ne semble pas que la méthode s’y soit largement enracinée, à l’exception de deux praticiens aux Etats-Unis.


Terreau culturel et religieux

Quand on parle d’une pratique ‘dans un temple bouddhiste’, à quoi raccrocher ? Il y a en effet pas mal de différences entre les différents bouddhismes japonais. C’est un FAQ du site officiel du Makkô Hô qui m’a mis sur la piste. Une question fréquemment posée au Japon est apparemment de savoir s’il y a un lien entre le Makkô Hô et la religion. La Fondation officielle s’en défend : il n’y en a pas, le Makkô Hô étant une fondation d’intérêt public reconnue par le Gouvernement et une pure méthode de santé. Mais il est vrai, précise le site, que le fondateur, vu les origines bouddhistes de sa pratique, l’avait appelée au début ‘nembutsu gymnastics’.


Le ‘nembutsu’c’est cette formule du Bouddhisme de la Terre Pure qu’il suffit au croyant de répéter pour y entrer après sa mort : ‘Nami Amida Butsu’, ce qui signifie adoration au Bouddha Amida (Bouddha de la Vie et de la lumière éternelle, infinie). Et comme c’est une caractéristique du Bouddhisme japonais de se séparer en de multiples branches et écoles (le mot ‘secte’ souvent employé est mal choisi), il convenait de vérifier si le temple Shôman Ji près de Fukui tracé comme le temple d’origine de Wataru Nagai était donc bien en rapport avec la Terre Pure.

Il l’est, mais de l’école Shinshû (et même encore une branche importante de celle-ci, appelée Ôtani-ha), fondée au 13ème siècle par un moine nommé Shinran. Donc, le Makkô-Hô trouve son origine spirituelle dans le Bouddhisme de la Terre Pure – école Jôdô Shinshû – Temple de Shôman Ji près de Fukui.


En quoi est-ce intéressant, sinon pour comprendre l’esprit qu’il y a à la base de ces exercices et qui, forcément, habitait le fondateur ? Qu’est ce qui caractérise les Bouddhistes de l’obédience Shinshû ?

  • Les croyants du Shinshû répètent le ‘nembutsu’, Nami Amida Butsu, car ils renaîtront après leur mort dans le Paradis de la Terre Pure, devenant ainsi un Bouddha. Il s’agit donc d’un acte de foi, sans demande précise, sans mérites à acquérir par de longues études ou de longues méditations. Le nom d’Amida contient l’idée de sauver tous les hommes. Cela donne la paix de l’esprit. La grâce sauve, pas les efforts personnels. (mais attention, il n’y a pas de dieu et il y a, surtout, une différence essentielle avec le Zen, qui n’accorde pas de foi dans un principe de force extérieure).
  • Les bonzes eux-mêmes vivent la vie du monde et disent qu’il faut vivre ‘selon les usages honnêtes de son temps’ (dixit Emile Steinilber-Oberlin, ‘Le Bouddhisme Japonais’) : les religieux se marient, mangent de la viande, du poisson… pas de pratiques extrêmes ou inaccessibles au commun des mortels absorbé dans le monde moderne.
  • Cette pratique s’adresse par conséquent aux gens simples (sans dénigrement aucun), menant une vie ‘dans le temps et dans le monde’ et qui n’ont ni le temps ni les moyens de rester longtemps sur un coussin ou de se perdre dans les subtilités métaphysiques. 
  • L’amour inconditionnel d’Amida pour les hommes et la gratitude qu’il engendre dans les cœurs sont des éléments opérants et fondamentaux de moralité, qui se suffisent. Chacun juge pour lui-même.



Voici donc quelques éléments du terreau dans lequel s’enracine le Makkô Hô, car son premier promoteur baignait dedans : on comprend mieux la traduction ‘to look straight forward’ dans une optique de Terre Pure. On comprend aussi que ces exercices sont simples, accessibles à tous, ne demandent pas d’efforts particuliers, ne prennent pas de temps et permettent à la gratitude et à la joie de s’exprimer.

Coïncidence ? En lisant en Anglais le site japonais du Makkô Hô, un intéressant glissement sémantique m’apparaît, puisque le Pure Earth Buddhism a engendré une pure health method.
 

Unité corps-esprit


On comprend aussi que le corps exprime par sa posture un état intérieur (et l'influence) et que, par conséquent, l’action sera autant sur le corps que sur l’esprit (au sens large), puisqu’il s’agit au départ de saluer pour exprimer sa gratitude. Renforcer le corps et l’esprit, donc, afin d’aborder directement les choses et de vivre positivement sa vie. Partager la joie de sa bonne santé, dit le site officiel. Voilà qui nous ramène à la joie du Cœur qui s’exprime pleinement quand les organes fonctionnent harmonieusement.

La pratique quotidienne de ces exercices vise ainsi plusieurs effets :

  • L’anti-vieillissement, problème bien japonais. C’est possible par la souplesse et la bonne humeur. J’ai vu au Japon, il est vrai,  beaucoup de Japonais(e)s âgé(e)s cavaler comme des lapins dans les escaliers de temples en devisant joyeusement. Le vieillissement s’exprime par l’atrophie, suite à un mauvais usage ou trop peu d’usage du corps.
  • Le travail se situe autour du tanden, des hanches, du sacrum, de la colonne vertébrale et du rééquilibrage symétrique du pelvis.
  • La respiration est fondamentale.
  • Les effets se situent sur l’état des articulations, la souplesse, la posture, la circulation sanguine, la respiration, le système nerveux.
  • Quel que soit son état, on va progresser sans heurts, jusqu’à retrouver la souplesse naturelle d’un enfant.
  • L’aspect de la gratitude envers la vie et de la joie de pratiquer sont fondamentaux. C’est une pratique joyeuse.

Quatre exercices seulement




La capture d’écran du site officiel du Makkô Hô au Japon nous présente l’essentiel dans un style japonais contemporain un peu naïf. Même sans lire le Japonais, on comprend par le graphisme. Il y a  quatre exercices de 3 minutes chacun qui font du bien à Monsieur et Madame quand ils sont stressés au travail, broient du noir ou éprouvent un manque de chaleur vitale. Et il y a là-derrière toute une organisation avec des niveaux de Makkô Hô, des cours collectifs à suivre à prix démocratique.
  1. Le nr 1 travaille sur l’ouverture du pelvis et serait en rapport avec une façon ancestrale de s’asseoir.
  2. Le nr 2 consiste à saluer, mais assis
  3. Le nr 3 ouvre l’intérieur des jambes
  4. Le nr 4, c’est du ‘back bending’, s’incliner en arrière et du ‘wariza’, une assise (suwahiro) basse entre les pieds.

En travaillant tout cela, ne pas oublier ‘harakokyu’, respirer (ko expirer kyu inspirer) dans le ventre.

To look straight forward : les mouvements se font exclusivement d'avant en arrière. C'est une attitude de la vie : avancer sans regarder sur les côtés.
Voilà qui nous paraît familier, puisque
    Dans la série de M. Masunaga, le nr 1 correspond pile à Cœur / Intestin Grêle, le nr 2 à Vessie / Reins et le nr 4 à Estomac / Rate.

  • Quant au nr 3, on le retrouve intégralement chez M. Kawada, dans sa série d’étirements des Vaisseaux Curieux, où il correspond au Liaison Yang.

  • L’attribution de ces étirements à des méridiens est par contre ultérieure et ne correspond pas à l’esprit initial. On ne peut donc pas appeler nos étirements habituels du nom de Makkô Hô.

    Spécificité japonaise


    Les éléments à la base du Makkô Hô sont culturellement bien Japonais :
    • Le salut, pas seulement les différentes formes de ‘rei’ dans les arts martiaux, mais question d’étiquette dans la vie quotidienne… En s’inclinant, on témoigne son respect… avec beaucoup de gradations.
    • L’assise, pas seulement dans un temple Zen à faire du ‘shikantaza – simplement s’asseoir’, mais comme posture fondamentale du corps dans la vie, et dans la verticalité Ciel / Terre.


    L’intérêt du Makkô Hô est qu’il a été trouvé sur base d’une expérience et d’un ressenti, et non emprunté à un fond existant d’exercices. Cette démarche empirique est au cœur de ce que nous faisons.

    Et pour vous imprégner de l’esprit des origines… plus qu’à regarder et pratiquer. Voici une vidéo de Makkô Hô tel que pratiqué au Japon.

    Une belle leçon d'atmosphère
    pour nous qui pratiquons coincés et graves dans nos beaux habits et nos temples silencieux...Ca se passe dans les festivals, collectif, simple, joyeux et pour tous les âges... Le Japon des gens, c'est bien celui-là.



    Ou encore ce praticien qui propose des enchaînements pour préparer les mouvements et... regardez bien la fin, pour voir si ça ne renforce pas le hara !

    https://youtu.be/_HraGERX040


    Ceci étant éclairci, allons voir ce qu’on pourrait dire des exercices de M. Masunaga. Prochain article…

    Lectures



    Emile Steinilber-Oberlin : le Bouddhisme Japonais


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