Friday, 3 April 2026

Resurrexi

Toucher le corps, mais lequel ? Et comment ?


Pâques approche ! Fête majeure des chrétiens dans le monde entier,  sans laquelle il n’y aurait tout simplement pas de christianisme.

Fortement résumé, le message de Pâques est le suivant : la mort n’est pas la fin, la Vie l’emporte, la résurrection est possible. Jésus a été le premier à faire cela, préfigurant en quelque sorte ce qui nous est promis à tous et toutes, au Jugement Dernier, dont personne ne sait si la date est déjà programmée.

A priori, les fêtes chrétiennes nous sont bien étrangères, à nous, praticiens et praticiennes de Shiatsu et donc, en principe, orientalisants dans notre conception de l’Univers. Nous considérons plutôt le YinYang, les 5 Mouvements, les 3 Trésors, les Méridiens, les 3 Foyers.

Mais, à y bien regarder, il n’y a  peut-être pas d’incompatibilité entre Occident et Orient.

Je vous propose pour le plaisir un petit exercice d’analogie (méthode orientale, précisément) et de théologie, afin de voir si les traditions diverses et variées sont finalement si éloignées qu’on le pense (ou qu’on le veut).

Le corps tout d’abord


Rappelons quand même d’emblée que le christianisme version occidentale n’est que l’aboutissement d’une religion née au Moyen-Orient, plus précisément enracinée dans le Judaïsme et le monde gréco-romain, et qui s’est ensuite coulée dans le monde celte, dit ‘païen’, après avoir emprunté le Latin comme langage.  Ceci pour ne pas oublier la grande diversité des racines et qu’il y a bien des influences à la base de ce qui est devenu l’Occident.

Ce qui nous intéresse au premier chef, en tant que praticien(ne)s de Shiatsu, c’est le corps. C’est de lui que nous prenons soin en séance. On connaît l’aversion pour et le rejet du corps longtemps professé par l’Eglise, car assimilé au péché de la chair, au mal (le diable) et au mal nécessaire de vivre dans un monde transitoire, la vraie Vie n’étant pas celle-ci, mais la suivante, où l’âme, et non le corps, va au Ciel (si on se conduit bien) ou en Enfer (si on se tient mal).

Tout cela, ce sont des développements qui se sont incrustés dans la religion au fil du temps, après de longs et virulents conflits d’opinion, et il faut bien reconnaître que ce ne sont pas les plus ouverts d’esprit, Paul en tête, qui ont fini par imposer leur point de vue.

Face à ce corps devenu bien encombrant, on a considéré que la version putrescible n’était pas la bonne version, que la vie sur terre n’était pas la vraie vie et qu’il y aurait une résurrection des corps et la vie éternelle… après la mort, ce qu’avait bien montré la résurrection de Jésus.

Dans notre pratique, nous expérimentons le corps-esprit, càd que nous voyons l’humain comme l’union indissoluble de niveaux d’énergie, des plus denses (le corps physiologique) aux plus subtils (l’esprit). Par le corps, nous touchons tous les niveaux et il n’y a là évidemment ni bien ni mal. Une bonne formulation de cette réalité se trouve dans le Shivaïsme cachemirien, où le corps engendre l’esprit et l’esprit engendre le corps. Double mouvement intrinsèquement et indissolublement mêlé.

En apparence, ces deux visions, la chrétienne et l’orientale,  semblent irréconciliables. A moins de reporter le processus des fêtes chrétiennes sur un schéma qui nous est bien connu, avec un axe vertical et un axe horizontal.  




 Tentons l’expérience.


Pâques au centre

Si nous devions placer Pâques sur un diagramme, nous le placerions au centre, puisque l’événement est au cœur de la foi chrétienne.


Outre le dogme, il existe des preuves musicales de la centralité de l’événement, notamment dans l’immense corpus grégorien. L’Office de Pâques comporte en effet la seule pièce écrite à la première personne, où Jésus dit ‘Resurrexi’, JE suis ressuscité. Toutes les autres pièces sont à la seconde ou la troisième personne, sauf une autre, où Jésus après l’Ascension parle depuis l’autre monde (Pater, cum essem cum eis). Pour les grégorianistes, ceci est fondamental.

Le compositeur Charles Tournemire, auteur de l’Orgue Mystique, recueil qui commente en musique tous les offices de l’année liturgique (comme Bach l'a fait pour les Luthériens), soit plus de 250 pièces, ne s’y est pas trompé, puisqu’il compose d’abord l’Office de Pâques, comme étant le cœur de l’année liturgique. Il précise dans ses notes ‘ Cette portion de l’année liturgique en est la plus sacrée, celle vers où converge le cycle tout entier.’  

(Ecoutez : Tournemire - l'étourdissant final de l'Office de Pâques sur 5 différents thèmes grégoriens)





Le Graduel de la Messe de Pâques dit ceci : Haec dies quam fecit Dominus: exultemus et laetemur in ea, Alleluia. L’émotion est clairement la Joie, qui s’exprime dans l’exultation. La Joie est centrale et, avec elle, la lumière éclatante, le rayonnement indescriptible du changement d’état.

Nous associons quant à nous la joie à l’Empereur, l’énergie à son zénith, la lumière, le Sud. Quant au centre, dans le schéma classique des 5 Mouvements, nous y placerions la Terre.

Les deux visions ne sont pas forcément opposées, car :

  • Il ne s’agit pas purement de Feu ou de lumière, on nous parle bien d’une résurrection du corps, nous sommes dans le domaine de la Terre, mais transfigurée.

  • La Terre est l’organisme vivant capable de se régénérer sans fin, d’année en année et c’est bien le triomphe de la Vie qui se perpétue avec une grande puissance, passant par des phases de mort, mais toujours ressuscitant. Le mot ‘resurrectio’, enployé dans un sens chrétien, vient à l’origine du verbe ‘resurgere’, càd surgir à nouveau, jaillir à nouveau, une résurgence après un temps d’absence.

Temporellement, Pâques a d’ailleurs été placé à la sortie de l’hiver, associant ainsi la commémoration au renouveau de la Nature. Les Chinois ne sont pas les seuls à manier l’analogie.


Deux axes : remettre la croix au bon endroit


A partir du centre, deux axes se déploient, un vertical et un horizontal. Ce qui fait immanquablement penser à la croix, symbole majeur du christianisme. En plaçant Pâques à l’intersection des deux branches de la croix, nous remettons le symbole à sa juste place. Les chrétiens, prenant en modèle la crucifixion, ont en effet posé la base de la croix sur la Terre et ses branches en l’air. Hors sol ! C’est en quelque sorte une torsion du sens du symbole, ce qui le rend non-signifiant et inopérant. Car si l’axe vertical est bien le Ciel /Terre, l’horizontal se situe en fait, lui, exactement, à la surface de la Terre.

On devrait donc toujours dessiner la croix avec un axe horizontal au niveau de la surface de la Terre, partageant ainsi le monde entre le domaine de la matière /Yin et le domaine de l’énergie /Yang, les deux interagissant et s’interprénétrant, on va le voir. Nota bene : dans la vision orientale, cet axe est décalé à 45 degrés, car on considère le yinyang, mais l’ordre de grandeur est le même.

Nous sommes donc, à cette intersection de Pâques, au point de rencontre du corps-esprit, avec une partie inférieure : corps/terre/matière/densité et une partie supérieure esprit/ciel/immatériel/subtilité, les deux traversées et réunies par un axe vertical.

Il est regrettable que l’iconographie chrétienne ait opté pour une croix surélevée à laquelle est suspendue un macchabée, cfr les calvaires et autres joyeusetés parsemant les carrefours. Car ce n’est pas le cœur du message. Le cœur, c’est la résurrection. Les rosicruciens sont donc plus proches de la vérité en dessinant une rose à l’intersection, le tout représentant l’union du corps (ici, la croix représente le corps physique) et de l’esprit (la rose représente l’âme, la conscience dans son évolution vers l’état de sagesse).


Résurrection du corps


Intéressons-nous donc à ce phénomène.

La résurrection de Jésus semble une manifestation particulière du corps-esprit et la seule qui soit documentée sous cette forme à ce jour, si du moins, on veut bien croire les textes (Evangiles canoniques et apocryphes), nettement postérieurs à l’événement.

Notez que c’est une femme, Marie-Madeleine, dont il se dit bien des choses au sujet de sa relation intime et initiatique avec Jésus, qui découvre le pot aux roses, à savoir l’absence : le tombeau est vide. Les autres, les grands disciples masculins, balaient ses dires du revers de la main. Voilà qui donne déjà le ton pour les 2000 ans à venir, soit dit en passant.

Et puis l’absence devient présence.  Et rencontre.


Jean-Yves Leloup,
dans son livre ‘Une femme innombrable’ a écrit des pages très poétiques sur ce non-événement apparent. Là où le raisonnement fait défaut, la Beauté peut faire sentir.

Pour nous, qui voyons le corps constitué de niveaux énergétiques, du plus matériel au plus subtil, la question de la résurrection est particulièrement intéressante. De quoi s’agit-il exactement ?

Jean-Yves Leloup nous dit qu’en fait, tout le monde (les chrétiens y compris) confond résurrection et réanimation. ‘Un corps ressuscité n’est pas un corps réanimé, celui-ci serait alors de retour’, pour mourir à nouveau plus tard. C’est le cas de toutes les personnes revenues d’un bref ou d’un long coma, assorti parfois d’expériences spirituelles.

L’Evangile (apocryphe) de Marie (Madeleine) est le seul à donner une clef sur la perception d’un corps ressuscité.

‘Est-ce par la psyché que je te connais, ou par le pneuma ? Ce n’est ni par la psyché ni par le pneuma que tu me connais, mais par le noùs, qui est entre les deux’.

Ce qui signifie :

  • Il n’est pas possible de percevoir un corps ressuscité par la psyché et les sens où elle se projette : ouïe, odorat, vue, goût et toucher.

  • Il n’est pas possible de le percevoir par le pneuma, l’Esprit, le souffle silencieux où le vivant naît et se résorbe. 

  • Mais par le noùs, mot grec que l’on peut traduire par l’intelligence contemplative, que l’on associe volontiers avec l’expression de Maître Eckhart ‘la fine pointe de l’âme’ et qui est donc entre parole et silence, entre visible charnel et invisible spirituel.
Un corps ressuscité n’est donc ni visible ni invisible, ni palpable ni impalpable, ni matière ni esprit. Pour le sentir, il faut ‘un psychisme apaisé ouvert à la présence de l’Esprit

Percevoir par la peau


Et l’organe de perception est alors la peau. La perception de Marie, nous dit Jean-Yves Leloup, est un pressentiment du réel dans sa peau, car le noùs voit ‘le lien, le fil qui relie le ciel et la terre, le corps terreux et le corps céleste, le corps rêvé qui n’est pas un rêve mais appartient aux deux mondes’.

Cette perception par la peau, nous la retrouvons chez Jean-Marc Eyssalet (Le secret de la Maison des Ancêtres), quand il nous parle de la mise en place de la tactilité et de l’écoute. Il nous dit en effet que le revêtement cutané tout entier est écoute. Le musicothérapeute A. Tomatis avait déjà découvert que la peau est en effet un morceau d’oreille, et pas le contraire.

Et donc, ‘les sons, les vibrations de l’air représenteraient des modalités particulières de la tactilité : les sensations tactiles, le contact des êtres et des objets, les rayons solaires, lunaires et stellaires, les messages profonds nous renseignant sur notre position spatiale ou l’état dynamique de nos viscères seraient des modalités particulières du monde sonore et vibratoire’.

Ainsi, pour l’écoute comme pour la tactilité, le dénominateur commun est SHEN, avec comme organe subtil de référence le Cœur, que l’on traduit aussi par Conscience.

La perception par la peau, niveau subtil du toucher, est clairement quelque chose que nous pratiquons et affinons toute notre vie. Tomatis avait d’ailleurs trouvé qu’une des zones les plus favorables à la réception sonique est la pince pouce-index de la main droite.

Masunaga
(Shiatsu et Médecine Orientale) nous dit que Setsushin (toucher pour décider du traitement) est un dialogue entre deux peaux qui se touchent. Il doit y avoir entre le thérapeute et le patient une relation de cœur à cœur. Et il ajoute ‘De même que c’est dans l’union sexuelle que réside ce qu’il y a de plus fondamental dans l’amour humain, ce qui se transmet dans le contact mutuel des peaux, c’est la forme première, la plus élémentaire de l’amour’. Nous sommes dans le domaine du Cœur, de la Conscience, de la sexualité, de l’amour… sphère – Une - du sacré, finalement.

Le message de la résurrection va sans doute encore un pas plus loin, puisque c’est toute la peau, à travers son écoute, qui nous met en contact avec les réalités subtiles de l’Univers, parmi lesquelles un corps ‘ressuscité’.


Peut-on dire que Marie-Madeleine avait Jésus dans la peau ? Et, de votre ressenti, est-ce possible lors d’une relation intime, ou lors de toute étreinte ? Ou en dehors d’une étreinte ? Toucher, être touché, sans passer par le sens commun du toucher.

En quelque sorte, la peau fonctionne comme la surface de la planète Terre, réceptive aux énergies subtiles, et créant sous sa surface de multiples mouvements qui ne remontent pas toujours à la conscience. Pâques se situe à l’exacte rencontre du corps-esprit, toutefois encore dans la dimension Terre. 

Ce qui n’arrive pas tous les jours. Il semblerait bien que Jésus, par une sorte d’achèvement spirituel non réédité à ce jour, ait pu réaliser cette condition. Que l’on pense aux 36 niveaux énergétiques que les systèmes tantriques shivaïtes appellent ‘tattva’ et qui répartissent le cosmos entre Shiva, les plans de conscience humains, les sens et la matière la plus grossière. Il est donc ‘monté’ très haut, tout en restant perceptible par la Conscience à travers la peau. On parle du mystère pascal… en effet.


La résurrection du corps, c’est pour nous ?


Pour revenir à notre schéma, il y a  donc bien déplacement sur l’axe vertical et nous voici, clairement, au centre, avec l’accès à la fois au Ciel et à la Terre et quelque chose qui participe des deux.

La question subsidiaire est de savoir si nous pouvons faire la même chose.

  • Nous avons parlé des réanimés dont la vie est transformée suite à une expérience spirituelle, mais qui finissent par mourir ‘définitivement’.
  • Il y a  toutes ces histoires de revenants, énergies psychiques et émotionnelles qui ne veulent ou ne peuvent pas partir, perceptibles ou non aux sens.

  • Nous pourrions parler de nombreux saints avec une pratique spirituelle forte et qui continuent, après leur mort, à agir dans ce monde et dont le corps est incorruptible, mais pas vivant. Didier Van Cauwelaert dans son livre ‘L’insolence des miracles’ documente de nombreux cas, dont Saint-Charbel ou le Padre Pio.

Ce corps incorruptible existe d’ailleurs également chez des ascètes bouddhistes, qui, même mort, restent en méditation, ou s’éclipsent en ‘corps d’arc-en-ciel’.

Mais la résurrection, c’est encore autre chose. Cela pour dire qu’il reste beaucoup de choses à explorer quant aux niveaux énergétiques atteignables par le corps et que celui-ci est bien plus qu’un sac d’organes voué à la putréfaction. Aussi, mais pas seulement.

La théologie des Corps Glorieux


Pour les catholiques, il y a la théologie des Corps Glorieux, forme qui nous est promise à nous humains et répétée à chaque Credo sans qu’on y pense (« Je crois à la résurrection des corps »). Mais cela n’aura pas lieu dans ce monde comme pour Jésus, seulement au jugement dernier.

La théologie des Corps Glorieux annonce en quelque sorte l’existence d’un corps à la fois humain et divin, immortel, lumineux, sans souffrance. Parmi ses qualités, joie et clarté, force et agilité… telles que magistralement et musicalement illustrées par Olivier Messiaen dans son recueil ‘Les Corps Glorieux’.

Ecoutez : Messiaen : Joie et clarté des Corps Glorieux





Attention qu’il ne s’agit pas d’une tentative transhumaniste d’immortalité du corps actuel comme la rêvent, paraît-il, les pontes de la Silicon Valley, mais d’une transmutation, une transfiguration de la matière en lumière, tout en restant matière. Il y a ici aussi beaucoup d’analogies dans d’autres traditions, l’alchimie, les religions de l’Inde, le bouddhisme tibétain avec des pratiques permettant d’atteindre des niveaux vibratoires tels que la lumière passe à travers la matière.

Alors, plus tard, ou maintenant, et comment ? Jésus semble bien le seul à être revenu sous une forme tangible et animée. D’autres ont atteint d’autres états. Pour moi, ceci montre, simplement, la réalité du corps-esprit et la possibilité, sans pour autant devenir des ‘illuminés’ de contacter  par le toucher / par la peau des niveaux subtils de la réalité qui nous ramènent, finalement, à la prescience de l’axe Ciel/Terre, de niveaux vibratoires puissants et nous rapprochent, en remontant le flux du ki, comme le dit Echart Tolle, du Non-Manifesté. C’est une expérience très joyeuse, à approfondir sans cesse.

Peut-être qu’en élevant le niveau vibratoire de notre corps, en contactant la jubilation des cellules qui se sentent pleinement vivantes, nous réveillons en nous la Sôteria, la Grande Santé, celle du corps-esprit. Le mot Sôter étant d’ailleurs aussi appliqué à Jésus sous la traduction de Sauveur : Iesus Christos Theou Uios Sôter. La boucle est bouclée.

Vous connaissez une pratique qui fait ça ? Moi, oui. 

L’Eau, le baptême


Reprenons notre schéma.

Si nous descendons maintenant l’axe vertical selon la compréhension orientale, nous trouvons l’Eau, ce qui immanquablement fait penser au baptême. Il faut en effet passer par l’Eau pour rentrer dans le monde chrétien et donc dans la sphère spirituelle qui propose ce modèle de compréhension de la Vie et de l’Univers. Le mouvement s’amorce donc bien par le bas et monte selon l’axe vertical. Tout en bas, on pourrait placer Noël et on connaît bien la proximité de cette fête avec le solstice d’hiver, la fête du sol invictus chez les Romains.

Retour de la lumière invaincue, début de la vie, point le plus bas du Yin qui repart vers le Yang. C’est cohérent.

Dans l’année liturgique, nous avons en effet : Noël, suivi du baptême, puis du carême (période non pas de privation mais d’économie et d’optimisation des ressources), et enfin  le renouveau de Pâques, transmutant la condition humaine pour bondir ensuite vers  le Ciel.

Le Feu, Ascension et Pentecôte


De toute évidence, ce mouvement est symbolisé par l’Ascension, 40 jours après la Résurrection, comme si ce corps transmuté ne pouvait éternellement rester dans cette dimension.

A noter que, dans un premier temps, Jésus interdit à Marie-Madeleine de le toucher, comme si ce corps magnifié n’était pas encore totalement accessible au sens du toucher, visible, audible, comme un hologramme, pas encore totalement  incorporé, imprimé en 3D. Ce n’est qu’après que Saint-Thomas pourra glisser sa main dans le flanc de Jésus, pleinement matérialisé à ce moment.

Dans l’Evangile de Marie, Jésus dit ‘Ne me retiens pas’. C’est plus intéressant, comme si la perception du corps ressuscité ne pouvait être figée et que cet état même est mouvement. En effet, comme un flash, cet état ne dure que 40 jours, de même que le Carême dure exactement 40 jours avant Pâques. Il y a là une analogie symbolique avec d’autres traditions.

Ainsi, les Orthodoxes, considèrent que l’âme d’un défunt met 40 jours à cheminer vers Dieu, avec une commémoration spéciale à ce moment. En cela, ils sont semblables aux Shintoïstes et aux Bouddhistes, qui voient une période de 49 jours avant que l’âme ne quitte la dimension terrestre. Dans tous les cas, il faut des cérémonies à des moments précis pour aider ce passage.

Dans le cas de Jésus, ce mouvement ascendant est on ne peut plus explicite, puisqu’il s’élève ‘corps et âme’ en direction du Ciel, sous les yeux médusés de ses disciples.

Mais tout mouvement ascendant amène un mouvement descendant, qui aura lieu 10 jours plus tard à la Pentecôte (le mot voulant dire cinquante). Là, c’est l’Esprit-Saint, 3ème personne de la Trinité, interrelation active et immatérielle du Père et du Fils, qui descend sur les apôtres sous la forme de… langues de feu, avec pour effet une sorte d’Eveil, puisqu’ils n’ont plus peur, parlent plusieurs langues et sortent annoncer la Bonne Nouvelle.  Phénomène d’expansion et de redistribution, à l’opposé exact du point le plus bas, mais dirigé vers le point le plus bas. L’énergie est celle du Feu, ce qui ne nous surprend pas à cet endroit.

On pourrait dire également, ce qui n’est pas propre au christianisme uniquement, qu’il s’agit de la descente de la grâce, cet éclair de compréhension profonde au niveau du Cœur et qui balaie d’un coup toutes les barrières, les séparations, les limitations.

On peut donc lire une partie de la théologie chrétienne sur cet axe vertical, ce qui ramène le christianisme parmi d’autres traditions en apparence très éloignées et avec lesquelles il a certainement voulu prendre ses distances, en partie de par son caractère monothéiste, se proclamant la seule religion valable (un seul Seigneur, une seule Foi, un seul baptême). On a vu les dérives que cette attitude a données au cours de l’Histoire.

A notre époque où les églises sont vides, c’est qu’on a perdu le sens profond et qu’il est temps, non pas de moderniser encore, mais de désencombrer le christianisme de tout le fatras dogmatique, moral, social, décalé, désacralisé et déprimant qu’il a accumulé avec le temps. Bref sortir de son splendide isolement, remettre du sens, du ressenti, des rituels et du sacré pour ranimer précisément la flamme : le corps-esprit.

Le déplacement vertical Terre /Ciel n’est pas propre à l’Orient, ni au christianisme.  On décèle le même mouvement de fond dans beaucoup de traditions, religieuses ou non.  

Si nous considérons le tantrisme, par exemple, nous pourrions décrire un processus semblable avec la montée de Kundalini qui, selon André Padoux est la montée de l’énergie divine endormie dans le corps. Et nous pourrions faire une description analogue sur le même diagramme avec les solides de Platon.

Plus prosaïquement, je vois le ShaoYin, la couche la plus profonde et la plus décisive du processus humain, où l’apparent grand écart entre l’énergie des Reins et le Cœur se résorbe au plus profond de l’individu. Si les Reins tirent vers le bas et le Cœur monte, ça explose : désintégration. Si les Reins ‘montent’ (désir, naissance, élan, Noël) et le Cœur ‘descend’ (le Feu réchauffe l’Eau, rayonnement tous azimuts, Pentecôte), l’individu est parfaitement dans son axe vital et à même de contacter et d’innerver toutes les couches. La rencontre entre Jing et Shen manifeste la vitalité du Ki.



Que faire de tout cela ?


Voyant ce fond commun  y a-t-il un message un message pour nous ?

  • Constatons que les humains ont toujours eu le pressentiment de ces processus à l’œuvre dans l’Univers et en eux et qu’ils ont tenté de les formaliser selon leurs compréhensions, leurs langages, leur ‘Weltanschauung’, leurs cultures, leurs environnements… Ici rien ne s’oppose, un œcuménisme s’imposerait plus tôt au sens où nous avons tous cela en commun.

  • Quelle que soit la Tradition invoquée, portons simplement le regard sur le monde pour voir ‘Musubi’, comme le décrivent les Japonais, le processus de régénération permanente de la Vie sous toutes ses formes, qui est cyclique, périodique et qui passera ultimement par ‘Mors et Resurrectio’, ce que certains formulent comme ‘sortir dans la Vie’ (et non pas  ‘entrer dans la Mort’).
  • Considérons les différents aspects de cette énergie vitale en nous, du plus dense au plus subtil et la possibilité de transmuter/transcender/ressentir/expérimenter en nous déplaçant sur cet axe vertical sans jamais perdre le centre.
  • Recontactons sans cesse le corps-esprit indissoluble, ce que la Tradition hermétique formule par ‘Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas’, car il faut bien distinguer ‘pour des raisons pédagogiques’, comme dit Eric Baret.

Âme spirituelle, âme corporelle


Pour terminer, revenons au diagramme, vous remarquerez que je n’ai rien posé sur l’axe horizontal, alors que le schéma oriental y place des éléments.

J’y placerais précisément deux mouvements, correspondant à ce que les Orientaux appellent le Hun l’âme spirituelle et le Po l’âme corporelle.

La première veut s’élever et nous amène vers le Ciel.
La seconde veut descendre et nous tire vers la Terre.

Ce sont les deux aspirations de l’humain, à la fois Fils du Ciel et gardien de la Terre. La Vie consiste à garder l’équilibre entre les deux, en profitant pleinement des deux. Monter et donc descendre, descendre et donc monter. Expérimenter à travers nos 5 sens, ce que les purs esprits sont incapables de faire. Ce qui donne une joie profonde.

Dans ma pratique, cela s’appelle la jouissance du toucher, le bonheur d’être ici sur Terre, de pressentir tant de choses, de les partager, de me sentir à ma place entre Ciel et Terre, avec de temps en temps, ce que Messiaen appelle des ‘Eclairs sur l’Au-Delà’.


 

Joie du Ciel, jouissance de la Terre.

A la mort, tout cela se dénoue, le Hun part vers le Ciel, le Po revient à la Terre. Mais là, il n’y a plus personne pour en parler.

Joyeuse fête de la lumière, quelles que soient vos croyances.


Haec Dies quam fecit Dominus, exultemus et laetemur in ea.

Ecoutez : la version ancienne, en chant vieux-romain, du Haec Dies. 





  









Saturday, 22 November 2025

On le voit bien avec le Coeur (3)

Une étymologie pratique du Coeur - Les points


Dans ce troisième article, allons au fond des choses avec l'étymologie de chaque point du Coeur.

Il n’y a que 9 points sur le méridien du Cœur, dont on nous dit qu’il est l’Empereur, ce qui ne signifie pas le personnage le plus important. 

L’Empereur, dans la conception orientale, est le centre creux, celui qui ne ‘fait rien’, qui accomplit les bons rites au bon moment de l’année pour assurer la prospérité. L’Empereur organe ne peut rayonner que si ses ministres (les autres organes) fonctionnent correctement. Inversement, son état rejaillit sur les autres organes. Sans lui, ils n’auraient pas de raison d’être. Il est celui qui ressent. Il est celui qui veille à ce que Terre, Humains et Ciel fonctionnent en harmonie et il est donc le grand lien, le grand harmonisateur, comme le montre le kanji pour ‘roi’ avec ses trois niveaux .

Le méridien comprend 9 points, mais ce n’est pas la peine de faire de la numérologie sur la numérotation des points d’un méridien. Cette numérotation est récente, elle date de l’époque maoïste et ne repose sur rien, à part définir un ordre de succession. Elle est une perte de sens, car recourir aux numéros nous prive de l’enseignement essentiel que recèle le nom des points et qui date, lui, de quelques milliers d’années. Faites donc l’effort de retenir quelques noms de points. Tout au plus pourrait-on remarquer le fait que 9 = le yang maximum, ce qui serait pertinent pour l’organe Cœur.

L’étymologie va, de nouveau, nous être précieuse.

Pour chaque point, je vous propose les kanji, les traductions et une réflexion sur la pratique qu’on peut y associer.

Le Cœur point par point


C1 極泉 KYOKUSEN

Traductions courantes : source du faîte, la source extrêmement importante, fontaine extrême


, poteau, climax, culmination, extrême zénith et 1048  (un nombre incommensurable). S’applique à la poutre faîtière d’un temple dont Cyril Javary nous dit qu’elle est le Taiji (même kanji, la grande poutre, 太極), c’est donc la poutre la plus élevée  qui soutient toute la construction, au point d’équilibre exact entre les deux versants du toit, un Yin, un Yang

est une cavité d’où sort de l’eau, une source, une fontaine, mais remarquez que le caractère contient le  signe ‘blanc’ . Quand l’eau est blanche, c’est qu’elle bouillonne, sort à grande pression.

Donc, ce lieu est à la fois très élevé, à la rencontre du YinYang et il en sort de l’eau (énergie vitale profonde) à haute pression.

C’est cohérent avec la physiologie (le point est au creux de l’aisselle), où en pressant on comprime l’artère axillaire, ce qui procure une grande détente très rapide.

Il y a d’ailleurs à cet endroit une technique de compression/relâchement/accompagnement du flux qui permet de libérer une grande quantité de Ki le long du méridien du Cœur (Ki/Ketsu étant indissolublement liés).

L’étymologie pointe en outre vers le fait que c’est une source (Eau) sur le départ du méridien du Feu Empereur, ce qui nous réconcilie l’Eau et le Feu, connecte le Rein et le Cœur et nous renvoie vers le grand méridien ShaoYin naturellement par un travail zonal

Vous pouvez en effet connecter sans faire le grand écart C1 Kyokusen et R27 Yufu (point d’arrivée du méridien du Rein), pour une puissante harmonisation du ShaoYin.

C2 青靈 SEIREI

Traduit par esprit vital, esprit bleu, esprit vert, immatériel de l’azur

 Bleu-vert printanier, mais aussi ‘un bleu’ (dans le sens immature)


 L’esprit Ling / REI, l’âme. Ce kanji doit nous mettre la puce à l’oreille puisqu’il y a 5 points qui le comprennent. Rei est en rapport avec ‘le Shen du Shen’,  la forme la plus subtile du Jing, la forme préexistant à la vie, la lignée, les ancêtres, il est l’énergie la plus subtile au sein du corps. Certains y voient une origine chamanique et je dirais qu’en un sens, les points REI réveillent la capacité de chacun de contacter le monde invisible, qui nous rapproche de l’origine de notre vie. Mais c’est bien plus vaste encore : le numineux.

Rien à voir en tout cas avec le Reiki qui s’écrit en katakana
レイキmais est peut être, par homophonie,  en rapport avec 霊気 pour dire ‘présence mystérieuse’.

A cet endroit, nous contactons donc l’énergie REI dans une forme encore jeune, immature, bien nichée au-dessus du coude dans une peau douce comme celle d’un bébé.  Chris Mc Alister, qui a mené une recherche sur les points Ling, décrit celui-ci comme ‘utile à la restauration d’un sens de puissance permettant un nouveau départ, une aide pour le patient à s’expérimenter comme une force effective dans le monde’.

On voit également dans le ‘bleu-vert’ un sens alchimique. C’est moins clair, sauf à vérifier par la pratique que l’énergie transmute à cet endroit, en un échange numen/nomen, esprit/incarnation.

En ce sens, SEIREI a sa place dans un kata rassemblant les 5 REI.


C3    SHÔKAI

Traduit par Mer du Shaoyin, Petite mer, Jeune mer.

 Petit, peu

 Mer, océan, les eaux

Pour une fois, la traduction ne laisse pas beaucoup d’interprétations possibles.

Notez que ce point porte exactement le même nom que celui de l’Intestin Grêle (IG8) situé juste derrière, côté Yang, réunissant par là les aspects YinYang des deux méridiens couplés.

Côté Poumon, à cet endroit, on évoque un marécage et tous les points situés dans le pli du coude sont des points Mer selon la représentation des Shu antiques. Nous sommes donc à un endroit où l’énergie particulièrement vaste s’enfonce dans la profondeur (pour les méridiens Yang) ou surgit à la surface en abondance (pour les méridiens Yin).

Il sera toujours opportun de connecter les points Mer avec les points Source des méridiens (au sens des points GEN , pas des Shu antiques) pour une circulation optimale dans le méridien, ici donc SHINMON.

La situation de SHÔKAI entre SEIREI C2 et REIDÔ C4 me fait penser à cette phrase de la Genèse où, avant la création, l’Esprit (Rei) de Dieu planait sur les eaux, indiquant ainsi que toute la zone est particulièrement propice à la reconnexion au mystère des origines de la Vie.
 

C4 靈 道 REIDÔ


Traduit par Voie de l’Eveil, Voie de l’Esprit, Route de l’Esprit.

C’est à nouveau un point REI.

 le même que dans SEIREI

 nous est bien connu comme étant la Voie, le Tao, la route, le chemin, le passage, la distance

Littéralement donc, ce qui mène au REI (voir plus haut). Clairement, le méridien du Cœur est l’illustration du fait que, par le toucher Shiatsu, nous pouvons atteindre aux niveaux spirituels, subtils du Ki en nous et, dans ce cas précis, travailler sur l’ancestralité.

Philippe Laurent mentionne que dans le Su Wen, ce point  ‘répand l’illumination des 5 Ki’, càd est capable de rallumer une personne éteinte émotionnellement.


C5 通里TSURI

Traduit par libre circulation interne, petite route qui traverse un hameau,  communication avec l’intérieur

 autorité, expert, connaisseur, compréhension, tact, pouvoirs magiques, surnaturels, passage à travers, trafic

ri (= unité de 50 habitations), voisinage, village, hameau, habitation des parents

Laurent nous dit que le premier kanji est à l’origine un vase servant à communiquer avec les ancêtres sous forme d’offrandes. Il y a donc connotation avec le point précédent, au demeurant très proche (1/2 cun).

Il s’agit d’autre part d’un point Raku (Luo), ce qui s’écrit comme ceci
, de la même façon que dans keiraku (méridien). Raku renvoie vers tout ce qui constitue une trame hors des 12 méridiens classiques (kei), à l’exception des Vaisseaux Curieux. 

D’autre part, ces points sont des points de communication avec le méridien couplé selon le systèmeYinYang, soit, ici, l’Intestin Grêle. Ils travaillent dans la profondeur (pour les affections chroniques) et la transversalité. Il entrent également dans la relation hôte/invité comme amplificateur du flux de Ki.

Maître Kawada nous disait que l’Intestin Grêle est le cerveau et la mémoire physiologique dans le ventre de la mère, avant la formation de la mémoire cérébrale, donc tout ce qui est en rapport avec l’intra-utérin, traumatique ou non.

De même que le point précédent est en rapport avec la lignée, on pourrait considérer que nous avons ici un accès aux mémoires précédant la naissance, en connexion avec WANKOTSU, os du poignet (IG4).


C6 陰郄 INGEKI

Traduit par Xi du ShaoYin, côté sombre de l’endroit ‘Xi’, Yin soudain, attaque soudaine du Yin, espace étroit du Yin, vallon du Yin, fissure yin


  il s’agit du Yin, avec diverses connotations comme ombre, derrière, autre face, arrière-plan, gloom (obscurité, tristesse, morosité), organes sexuels féminins, endroit caché, privé

crevasse, image de la terre cisaillée

C’est un point GEKI (Xi), dit ‘aigu’, image d’un trou profond au sein duquel se trouve la vie. Ce sont des points à action rapide, situés à des endroits de rassemblement du Ki et du Sang.

Nous avons donc un accès direct au Yin du Cœur. Le Yin nourrit, c’est le versant matériel, nous sommes en contact avec le Sang, or, sang de bonne qualité = esprit (Shin) clair et le méridien du Cœur travaille beaucoup les aspects du psychisme. Nous sommes également en rapport avec les aspects mystérieux et cachés.

Si l’on se réfère à l’étymologie de MONSHIN (questionner verbalement quelqu’un sur ce qu’il tient caché en son cœur), nous avons ici également un accès à ce qui ne se dit pas, sans qu’il soit précisément nécessaire de le dire.

C7 SHINMON



Traduit par Porte de l’Esprit, Porte du Cœur


traduit par Esprit divin, kami, fantastique…

traduit par porte, mais renvoie aussi à une branche d’apprentissage transmise par un Maître unique

Dans le cas du premier kanji, il faut comprendre ce qu’est ‘kami’. La première partie du signe est un autel que l’on dresse, la seconde est l’éclair, donc, un autel que l’on érige pour honorer un phénomène particulièrement puissant, lié à la frayeur sacrée que l’on peut ressentir. Ce concept de frayeur sacrée par rapport aux phénomènes (sur)naturels qui nous dépassent est au cœur du Shintô (la formule ‘kashikomi kashikomi mo maosu’). Le culte face à ces puissances consiste à ne pas déranger et rester à sa place.

‘Kami’ est spécifiquement japonais, le Shintô
神道, c'est la Voie des Kami

Maître Kawada remarque que Kami dans la compréhension japonaise est différent de la notion de Shen pour les Chinois, même si les deux mots s'écrivent de la même façon dans les deux langues. Les Chinois y voient une force de motivation, émanation du Ki nourricier. Les Japonais font référence à une force spirituelle qui peut diriger notre vie. Le Shiatsu étant japonais, j’opte pour cette compréhension.

Ce point est donc en rapport avec le monde surnaturel des kami, omniprésents au Japon, les forces, les puissances, les énergies, personnifiées ou non, immanentes ou rémanentes, du monde subtil, spirituel.

Shinmon Porte du kami (porte ouverte ou fermée), ou transmission du kami est donc bien un point de connexion à cette dimension-là. L’étincelle du divin en nous, également, reçue lors de la conception.

Shinmon est enfin le point Source du méridien, et donc particulièrement efficace pour ouvrir tout le trajet. On crée là un espace aux dimensions de l’Univers. Je termine parfois une séance par une harmonisation gauche/droite qui place tout le travail précédent dans cette perspective-là.

Quaternité des mondes subtils


Les quatre points précédents (
une quaternité, mot cher à Jung) sont pour moi liés de par leur proximité (difficile d’en travailler un sans en toucher un autre) et leur ordre de succession sur le méridien. La différence entre le Shiatsu et l’acupuncture va consister ici en ce balayage plus large, cette connexion possible par la présence des doigts plutôt que des aiguilles.

Ces 4 points constituent une zone d’accès aux aspects les plus subtils :


REIDÔ la lignée suivi de TSURI l’intra-utérin suivi de INGEKI les secrets du Cœur

suivi de SHINMON le monde des esprits.

C’est également quasiment la seule zone du corps (il y a également la VB sur la tête) où autant de points sont presque agglomérés à ½ pouce de distance chacun, dessinant comme une constellation alignée… et d’ailleurs, si vous regardez le poignet à cet endroit, vous voyez une ligne chez certaines personnes. La trace du divin et des mémoires inscrite dans le corps, dans l'ordre de l'incarnation ? Je vous laisse expérimenter.

Enfin, le Cœur Empereur est celui qui reçoit le Mandat Céleste, càd qu’il est choisi par le Ciel pour aligner rituellement les énergies du Ciel et de la Terre et assurer ainsi aux hommes un maximum de prospérité. Que tous ces accès soient sur le méridien de l’Empereur n’est pas un hasard.

Un peu de poésie dans l'interprétation de notre art ne saurait nuire, si on veut réenchanter la Vie et réjouir les gens...

C8 Shôfu


Traduit par Petit Palais, Palais secondaire, Palais du Shaoyin, jeunes entrailles, petite demeure


petit, peu

préfecture, centre, siège, entrepôt


Nous revoici dans le petit… Trois points du Cœur (sur les 9 !) contiennent en effet cette indication, avec Shôkai (C3) et le dernier (Shôshô C9).

L’association ici avec un siège du pouvoir temporel semble nous ramener vers une énergie matérielle et qui diminue lentement. On pourrait également penser avec Philippe Laurent que la signification pointe vers l’appartenance au Grand Méridien ‘Peu  de Yin’.

Je travaille systématiquement ce point avec le ‘Laogong’ (on dit  Rokiyu en japonais) qui est le MC 8, traduit unanimement par ‘Palais du Labeur’ et qui réfère précisément au travail manuel. Tout en étant un grand point énergétique. Orientalement logique.

C’est un autre aspect du Cœur Empereur de travailler avec le méridien parallèle du Ministre du Cœur, comme pour ancrer dans la matière une énergie subtile. Il en va là comme avec tout : on peut planer dans les mondes subtils, mais il faut encore manifester tout cela dans la matière. Ne pas oublier : nous sommes incarnés.

C9 少 衝 Shôshô


Traduit par ‘le battement disparaît’,  petit rush, jeune assaut, petit impact

petit, peu

point important d’une route, rôle important, opposition (y compris planétaire), collision, autoroute

A nouveau la qualification de ‘petit’ que l’on peut considérer de trois façons différentes :

  • Comme la fin du méridien où l’énergie se dissipe et sort
  • Comme le commencement selon le système des points Yu/Shu antiques
  • Comme un pivot vers le méridien couplé suivant de l’autre côté de l’ongle où, comme par hasard, le premier point de l'Intestin Grêle s’appele Shôtaku, petit marécage. On arrive petit, on repart petit.

Peut-être tout simplement faut-il voir que, nous situant sur le petit doigt, il ne pouvait y avoir à cet endroit de gros afflux d’énergie…

En résumé

Bien sûr, tous les points ne sont pas également importants, mais j’espère avoir démontré la pertinence de travailler avec l’étymologie, qui nous amène vers des réflexions, des analogies, des envies d'expérimenter.

Si vous avez l’impression de vous trouver face aux 12 travaux d’Hercule, sachez que le Shiatsu offre un vaste champ d’exploration et que l’esprit de recherche doit simplement accompagner chacun de vos pas

Où que vous soyez, il faut simplement avancer. En conservant Shôshin, encore un composé du Coeur Kokoro, 
初心, mal traduit (comme d’hab’) par l’esprit du débutant, étymologie : le ressenti profond des premiers instants.

Vous poursuivrez certains chemins toute votre vie et d’autres pas… Soyez curieux.

Selon les étapes que vous aurez atteintes, les personnes que vous serez capables d’aider se présenteront et ainsi votre pratique évoluera naturellement, en même temps que vous.

 A propos des traductions

Vous aurez remarqué la grande diversité de traductions possibles d’un seul idéogramme. Là où les langues indo-européennes définissent quelque chose d’analytique/dénotatif,  le chinois et à sa suite le japonais ouvre un champ analogique/connotatif.

Et donc, forcément, le traducteur, souvent, pose un choix, qui correspond à sa sensibilité, sa Weltanschauung ou, pire, à son idéologie.

La réalité est que, pour notre compréhension, il ne faudrait pas poser de choix. Toutes les connotations d’un idéogramme sont vraies.

Quand j’ai travaillé les hexagrammes du Yi Jing avec l’école Djôhi Belgique, nous nous amusions à juxtaposer toutes les traductions d’un même hexagramme. Aucune n’était la même, mais chacune venait enrichir la compréhension totale de l’hexagramme. Il fallait une dizaine de traductions pour bien voir toutes les facettes d’un même idéogramme.

Il en va de même pour les noms des points.

Je me suis limité ici à trois sources, mais il y en a bien d'autres.

  • Philippe Laurent (L’esprit des points) choisit le corps comme paysage et colle à l’anatomie
  • Omura, en bon Japonais, colle assez bien à une interprétation concrète et pragmatique de la vie courante
  • Tsubook suit d’assez près Kawada qui a une analyse plus intériorisée et plus libre.
Toutes ces traductions sont  fausses et justes. Il faudrait en juxtaposer bien d’autres pour avoir toutes les nuances et parfois, peut-être, une intuition que,
dans ce cas précis, c’est de cela qu’il s’agit. C’est ainsi que je fonctionne, différemment, dans chaque situation.

Au fond, la Vie ne se laisse pas enfermer dans des mots, et en Shiatsu, nous sentons son flux s'écouler.

Je vous laisse travailler.


Je transmets ces enseignements, et bien d'autres, avec la pratique correspondante, à l'école Ôdô Shiatsu en Belgique.