Friday, 17 August 2018

Ce que peut vouloir dire "Shiatsu"


Dans notre recherche de définition du shiatsu, il est fondamental d’essayer de comprendre l’étymologie des mots. 

Contrairement aux langues indo-européennes, l’étymologie n’est pas à chercher dans une langue plus ancienne, mais dans la compréhension des Kanji, c’est-à-dire des idéogrammes en présence.

Il s’agit donc de regarder, les idéogrammes étant à la base la transcription graphique de l’observation de la réalité, épurée et stylisée ensuite par des siècles d’utilisation. Regardez par exemple l’évolution des caractères chinois (de gauche à droite).

(source www.pragmaticmom.com)

De la bonne lecture des kanji


Les malheureux Occidentaux débarquant en Chine et au Japon au temps des colonies ont eu bien du mal à transcrire cette représentation du monde dans leurs langues syllabiques où les mots ne représentent en rien ce que l’on voit. Quand on dit « lune », ni  « lune », ni « lu » ni « ne » ne veulent dire quelque chose. Par convention, on a appelé cet objet « lune ». Un Oriental, lui, dessine la lune. C’est une différence fondamentale.

Ajoutons le fait que certains concepts occidentaux étaient (et sont toujours) absolument étrangers à la pensée orientale, que ce soit « Dieu », « religion », « bien et mal », « immuabilité", « perfection » ou même … « je » ou « zéro ». Et quand on dit « un », on ne voit pas la même chose ! 

Incapables de s’ouvrir à une pensée différente de leur cadre de référence chrétien, soucieux d’évangéliser et de démontrer que leur Dieu était universel, les Jésuites et leurs successeurs ont donc accumulé de grossières erreurs de sens et d’interprétation, cherchant à tout prix à faire rentrer l’Orient dans le christianisme… 

Aujourd’hui, heureusement, les sinologues et japonologues remettent tout cela en question et s’attachent à rectifier. Mais il circule encore des idées fausses sur la pensée orientale.

Sachant cela, quand nous voyons un kanji, trois règles sont donc d’application :
  • Regarder, et voir ce qu’il éveille en nous ;
  • Ne rien voir qui n’y soit pas culturellement ;
  • Ne pas se baser toujours sur ce qu’ont dit les autres, car il est possible qu’ils aient mal traduit (en fonction de leur cadre de référence).

SHI, et puis ATSU

SHI ATSU est un terme récent, datant de moins d’une centaine d’années. Pour le créer, on a associé deux caractères existants, parmi les quelque 7.000 qu’il faut pouvoir déchiffrer pour être un bon connaisseur de la langue japonaise. Pour lire le journal, on se débrouille avec 2.000.

Nous avons SHI traduit communément par « doigt ». Et puis ATSU  : traduit communément par « pression ». Donc, shiatsu = pression des doigts.

On pourrait s’en satisfaire, mais de temps en temps, il vaut mieux  vérifier le communément accepté, que tout le monde répète d’article en article sans vérifier ses sources.

C’est Damien Bénis, praticien français, qui a attiré mon attention à l’issue du dernier stage de shiatsu sur sa perplexité par rapport à la traduction communément acceptée, à son sens trop peu nuancée. Ce qui m’a donné envie de creuser.

SHI, plus en détails

Dans les Kanji, il y a des racines et des clés de lecture. On voit bien que SHI se compose de trois caractères juxtaposés. 

  • A gauche, YUBI : le doigt – dérivé de la clé « main » qui s’écrit comme ceci quand il n’est pas associé : .Dans d’autres associations de ce signe dérivé de la main, on trouve comme significations : direction, conduite, chef d’orchestre, commandant, chef, empreinte digitale, ordre, observation…
  • La partie de droite se compose de deux signes, se prononçant SHI ou MUNE, et signifiant : intention, objet, directives, teneur…
    • Le signe du dessus,  pris séparément, signifie « cuiller », ou « ustensile servant à manger ».
       
    • Le signe du bas est moins clair. Certains y voient une bouche. Mais la bouche n’est en aucun cas barrée d’un trait et s’écrit . Ou alors, quand elle est barrée d’un trait, la signification est « amai », doux, savoureux, ce qui s’écrit comme ceci . Mais le caractère fait plutôt penser à « jour », « soleil » .

Donc, ce qui se traduit par « doigt » contient comme signification :
  • Main/intention, si on se limite à deux parties
  • Main / Cuiller / doux, ou Main/ ustensile/ jour, si on s’amuse à disséquer la deuxième partie.

Donc, « doigt », indépendamment de tout contexte shiatsu d’ailleurs, c’est la main avec une intention, un objet

En effet, on emploie ses doigts pour faire quelque chose : travailler, jouer de la musique, tenir des objets… « Doigt », c’est la main dès qu’elle fait quelque chose. Remarquez qu’on n’a pas précisé quel doigt. Nous employons beaucoup nos pouces, mais on n’a pas retenu le nom « pression du pouce », auquel cas on aurait employé le kanji « oyayubi » 親指. En shiatsu, par conséquent, on utilise LES doigts, en tant que parties agissantes de la main.

Le doigt a l’intention de faire quelque chose. Damien Bénis, à l’origine de cette réflexion, met cet aspect en avant également. Il précise que « Le caractère exprime également le fait de montrer du doigt, ce qui évoque l’aptitude à percevoir et à mettre à jour qui sera utile dans le diagnostic ».

ATSU, plus en détails


Deuxième kanji, ATSU, que l’on traduit par « pression, domination » et qui s’écrit

On voit bien les deux parties, de nouveau. La clé signifie « falaise ». Sous « falaise », nous trouvons le sol, la terre, qui s’écrit  .

Pression, domination se lit donc en fait falaise / terre, ce qui est une curieuse juxtaposition verticale. 

« Falaise » renvoie aux falaises de la grande plaine centrale de Chine le long du fleuve jaune, où effectivement se trouve le centre même de la terre de Chine et de sa civilisation jadis agricole. On ne voit pas la falaise quand on est dessus (à moins d'être à l'extrême bord), mais dessous, et on regarde vers le haut.

« Terre » mérite que l’on regarde les anciennes graphies, qui nous parlent d’un monticule de terre, comme un tertre funéraire. Certains relient à un phallus dressé (ce qui est un pléonasme). J’y verrais bien un menhir. 

Donc, bien que le caractère signifie « pression » (vers le bas), ses éléments indiquent un mouvement vers le haut, en un endroit « tellurique » qui n’est pas innocent (on n’enterrait pas les gens n’importe où), sous une falaise, donc protégé, à l’ombre. 

Nota bene : avoir la Terre dans le nom shiatsu me suffit pour conclure qu’il faut travailler au plus près du sol.

L’intention « vers le bas » émise par le mouvement des doigts appelle une réponse « vers le haut ». Les vortex vont, c’est évident, dans les deux sens. Un kanji « Yang » en haut, un kanji « Yin » en bas, car n’oublions pas qu’à l’origine, les Japonais écrivent de haut en bas. Tout semble à sa place.






L’interprétation de M. Masunaga


M. Masunaga, un des fondateurs du shiatsu moderne, érudit et chercheur honnête, donnait déjà pour sa part une interprétation dans son livre « Shiatsu et médecine orientale » :

  • SHI, idéogramme désignant les doigts de la main composé du caractère .. symbolisant la main et du caractère … qui correspond au son « Shi » de la lettre, signifiant littéralement « ramification », « se ramifier », « se diviser », désignant les doigts.
  • Atsu, tenir, maintenir et également pousser, presser, lettre composée des deux parties … « couvrir » et … venue du pictogramme , image d’un tertre élevé en l’’honneur des  divinités de la Terre, signifiant « Terre », l’ensemble signifiant étymologiquement « couvrir avec de la Terre » et de là : tenir, maintenir, presser.

Ce n’est pas tout à fait pareil. M. Masunaga était particulièrement méthodique dans ses recherches et, de plus, Japonais. On peut donc penser qu’il comprenait bien l’origine de sa langue maternelle. Il met en avant certains aspects.

Et d’autres très récentes…

Il y a ainsi beaucoup d'analyses des Kanji "Shiatsu". J'en ai encore lu deux récemment.

Damien Bénis conclut que « Nous pouvons également traduire le mot Shiatsu par l’intention du donneur de comprendre et d’apaiser en offrant un espace de transition d’énergie au receveur, cela par l’intermédiaire de ses mains. En outre, le mot Shiatsu semble bien refléter cet art, qui semble en apparence d’une simplicité extrême, mais qui est le fruit d’une grande sagesse et d’un savoir faire millénaire issue de la culture orientale".

Ivan Bel, dans son article sur la signification de « shiatsu », analyse l’origine chinoise des caractères et traduit « la dague des mains tranche pour faire de la lumière » et « fabrique de la terre avec ses mains », ce qui peut se justifier par le choix d’une option de traduction des différentes parties des kanjis.

Interprétation valable, dans un sens alchimique, où la pression des doigts permettrait de faire jaillir la lumière du corps, soit rétablirait la primauté du « Shin » en enlevant les déséquilibres, tout en produisant un résultat concret.

Ces deux analyses sont déjà des choix, qui correspondent, il est vrai, à ce qu’on peut constater des effets du shiatsu.

Il me plaît pour ma part  de rester « en-deçà » et de simplement méditer la juxtaposition et l’imbrication des significations partielles et globales des Kanjis, ainsi que leur mouvement général.
  •  Doigt /intention - De haut en bas
  • Falaise /Terre (tertre) - De bas en haut


Et donc, en s’en tenant à ce minimum, shiatsu signifie quelque chose comme « l’intention des doigts en action vers le bas suscite une réponse de la matière vers le haut ».

Il est bon de simplement méditer de temps en temps ces représentations et de laisser se clarifier en nous ce qui se passe quand nous pratiquons. 

A partir de là, les possibilités sont infinies, comme pour tout mouvement de l'énergie dans l'Univers. Partant de l'Un, nous atteignons les 10.000 Etres.

HI... RO !