Thursday, 16 April 2020

Trois pratiques d'étirements (3) : un Keiraku Taiso rituel


Nous sommes des accompagnateurs de vies.




Peu importe l’époque où on la fait démarrer, mais il y a une constante dans la tradition et la transmission de nos pratiques énergétiques, c’est la dimension empirique. En effet, ce que nous faisons est le résultat des recherches et des trouvailles de nos prédécesseurs. 

On connaît ce parcours de l’oiseau qui sort du nid : ne faire religieusement que ce que nous a dit le Maître – Remettre en question ce que nous a dit le Maître – Ne plus rien faire du tout de ce que nous a dit le Maître, parce que c’est n’importe quoi – Faire notre propre Voie qui intègre tout cela, enrichir cette Voie par nos propres trouvailles et les partager (enseigner, ‘if we must’).

Le problème, c’est de penser faire tout cela en quelques mois. Il y faut des années, et donner vraiment beaucoup de shiatsu. Ce n’est pas question de connaissance, mais d’expérience. Empirisme : l’expérience sensible est l’origine de toute connaissance.
Et donc, au moment juste, sans connaître ni ignorer totalement le matériau vérifié par une longue chaîne de  prédécesseurs, nous avons comme légitimité de poursuivre leur travail et d’expérimenter nous aussi, puis de partager nos découvertes. Avec cœur et humilité.

Dans cet esprit, vous me permettrez de vous présenter un Keiraku Taiso ‘rituel’ tout personnel.

En rapport avec la série d’étirements des méridiens qui nous occupe et donc improprement appelée Makkô Hô, m’est venue l’idée de les pratiquer dans un ordre différent. Cette idée a surgi suite à un séminaire de Maître Ohashi sur la psychologie des méridiens et des connexions se sont faites avec d’autres pratiques ou cadres de référence.

Traditionnellement selon le cycle circadien


M. Masunaga propose d’enchaîner les étirements des méridiens comme suit, dans les exercices de base :
  • Exercice Z préparatoire (position couchée sur le dos), donc, Terre, horizontalité
  • Exercice I préparatoire, position debout, donc verticalité, Ciel Homme Terre
  • Exercice P : s’incliner vers l’arrière, vers le Ciel : Vaisseau Conception
  • Exercice Q : se pencher vers la Terre, Vaisseau Gouverneur
  • Exercice A : Poumon et Gros Intestin, élément METAL
  • Exercice B : Estomac et Rate, élément TERRE
  • Exercice C : Cœur et Intestin Grêle, élément FEU
  • Exercice D : Rein et Vessie, élément EAU
  • Exercice E : Maître de Cœur et Triple Réchauffeur, élément FEU
  • Exercice F : Vésicule Biliaire et Foie, élément BOIS
  • Retour à la position Z allongée sur le sol, dont il spécifie qu’on l’appelle ‘le cadavre’.

Pourquoi cet ordre ?

  • Il stimule la circulation primordiale de l’énergie dans le corps via les Vaisseaux Conception et Gouverneur, telle qu’elle s’est installée dès les premiers moments de la Vie (aspects Yin/Yang, petite circulation)
  • Il suit ensuite le cycle circadien de l’énergie, qui attribue cet ordre-là à la circulation de l’énergie dans le corps. 12 méridiens, chacun avec une fenêtre de 2 heures dans la journée où il prédomine. Il est d'ailleurs bon de tenter de s’harmoniser à l’énergie dominante du moment. Exemple connu : à l’heure du Foie, on dort.

C’est un enchaînement somme toute ancré dans la temporalité et l’universalité des parcours d’énergie. Quand il est 2h00, c’est l’heure du Foie pour tout le monde.




Selon le cycle d’une vie humaine


Dans la conception psychologique des méridiens telle qu’expliquée par Maître Ohashi, nous avons un autre enchaînement des méridiens qui s’étend, lui, sur le cycle d’une vie humaine.

Tentons de décrire ces caractéristiques à l’aide de mots-clefs (pensée analogique, toujours, toujours) :

  • Poumon : Naissance et expansion, respiration, échange interne / externe, établissement des frontières, Métal. Direction : AUTOUR.
  • Estomac : nécessité de se nourrir, faire entrer une énergie externe en soi, Terre. Direction : DEVANT.
  • Coeur et méridiens Feu : intériorisation, chaleur, prise en soi, conscience, Feu. Direction : DEDANS.
  • Foie : activité, extériorisation, élan, Bois. Direction : GAUCHE - DROITE (VB).
  • Reins : origine, passé, peurs, inconscient, tirer vers le bas, Eau. Direction : DERRIERE.   

Cet enchaînement nous parle donc du déroulement d’une vie humaine : naître, établir ses frontières avec le monde et respirer, se nourrir, intérioriser et développer sa conscience, réaliser des choses et enfin partir à reculons vers la mort, avant de disparaître à nouveau.

Accompagner rituellement la vie, en s’étirant



La première idée est donc de pratiquer dans cet ordre, pour voir, en ajoutant le Vaisseau Conception et le Vaisseau Gouverneur. Ce qui ne semble pas avoir un intérêt réel, sauf si nous considérons que nous sommes ici dans un schéma de vie individuelle. Or ne sommes-nous pas, en shiatsu, des accompagnateurs de vies ?

Et donc, pourquoi ne pas accompagner rituellement ce schéma de vie symbolisé par les étirements ? 

L’Empereur de Chine accompagnait par un rituel les événements célestes, il se déplaçait dans son Palais en fonction des saisons, des événements cosmologiques… Nous n'avons pas ce Mandat du Ciel, mais nous avons celui de vivre sur Terre en nous conformant aux lois du Ciel. Ajoutons donc aux étirements dans ce nouvel ordre une pérégrination sur les tatamis, dans un carré, tenant compte des directions cardinales et de leur symbolique, ainsi que du mouvement propre à chaque organe (autour, devant, gauche/droite, dedans, derrière…)

  • Etendu sur le ventre, on part au Nord, dans l’inconscient, le sombre, on naît : étirement du Vaisseau Conception, on se redresse
  • On passe par le centre, car toujours on revient à la Terre dans le cycle saisonnier
  • On s’avance vers l’Ouest : Métal, étirement du Poumon / GI, ouverture, respiration, frontières
  • On recule vers le centre : Terre, nourriture, combler les besoins matériels, étirement de l’Estomac/ Rate
  • On s’avance vers le Sud : prendre à l’intérieur, conscience éclairée par la lumière, le Feu Empereur, étirement du Cœur,/IG puis le Feu Ministre, étirement du Maître de Cœur/TR
  • On repasse par le centre
  • On s’avance vers l’Est, Bois, soleil levant, entreprendre, agir, étirement du Foie/VB
  • On repasse par le centre et, à reculons cette fois…
  • On se replace au Nord : Eau, inconscient, peurs, retour en arrière : étirement des Reins/Vessie
  • On s’allonge sur le dos, étirant lentement le Vaisseau Gouverneur, jusqu’à la position du ‘cadavre’ : fin de vie.
  • On se remet sur le ventre pour plonger dans le néant, tête dans la Terre

Voici le mouvement schématisé. Rappelez-vous que nous mettons toujours le Sud, le Feu, l'Empereur en haut. 



C’est compliqué à expliquer sur papier. Regardez la vidéo, et relisez peut-être les explications, si nécessaire.

😈😈😈 Attention ! La video date de plus d’une année et j’utilisais moi aussi, à l’époque, le nom Makkô Hô pour les exercices de M. Masunaga. Mea culpa. J’ai changé d’avis. La connaissance progresse.




Autres aspects symboliques de cette façon de faire

En pratiquant de cette façon, je médite sur le cours de la Vie et je le parcours à travers les différents mouvements. Les étirements selon le cycle circadien ont lieu selon la temporalité et l’universalité. Ici, l’optique est spatiale et individuelle.

Mais on peut élargir le cadre des aspects  rituels et symboliques : 
  1. Cette déambulation s'inscrit tout à fait dans un espace terrestre, illustré par le caractère TA ou DA, qui représente la surface plane, un champ, la Terre dans son horizontalité.
  2. La déambulation est d'avant en arrière, de gauche à droite et de droite à gauche, et chaque mouvement comprend sa propre dynamique spatiale, nous sommes clairement dans la Terre, en contact avec le Ciel, débouts, assis et allongés. Les kanji Ciel Homme Terre se superposent donc au kanji de la Terre considérée dans son horizontalité.

  3. Quelque part, cette ritualisation des étirements est un reflet humain de celle de l’Empereur Fils du Ciel. Il accompagnait l’ordre immuable de l’Univers (Ciel Antérieur), nous accompagnons le cheminement d’une Vie (Ciel Postérieur) en n’oubliant pas notre place entre Ciel et Terre.

On pourrait sans doute encore creuser la symbolique de cette façon de pratiquer les étirements.

Dire par exemple qu’elle permet de prendre conscience de la dynamique des 5 mouvements, selon la graphie ancienne du chiffre 5, car elle dessine une croix et s’axe sur le centre (article précédent). Ou qu’elle est projection plane d’un diagnostic des 5 mouvements sur le ventre. Ou encore pourrait-on lui associer un travail sur les 8 directions, et, partant, sur les trigrammes du Ciel Postérieur.

En explorant les mouvements, nous ressentons des choses, nous éveillons des symboles et sentons notre place dans l'Univers se matérialiser. Nous mettons en mouvement la dynamique du Ciel Postérieur. L'énergie circule.

Allez, un dernier pour la route. Pensée analogique : cela me fait penser à quelque chose du Moyen-Age de chez nous.

Cette symbolique se retrouve dans le motet de Guillaume de Machault qui avance, puis rétrograde et se lit en palindrome (càd dans les deux sens) : Ma fin est mon commencement, et mon commencement ma fin. Ciel Postérieur. Mais là, on part loin ! C'est pourquoi cette phrase se trouve sur mon petit schéma, en guise de méditation.

Pour ceux qui veulent :




Tout cela est encore en train de s'affiner, les pistes sont ouvertes. Avant tout, cela se pratique et se ressent.

Peut-être aurons-nous un jour la joie de pratiquer ces étirements ensemble, et de questionner leur  profondeur et leur subtilité… 

Pour terminer, il y a bel et bien un fil rouge entre les trois articles… Cette forme ritualisée rejoint totalement M. Wataru Nagai et son Makkô Hô, M. Shizuto Masunaga et son Keiraku Taiso… Tout cela, c’est pour la joie de la pratique. Que je vous souhaite au quotidien.

Trois pratiques d'étirement (2) : le Keiraku Taisô de M. Masunaga


Le but premier des exercices : réjouir les gens.


Nous avons donc compris dans l’article précédent que le Makkô Hô des origines n’a rien à voir avec le shiatsu, les méridiens, la Médecine Traditionnelle Chinoise. Ses racines sont dans le Bouddhisme de la Terre Pure – Ecole Shinshû, dans un rituel précis du temple Shôman Ji près de Fukui, même si la pratique actuelle ne met plus de lien religieux explicite et se présente comme une méthode de pure santé. Il s’agit d’une pratique de l’assise et du salut, travaillant sur l’union du corps et de l’esprit.

Pourtant, un mythe tenace nous poursuit en shiatsu et quand nous parlons de Makkô Hô, nous pensons tous à une série d’étirements des méridiens proposée par M. Shizuto Masunaga dans son livre ‘Zen – Exercices visualisés’.

‘Savoir ce que l’on fait’ est un principe en séance de shiatsu, même si cela n’annule pas l’intuition et parfois l’improvisation hors cadre. Et donc, si les exercices de M. Masunaga sont excellents et hautement recommandables, il est bon de savoir ce que l’on fait.

Ni Zen, ni Makkô Hô




Me dérange dans le titre de ce livre l’appellation ‘Zen’, car le travail n’est pas lié à la pratique du Zen. Mais on sait que le ‘Zen’ du ‘Zen Shiatsu’ est dû à la traduction en Anglais de Maître Ohashi qui a proposé de l’appeler comme cela (lui-même ne s’en cache pas), alors que le shiatsu développé par M. Masunaga est un shiatsu des méridiens. Même si l’esprit japonais est imprégné de Bouddhisme Zen, il s’agit de shiatsu des méridiens et d’un cadre de médecine orientale. Le véritable danger, c’est ‘l’Orient rêvé des Occidentaux’.

Le sous-titre ‘exercices visualisés’ est évidemment moins vendeur. C’est typique de la réflexion de M. Masunaga. Tous ses livres sont des mines d’or qui reflètent ses découvertes par une pensée à multiples facettes et de nombreuses petites touches. Il faut chercher l’info, lire et relire. Et justement, lire et relire ne m’a fait trouver nulle part la mention ‘Makkô Hô’, mais bien ‘exercices de base’ ou ‘exercices fondamentaux’.

Donc ce n’est pas clair qui a dit un jour ‘mais c’est du Makkô Hô !’. Toujours est-il que cette appellation est restée. Je n’ai pas trouvé le coupable. Mais en tout cas, ce n’est pas M. Masunaga qui les a désignés sous ce nom. Par contre, il a clairement puisé dans les pratiques de son temps et les pratiques anciennes pour attribuer des étirements d’autres disciplines au shiatsu des méridiens. Rappelez-vous que le Makkô Hô est apparu vers 1948.

Une tradition des pratiques de santé préventive


Rien d'étonnant dans la démarche. Les étirements font partie des pratiques de santé, c’est une donnée fondamentale de l’Orient qui ‘insiste sur l’équilibre et la souplesse plutôt que sur la force’ et dont la démarche consiste à ‘augmenter sa vitalité et prévenir la maladie plutôt que lutter contre la maladie une fois attrapée’. Soit dit en passant, ce serait à mettre en lettres d’or sur les frontispices. Pour diminuer l’impact des crises sanitaires, c’est là que nous devons être, là où presque personne ne nous attend. Il y a du travail.

Donc, évidemment, un arrière-plan général et culturel commun va baigner des appellations différentes. Les racines ne sont pas les mêmes, mais le terreau est commun. Les exercices de M. Masunaga, s’ils ne sont pas du Makkô Hô, ne contredisent pas celui-ci.

En voici quelques principes :

  • La santé vient de la joie de vivre. Le but premier des exercices est de réjouir les gens, c’est agréable, profitable et accessible à tout niveau
  • La force fondamentale est en soi, il n’est pas profitable de suivre les effets de mode et de groupe avec des gourous médiatisés. Mais on doit être tolérant.
  • L’apprentissage par le corps, ce qu’il appelle ‘l’unité du savoir et de l’action’.
  • La nécessité de s’y tenir pour voir les résultats
  • La nécessité de l’image mentale et de la visualisation en travaillant
  • Un travail doux et détendu
  • L’unité du corps et de l’esprit


Dans la réflexion préliminaire à ses exercices, M. Masunaga révèle quelques-unes des influences qui l’ont amené à les créer :

  • Les textes anciens Chinois base de l’acupuncture, comme le Su Wen
  • Les travaux de ses contemporains M. Michizo Noguchi, auteur d’une méthode d’exercices nommée ‘Noguchi Taiso’ et le Dr Yoshinaru Fujioka, psycho-sociologue japonais réputé pour son travail sur les images mentales
  • Les exercices de Do In et d’Ankyo (d’origine chinoise)
  • Le Yoga
  • La gymnastique…

S’ensuit une analyse du Ki et des méridiens, qui sont bien le cœur de l’ouvrage. Puis le corpus d’’étirements.

Le Keiraku Taisô


 


S’il fallait donner un nom aux ‘étirements de Masunaga’, le meilleur serait finalement ‘Keiraku Taisô’, gymnastique, ou exercices physiques des méridiens.
Il serait d’ailleurs dommage de se limiter à 6 des exercices de base (ceux désignés à tort comme ‘Makkô-Hô’), car le corpus est bien plus vaste, et bien plus intéressant. Nous trouvons en effet :


  • 10 exercices de base : 2 positions de départ, Le Vaisseau Gouverneur, le Vaisseau Conception, puis, par paires, les 12 méridiens
  • 8 exercices complémentaires : le Vaisseau Gouverneur, le Vaisseau Conception, et de nouveau, par paire de méridiens. On ajoute ici une visualisation.
  • 6 exercices à faire au travail, pour chaque paire de méridiens
  • 12 exercices-types, soit un par méridien
  • Des exercices pour améliorer son apparence, selon le type physique
  • Des exercices au sol par méridien
  • Des exercices pour finir la séance

Et enfin, du shiatsu familial sur différentes parties du corps, qui se pratique donc à deux.

Chaque exercice d’imagerie a reçu une lettre de l’alphabet occidental, comme aide mnémotechnique et aussi pour susciter une image mentale propre à chaque exercice. Car le corps prend une position qui reflète effectivement la lettre en question. « A » est par exemple Poumon et gros Intestin, et ainsi de suite.

Il existe une affiche reprenant l’ensemble de ces exercices, mais je pense qu’elle est sous copyright. On peut se la procurer auprès de praticiens de Zen Shiatsu.


Un principe fondamental pour la pratique


En dehors de toute appellation, ces exercices sont excellents et il ne faut pas hésiter à dépasser les exercices de base.

Je retrouve dans le livre de M. Masunaga une petite phrase de fin de chapitre qui est fondamentale lors d’étirements et de sessions individuelles :

‘Le simple principe  du déplacement dans la direction qui est la plus facile  en expirant à fond à la fin de chaque mouvement sert à détendre tout le corps et à renforcer les zones faibles. Une fois que les zones pauvres en énergie sont remplies, la circulation d’énergie s’améliore dans tout l’organisme et les problèmes disparaissent d’eux-mêmes’.
   
En d’autres termes, rien ne sert de s’acharner sur les tensions, il faut nourrir le Kyo plutôt que se battre contre le Jitsu. Principe fondamental, à l’inverse de nos raisonnements logiques. Donc, conseil que je donne systématiquement, pour les exercices bilatéraux : étirer deux fois plus le côté facile pour le renforcer et ainsi détendre le côté tendu. Inutile et dangereux parfois de passer en force. En général, cela parle bien…

Regarder et pratiquer


Pour vous montrer ces étirements, j’aime bien (I like !) cette vidéo, car le praticien suit la recommandation de M. Masunaga : faire suivre chaque exercice de base d’un exercice complémentaire avec visualisation. C'est également plus dynamique pour les positions.

J'émets des réserves sur la musique New Age déplacée pour ce genre de pratique (on est dans le souffle), ainsi que sur des mentions comme ‘Yoga des méridiens »... Mais vous l’avez vu,  il n'y a pas que nous, les Japonais brouillent bien les pistes eux-mêmes.

Comme le disait,  avec un fort accent liégeois, un ancien professeur : ‘c’est un mic-à-mac épouvantable !’

https://www.youtube.com/watch?v=wh-akuMX2rw


Vous me permettrez donc, dans le 3ème article, de faire comme les autres et d’ajouter à la confusion ambiante.

Lecture


Shizuto Masunaga : Zen – Exercices visualisés




Trois pratiques d'étirement (1) - Le vrai Makkô Hô japonais


Partager la joie de sa bonne santé


En cette période de repli forcé chez soi (mais non sur soi), on voit fleurir les vidéos montrant des exercices physiques à faire à la maison. Un peu de tout. Dans notre boîte à trésors orientale, nous avons, de fait, pas mal de techniques d’étirements, de souffle, de posture… que nous pratiquons et enseignons parfois à nos receveurs. On appelle cela, pêle-mêle, Do In, Qi Gong, auto shiatsu ou autres, et un des noms qui revient le plus souvent est sans aucun doute le Makkô Hô, c'est-à-dire, dans l’acception répandue, ‘les étirements des méridiens inventés par M. Masunaga’.

Mais c’est comme avec l’histoire des débuts du shiatsu jusqu’à très récemment : tout le monde répète ce qu’il a entendu (moi en premier, vous le verrez si vous allez jusqu’au bout du dernier article) et presque personne ne vérifie les sources. Et c’est ainsi que quelques heures de recherche un peu focalisée m’ont permis de découvrir des inédits qu’il ne reste qu’à ordonner et partager. 

Donc :

  • Ce qu’on appelle Makkô Hô n’est pas le Makkô Hô original, tel qu’il existe encore au Japon aujourd’hui
  • Shizuto Masunaga ne parle pas de Makkô Hô, il propose des ‘exercices visualisés’.
  • Il y a un fond commun à toutes ces pratiques, mais il y a aussi des différences fondamentales.

En supplément, je vous proposerai une nouvelle lecture et pratique, personnelle, du Makkô Hô, avec sa réflexion philosophique également.

A l’issue de ces trois contributions, vous aurez donc trois réflexions, trois vidéos et trois pratiques à tester, une de Makkô Hô et deux de ‘Makkô Hô’.

Ce que veut dire Makkô Hô


真 向 法


C’est une règle sur laquelle on ne peut absolument plus transiger : face à un concept japonais, aller voir l’étymologie en regardant les kanji. Avec prudence. Google Translate est très approximatif et ne donne pas toujours les bonnes lectures des kanji (il y a le plus souvent deux façons de les prononcer, pour faire simple). Quant aux traducteurs de livres, ils ont souvent tendance à fantasmer et à raccrocher à des concepts occidentaux qu’ils connaissent, mais qui n’ont rien à voir avec l’idée japonaise. Donc, le mieux est de regarder les kanji et de juxtaposer les significations, sans interpréter avec un mental d’Occidental. Il y a pour cela d’excellents dictionnaires en ligne.

Dans le cas de Makkô Hô, il y a trois kanji :

  1. Ma prononcé également Shin contient l’idée de vérité, de réalité, d’authenticité, de sérieux. Ainsi, il se retrouve également dans le mot ‘photographie’.
  2. donne l’idée de direction, inclinaison, tendance, aller vers, pointer vers
  3. nous envoie vers loi, acte, principe, méthode, technique… Le livre de Tempeki Tamai s’appelle ainsi Shiatsu Hô, c’est bien le même Hô, donc Méthode de Shiatsu.

Détail, mais c’est Koo et Hoo longs, donc, il faut matérialiser et prononcer ces sons longs, Ko et Ho courts voulant évidemment dire tout autre chose.

Makkô Hô, c’est donc méthode de Makkô, méthode qui nous fait aller, nous renvoie vers l’authenticité, le sérieux, la vérité. Tomoko Morikawa Morganelli, praticienne de Makkô Hô japonais, traduit par ‘to look straight forward’, regarder droit devant. Quel est le rapport de Makkô avec des étirements ?

La réponse est sans doute dans le véritable Makkô Hô, tel que pratiqué encore aujourd’hui au Japon.

Origine du Makkô Hô japonais



C’est un acupuncteur anglais, John Dixon, qui m’a mis sur la piste du Makkô Hô japonais actuel. Il parle en effet de 4 exercices, alors qu’habituellement nous en proposons 6. On trouve ainsi des choses bien intéressantes en remontant la piste jusqu’au Japon.

C'est M. Wataru Nagai qui a mis à l’honneur les exercices du Makkô Hô. Fils d’un moine bouddhiste, il mène une carrière d’homme d’affaires lorsqu’il est frappé d’hémorragie cérébrale. Déclaré incurable et diminué physiquement, il se met à réciter les sutra bouddhistes. Or, dans son temple natal, le Shôman Ji près de Fukui (on ne le retrouve qu’avec les kanji : 福井県の勝鬘寺), il y a une pratique assise qui consiste à ‘se plier à partir de la taille’ devant le Bouddha.

Trouvant qu’il devrait introduire la gratitude dans sa vie, M. Nagai décide de pratiquer, découvre qu’il est bloqué suite à son accident, mais, en bon Japonais, s’efforce (gambatte kudasai, comme on dit là-bas) et, après 3 ans de pratique, retrouve ses pleines capacités physiques d’avant l’accident.

En 1948, dans l’après-guerre, et dans le but d’encourager les Japonais, Wataru Nagai se mit à enseigner et diffuser ces exercices de santé sous le nom de Makkô Hô. Son fils, Haraku Nagai, écrivit même un livre sur la méthode en 1972 ‘Makkô Hô : 5 minutes’ physical fitness’ et voyagea en Occident dans les années ’70 pour la diffuser. Historiquement, nous sommes donc en plein parallèle avec la période de développement du shiatsu et dans le schéma d’exportation de techniques japonaises en Occident.

Il ne semble pas que la méthode s’y soit largement enracinée, à l’exception de deux praticiens aux Etats-Unis.


Terreau culturel et religieux

Quand on parle d’une pratique ‘dans un temple bouddhiste’, à quoi raccrocher ? Il y a en effet pas mal de différences entre les différents bouddhismes japonais. C’est un FAQ du site officiel du Makkô Hô qui m’a mis sur la piste. Une question fréquemment posée au Japon est apparemment de savoir s’il y a un lien entre le Makkô Hô et la religion. La Fondation officielle s’en défend : il n’y en a pas, le Makkô Hô étant une fondation d’intérêt public reconnue par le Gouvernement et une pure méthode de santé. Mais il est vrai, précise le site, que le fondateur, vu les origines bouddhistes de sa pratique, l’avait appelée au début ‘nembutsu gymnastics’.


Le ‘nembutsu’c’est cette formule du Bouddhisme de la Terre Pure qu’il suffit au croyant de répéter pour y entrer après sa mort : ‘Nami Amida Butsu’, ce qui signifie adoration au Bouddha Amida (Bouddha de la Vie et de la lumière éternelle, infinie). Et comme c’est une caractéristique du Bouddhisme japonais de se séparer en de multiples branches et écoles (le mot ‘secte’ souvent employé est mal choisi), il convenait de vérifier si le temple Shôman Ji près de Fukui tracé comme le temple d’origine de Wataru Nagai était donc bien en rapport avec la Terre Pure.

Il l’est, mais de l’école Shinshû (et même encore une branche importante de celle-ci, appelée Ôtani-ha), fondée au 13ème siècle par un moine nommé Shinran. Donc, le Makkô-Hô trouve son origine spirituelle dans le Bouddhisme de la Terre Pure – école Jôdô Shinshû – Temple de Shôman Ji près de Fukui.


En quoi est-ce intéressant, sinon pour comprendre l’esprit qu’il y a à la base de ces exercices et qui, forcément, habitait le fondateur ? Qu’est ce qui caractérise les Bouddhistes de l’obédience Shinshû ?

  • Les croyants du Shinshû répètent le ‘nembutsu’, Nami Amida Butsu, car ils renaîtront après leur mort dans le Paradis de la Terre Pure, devenant ainsi un Bouddha. Il s’agit donc d’un acte de foi, sans demande précise, sans mérites à acquérir par de longues études ou de longues méditations. Le nom d’Amida contient l’idée de sauver tous les hommes. Cela donne la paix de l’esprit. La grâce sauve, pas les efforts personnels. (mais attention, il n’y a pas de dieu et il y a, surtout, une différence essentielle avec le Zen, qui n’accorde pas de foi dans un principe de force extérieure).
  • Les bonzes eux-mêmes vivent la vie du monde et disent qu’il faut vivre ‘selon les usages honnêtes de son temps’ (dixit Emile Steinilber-Oberlin, ‘Le Bouddhisme Japonais’) : les religieux se marient, mangent de la viande, du poisson… pas de pratiques extrêmes ou inaccessibles au commun des mortels absorbé dans le monde moderne.
  • Cette pratique s’adresse par conséquent aux gens simples (sans dénigrement aucun), menant une vie ‘dans le temps et dans le monde’ et qui n’ont ni le temps ni les moyens de rester longtemps sur un coussin ou de se perdre dans les subtilités métaphysiques. 
  • L’amour inconditionnel d’Amida pour les hommes et la gratitude qu’il engendre dans les cœurs sont des éléments opérants et fondamentaux de moralité, qui se suffisent. Chacun juge pour lui-même.



Voici donc quelques éléments du terreau dans lequel s’enracine le Makkô Hô, car son premier promoteur baignait dedans : on comprend mieux la traduction ‘to look straight forward’ dans une optique de Terre Pure. On comprend aussi que ces exercices sont simples, accessibles à tous, ne demandent pas d’efforts particuliers, ne prennent pas de temps et permettent à la gratitude et à la joie de s’exprimer.

Coïncidence ? En lisant en Anglais le site japonais du Makkô Hô, un intéressant glissement sémantique m’apparaît, puisque le Pure Earth Buddhism a engendré une pure health method.
 

Unité corps-esprit


On comprend aussi que le corps exprime par sa posture un état intérieur (et l'influence) et que, par conséquent, l’action sera autant sur le corps que sur l’esprit (au sens large), puisqu’il s’agit au départ de saluer pour exprimer sa gratitude. Renforcer le corps et l’esprit, donc, afin d’aborder directement les choses et de vivre positivement sa vie. Partager la joie de sa bonne santé, dit le site officiel. Voilà qui nous ramène à la joie du Cœur qui s’exprime pleinement quand les organes fonctionnent harmonieusement.

La pratique quotidienne de ces exercices vise ainsi plusieurs effets :

  • L’anti-vieillissement, problème bien japonais. C’est possible par la souplesse et la bonne humeur. J’ai vu au Japon, il est vrai,  beaucoup de Japonais(e)s âgé(e)s cavaler comme des lapins dans les escaliers de temples en devisant joyeusement. Le vieillissement s’exprime par l’atrophie, suite à un mauvais usage ou trop peu d’usage du corps.
  • Le travail se situe autour du tanden, des hanches, du sacrum, de la colonne vertébrale et du rééquilibrage symétrique du pelvis.
  • La respiration est fondamentale.
  • Les effets se situent sur l’état des articulations, la souplesse, la posture, la circulation sanguine, la respiration, le système nerveux.
  • Quel que soit son état, on va progresser sans heurts, jusqu’à retrouver la souplesse naturelle d’un enfant.
  • L’aspect de la gratitude envers la vie et de la joie de pratiquer sont fondamentaux. C’est une pratique joyeuse.

Quatre exercices seulement




La capture d’écran du site officiel du Makkô Hô au Japon nous présente l’essentiel dans un style japonais contemporain un peu naïf. Même sans lire le Japonais, on comprend par le graphisme. Il y a  quatre exercices de 3 minutes chacun qui font du bien à Monsieur et Madame quand ils sont stressés au travail, broient du noir ou éprouvent un manque de chaleur vitale. Et il y a là-derrière toute une organisation avec des niveaux de Makkô Hô, des cours collectifs à suivre à prix démocratique.
  1. Le nr 1 travaille sur l’ouverture du pelvis et serait en rapport avec une façon ancestrale de s’asseoir.
  2. Le nr 2 consiste à saluer, mais assis
  3. Le nr 3 ouvre l’intérieur des jambes
  4. Le nr 4, c’est du ‘back bending’, s’incliner en arrière et du ‘wariza’, une assise (suwahiro) basse entre les pieds.

En travaillant tout cela, ne pas oublier ‘harakokyu’, respirer (ko expirer kyu inspirer) dans le ventre.

To look straight forward : les mouvements se font exclusivement d'avant en arrière. C'est une attitude de la vie : avancer sans regarder sur les côtés.
Voilà qui nous paraît familier, puisque
    Dans la série de M. Masunaga, le nr 1 correspond pile à Cœur / Intestin Grêle, le nr 2 à Vessie / Reins et le nr 4 à Estomac / Rate.

  • Quant au nr 3, on le retrouve intégralement chez M. Kawada, dans sa série d’étirements des Vaisseaux Curieux, où il correspond au Liaison Yang.

  • L’attribution de ces étirements à des méridiens est par contre ultérieure et ne correspond pas à l’esprit initial. On ne peut donc pas appeler nos étirements habituels du nom de Makkô Hô.

    Spécificité japonaise


    Les éléments à la base du Makkô Hô sont culturellement bien Japonais :
    • Le salut, pas seulement les différentes formes de ‘rei’ dans les arts martiaux, mais question d’étiquette dans la vie quotidienne… En s’inclinant, on témoigne son respect… avec beaucoup de gradations.
    • L’assise, pas seulement dans un temple Zen à faire du ‘shikantaza – simplement s’asseoir’, mais comme posture fondamentale du corps dans la vie, et dans la verticalité Ciel / Terre.


    L’intérêt du Makkô Hô est qu’il a été trouvé sur base d’une expérience et d’un ressenti, et non emprunté à un fond existant d’exercices. Cette démarche empirique est au cœur de ce que nous faisons.

    Et pour vous imprégner de l’esprit des origines… plus qu’à regarder et pratiquer. Voici une vidéo de Makkô Hô tel que pratiqué au Japon.

    Une belle leçon d'atmosphère
    pour nous qui pratiquons coincés et graves dans nos beaux habits et nos temples silencieux...Ca se passe dans les festivals, collectif, simple, joyeux et pour tous les âges... Le Japon des gens, c'est bien celui-là.



    Ou encore ce praticien qui propose des enchaînements pour préparer les mouvements et... regardez bien la fin, pour voir si ça ne renforce pas le hara !

    https://youtu.be/_HraGERX040


    Ceci étant éclairci, allons voir ce qu’on pourrait dire des exercices de M. Masunaga. Prochain article…

    Lectures



    Emile Steinilber-Oberlin : le Bouddhisme Japonais