Sunday, 19 July 2020

Lettre d'amour sans le dire : le roman qui nous parle de shiatsu


Catherine me met sous le nez, en fin de séance, sa lecture de vacances. C’est l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse de son praticien de shiatsu, me dit-elle. Quoi ? Un roman qui parle du shiatsu ? Moi qui n’en lis pas, des romans, je me précipite à la librairie pour acheter celui-là.

Et je dois dire que la lecture d’Amanda Sthers «  Lettre d’amour sans le dire’, paru récemment aux éditions Grasset, est non seulement agréable, mais enrichissante et instructive pour notre pratique. Je vous en fais ici une lecture shiatsu.

L'auteure, Amanda Sthers


Qui est Amanda Sthers ? Fille d’une Bretonne (apparentée à la pianiste Anne Queffélec) et d’un psychiatre juif tunisien… Elle est une des auteurs de Caméra Café (je suis fan, cette abominable série me rappelle délicieusement tous les travers de mes années de travail en entreprise), a écrit en 2013 la première bio officielle de Johnny, a épousé puis divorcé de Patrick Bruel…Elle est l'auteure de 10 romans, de pièces de théâtre, scénariste, réalisatrice et a reçu plusieurs distinctions.

Pour une bio complète, la page Wikipedia contient beaucoup d'erreurs, selon l'auteure elle-même, qui m'a fait le plaisir d'autoriser cette recension. Le profil LinkedIn est une source plus fiable.

Et donc, voilà qu'Amanda Sthers parle de shiatsu...


L’histoire d'Alice


Son roman est la lettre d’une femme, Alice Cendres, à son praticien de shiatsu, prénommé Akifumi. Alice débarque un jour par hasard dans un salon de thé à Paris où travaille également un Japonais qui donne des shiatsu. Une méprise avec une autre cliente la fait entrer dans le cabinet. Elle reçoit un shiatsu et sa vie bascule.

Elle va alors commencer l’écriture d’une longue lettre à Akifumi. Cette lettre est l’expression de son ressenti suite aux traitements de cet homme bienveillant et la remontée de toutes ses expériences douloureuses avec les hommes qui ont abusé d’elle. Relations d’abus, famille oppressante, fille non-désirée, carrière morne de prof de Français, pension prématurée… la vie d’Alice semble un échec sur toute la ligne, et le shiatsu fait remonter tout cela à la surface. Elle se met à apprendre le Japonais, à lire la littérature japonaise… en même temps que se développe un sentiment d’amour pour son praticien. On ne peut pas pour autant évoquer le transfert.

Simplement, c’est le seul homme dans sa vie qui lui ait témoigné de la bienveillance et réveillé / respecté son corps, plutôt que de l’exploiter en la brutalisant. Et au moment où elle décide enfin de se déclarer, bien sûr, les choses ne vont pas comme prévu… Je ne vous dévoile pas la chute.

Je voudrais simplement pointer quelques passages très réussis, qui illustrent très finement le ressenti que l’on peut avoir en séance de shiatsu ou après. Sans tomber dans le débat  ‘que faire si votre client(e) tombe amoureux (se) de vous ?’ C’est évident qu’il y a une éthique de la pratique, mais c’est un autre thème. D’ailleurs, il n’y a pas de passage à l’acte, dans le roman. Tout est dans le ressenti. 

Alors, à la lecture, restons dans le ressenti, parce que c’est fin, et plus intéressant que les discussions.

Le dit et le non-dit


Ce n’est pas clair, dans le livre, si Akifumi réalise ce qu’Alice ressent pour lui et s’il saisit son arrière-plan et son histoire douloureuse. En effet, il parle très peu Français et donc, les séances sont relativement limitées sur le plan de la communication verbale.

En Occident, nous avons tendance à parler beaucoup, c’est bien ou pas, c’est comme ça. Il y a ce que nos client(e)s nous disent et ce qu’ils/elles ne nous disent pas. Quand ils parlent, la célèbre phrase du Dr House : ‘Patients lie’ me vient toujours à l'esprit. Mais l’essentiel est sans doute dans le non-dit.

Que savons-nous, au fond, de ce que peut ressentir celui ou celle qui est allongé(e) sur le tatami ? Ce qui remonte en séance et après, suite au rééquilibrage ? Les choses inavouables qu’ils ne nous diront jamais, ou parfois seulement à nous ? Ce qu’ils voient en séance (couleurs, formes, idées, souvenirs…) ? Nous sentons bien les blocages du corps, les lâchers, nous écoutons la respiration, sommes attentifs aux changements de l’énergie, aux expressions…  Parfois il y a formulation, parfois pas, libération explosive ou retenue.

Quoi qu’il arrive et finisse par se dire, il s’agit d’être ouvert à tout : pas de jugement, pas de commentaire, pas de pilotage, mais oui, de l’amour, qui permet de tout entendre et de tout prendre, pour le laisser aller ensuite. ‘Amour’ n’est pas un mot tabou en shiatsu, il se rapproche, dans la forme mais pas sur le fond, du mot grec néotestamentaire ’Agapê’, càd amour universel et inconditionnel. Ce qui, convenez-en, est bien plus difficile à réaliser que de se refermer sur une seule personne, dans un couple par exemple.  

Le Corps au Cœur de notre pratique


(les italiques sont des citations intégrales du roman)

Jamais je ne m’étais fait masser. Nous n’avions pas beaucoup de moyens et j’ai toujours donné la priorité à d’autres choses. Le corps n’avait pas de place dans nos vies.

Le Corps est le Cœur, pour nous autres, praticiens de thérapies manuelles, shiatsu ou autres. Quelle que soit l’histoire de la personne qui vient nous voir pour la première fois, le toucher est sans doute pour elle un moment privilégié, ou osé, pour de multiples et complexes raisons personnelles, sociétales, émotionnelles…

Et les temps qui courent viennent confirmer l’urgence de nos pratiques. Touchons le plus grand nombre de personnes possible, en présentiel, car le salut du monde en dépend.

Toujours, la porte d’entrée est le corps, la manifestation. Je laisse les pratiques en ligne à la seconde zone, au pis-aller, car elles sont nourriture pour un mental exacerbé et viennent encore stimuler un peu plus le Feu du Foie au travers de la primauté du regard. Elles ont leur utilité, mais secondaire, leur porte est le Mental. 

Nous, notre porte est le corps et, à travers le corps, nous touchons tous les niveaux.  Il y a cette ‘délectation’ du toucher dont parle Alain Daniélou. C’est valable dans toutes les soi-disant ‘réalités.

Dualisme Homme - Femme


Vous vous êtes agenouillé. Je ne m’attendais pas à ce qu’un homme me masse. En temps normal, j’aurais protesté, mais il émanait de vous  une douceur mêlée à une autorité…  Vous avez pris un moment pour joindre vos mains devant votre poitrine en position de prière puis incliner lentement le buste vers le sol. Cela m’a rassurée sans trop savoir pourquoi, comme si vous quittiez vos attitudes humaines pour vous concentrer uniquement sur mon corps.

Ah, ce fameux dualisme Homme / Femme qu’on nous assène en permanence, l’identification de l’ego au genre et la sexualisation qui en découle, évidemment. Il s’agit pour nous, praticiens, de ne pas rentrer là-dedans en séance, mais de rester ‘en-deçà’, ne pas franchir la ligne. A part le fait qu’un corps de femme n’est pas, morphologiquement, un corps d’homme, peu importe la manifestation sexuée, en effet. Mais se rappeler que chacun se situe quelque part sur cette compréhension, sans que l’on sache où exactement, est une bonne chose.

Eckhart Tolle (in ‘Le pouvoir du moment présent’) appelle cela l’incomplétude sur le plan de l’identité par la forme.  ‘Cette incomplétude se fait sentir’ (mais pas toujours) ‘sous la forme de l’attirance homme-femme, l’attirance vers la polarité énergétique opposée, peu importe le niveau de conscience’. Si j’apprécie à l’occasion un bon toucher viril, j’irai en effet plutôt spontanément vers une praticienne de shiatsu ou de massage, car elle a ce qui me manque : elle est une femme. Mais, poursuit Tolle, ‘cette fascination se produit plutôt à la périphérie de votre vie, et non au centre’. Voilà, ce n’est, de nouveau, pas grave, il suffit de s'en rendre compte.

Libérer le souffle



Vous avez immobilisé votre corps entier et m’avez entraînée à fixer votre respiration sur la vôtre. Nous ne pouvions respirer à contretemps, votre souffle me demandait d’inspirer avec vous, que je sois avec vous. Et dans ce duo d’exhalations, soudain je n’ai plus été seule et mes yeux ont laissé couler des larmes. Ce n’était ni du chagrin ni une émotion, je libérais simplement de la vie. Je me remettais en marche.

Très fort, le monsieur Akifumi, pour un début de première séance, mais c’est fort bien décrit, c’est ce qui peut se passer. Harmoniser les respirations, libérer de la vie par le shiatsu… se remettre en marche. 

Itsuo Tsuda (in ‘Ecole de la respiration, tome 5, le dialogue du silence’) dit qu’on touche à l’expiration, pas à l’inspiration. C’est ce qui permet de libérer. Travailler à contre-courant engendre la contraction. C’est une question d’attention et de développement de l’intuition, qui est sans fin.

Sachez qu’effectivement, le shiatsu peut être libérateur et que la respiration va être fondamentale en séance. D’ailleurs, plus de 90% des receveurs ‘oublient’ de respirer correctement. On ne nous apprend pas, et de un. Et de deux, lisez implicitement ce qu’on peut penser des masques (de nouveau, ce n’est pas le lieu du débat).

Puis, il y a l’expérience du lendemain.



Grâce à vous, mon corps s’est en quelque sorte remis à vivre. Il est devenu plus chaud, mon sang circule plus vite, je sens des fourmis dans le bout de mes doigts, telle une résurrection.

La sensation de froid, qu’Alice évoque comme une de ses caractéristiques habituelles, est partie, l’énergie recircule. Elle est reconnectée au corps énergétique, en d’autres termes. Parfait. Je demande souvent à mes client(e)s ‘avez-vous ressenti quelque chose de particulier après la séance précédente ?’ Parfois, ils ne s’en souviennent pas, mais il y a  ces effets, positifs, et parfois négatifs (effet Menken, nettoyage). 

Le corps se rééquilibre, et rappelons que, quelle que soit la discipline choisie, médicale ou non-médicale, c’est le corps qui a les capacités d’auto-guérison, pas le traitement ou la technique qui sont des facilitateurs.

La rencontre de deux êtres


Le samedi suivant notre première rencontre ; veuillez m’excuser d’écrire cela, mais à mes yeux, il s’agissait d’une rencontre plus que d’un massage…


Bien sûr, et bien vu. Nous attirons les personnes qui nous correspondent, celles pour qui nous pouvons réellement signifier quelque chose en ce moment de leur vie. Chaque visite est un cadeau. Il y a la séance et ses acteurs, c.-à-d. les deux personnes en présence, et l’intrication qui peut en résulter et parfois nous dépasse.

Faut-il chercher à comprendre ? Mais non. Simplement se dire que c’est la bonne personne qui est là en cet instant. Une cliente m’écrit : ‘je suis vraiment contente de vous avoir croisé sur mon chemin, votre shiatsu mais aussi votre personnalité et nos discussions m’aident beaucoup’. Mais voilà, tout est dit, c’est un ‘package’, effectivement. Et c’est réciproque, car nos client(e)s sont nos maîtres.

La lignée


Il y a quelque chose de divin dans vos mains, dans les gestes que vous avez répétés comme s’ils étaient ancestraux, que vous n’en étiez que le légataire et que vous transmettiez à mon corps le poids soulagé des corps passés et leur lumière pour me guérir.

Mais c’est joliment dit, cette prescience de la lignée ! Laissons-là le divin, mais voyons-nous comme légataires d’une transmission multiforme, comme un relais sur une lignée à travers laquelle l’énergie et la mémoire des shiatsu donnés inlassablement se transmet. C’est là toute la force de l’empirisme qui caractérise la tradition orientale, le passage de maître à disciple. Ce ressenti résonne.

Un mal qui fait du bien



Ca faisait mal, ça faisait du bien. Une sorte de délice masochiste. Mon corps entier se relâchait, mes cuisses s’écartaient, je m’écrasais dans le sol qui m’aspirait. Je me suis endormie comme une enfant, les muscles relâchés, sans pudeur. Et j’ose le dire aujourd’hui, j’avais envie de vous quand j’ai basculé dans le sommeil.

Un mal qui fait du bien, voilà effectivement une description courante du toucher shiatsu. Des points a priori désagréables lâchent progressivement, on sent que cela travaille. C’est une bonne sensation, qui n’est pas masochiste, sauf pour les personnes qui vivraient cette configuration sexuelle. Un point d’attention…  

Ici dans le roman s’immisce évidemment le réveil du désir comme expression de l’énergie sexuelle. L’énergie sexuelle est une expression fondamentale d’une bonne énergie vitale. 

En séance, cela peut arriver de toute façon du fait que le parasympathique prend le dessus (d’ailleurs, elle s’endort). C’est plus visible chez les hommes, évidemment. Un homme en état de détente peut avoir une érection spontanée. Mes collègues féminines bien à l’aise dans leur pratique devraient confirmer que le plus gêné, dans ces cas-là, c’est le client, pas la praticienne. Tout a le poids et la gravité qu’on veut bien lui accorder, au final. Souvenons-nous de rester légers.

Les miroirs du mental



Les hommes ont disposé de moi. Jamais je n’ai connu de gestes bienveillants. Je sais que les vôtres sont professionnels et je ne confonds pas. Pourtant, j’ai le sentiment que quelque chose nous dépasse. Je serais honteuse si je me trompais. Merci de me le dire sans détour si tel était le cas.

Il ne s’agit pas évidemment en cabinet de faire comme si la polarité sexuelle n’existait pas, même si nos gestes sont effectivement professionnels. Et nous ne connaissons pas l’histoire de nos receveurs en matière de relations avec l’autre sexe (ou le même sexe).

Ici, Amanda Sthers illustre bien ce qu’un de mes anciens professeurs appelait ‘l’ambiguïté humaine foncière’.  En 3 lignes, on parcourt : l’affirmation du sexuel / la négation du sexuel / le doute, l’espoir / la culpabilité/le besoin de confirmation. Il faut bien se dire que le mental fait cela tout le temps et s’agite continuellement entre des opposés. Ce genre de sentiments contradictoires peut très bien s’enchaîner très rapidement chez nos client(e)s, exprimé ou non.

La semaine passée, une cliente se mit tout à coup à me déballer ses relations et ses préférences sexuelles. Cela devait s’exprimer, tout est bon, et où peut-on exprimer ces choses ?  C’est parfait, respirons et pratiquons, en restant à l’écoute.

Sourire


Ce vendredi-là, nos regards se sont croisés un peu plus longuement et vous avez souri, ce n’était pas de la politesse, vous m’indiquiez que vous étiez heureux de me voir.

Le praticien de shiatsu n’est pas un être éthéré détaché de tout ou, à l’inverse, taillé dans le marbre. Donc, oui, je me reconnais bien dans cette description. Je regarde attentivement mes receveurs/euses et je suis heureux de les (re)voir, à chaque fois, et dans l’ouverture à ce qui va surgir, quoi que ce soit. J’accueille avec un sourire ou une blague, c’est sûr, parce que c’est bon d’être là. Le plus intéressant est toujours la ‘photo’ d’entrée et de sortie. En général, ils sont tendus et absorbés en entrant, mais sourient en sortant. C’est pour moi un des signes de l’efficacité de la séance.

La nature et la jeunesse



C’était la pleine lune, j’avais 20 ans à nouveau.

Car faire du shiatsu ramène l’attention aux cycles naturels, et quand l’énergie circule, c’est sûr qu’on a la sensation de rajeunir, on pétille, on se sent vivant !

Exprimer l’amour


On dit qu’au Japon, les gens qui s’aimaient ne le déclaraient pas… On ne dit pas ‘je t’aime’, mais ‘il y a de l’amour’, comme ‘il y a du soleil’.

Tout cela fluctue, évidemment, avec le temps et les mœurs, mais effectivement, originellement, il n’y a pas de pronoms personnels dans le  (JE) (T’) aime en japonais, sauf pour la compréhension dans le texte. En séance, comme dit plus haut, c’est sûr qu’il y a de l’amour, sinon, on ne ferait pas ce métier. Le 'je' et le 'tu' sont des identifications périphériques, les méditants comprendront sans doute.

Un ouvrage à lire pour enrichir notre pratique


Voici donc un livre bien délicat, dans la retenue, la pudeur, le non-dit, et en même temps, le lâcher, la sincérité, l'écoute du ressenti. Choses bien japonaises venant d'une Occidentale, et qui devraient nous parler. 

Il y a bien d’autres formulations dans le roman d’Amanda Sthers qui méritent qu’on s’y arrête. J’ai été charmé par l’histoire et le style, et l’idée peu probable quand même qu’un jour je reçoive une telle lettre… Comment réagir ? Question qui se poserait à ce moment. La vie est si surprenante.

Au-delà d’une lecture agréable de vacances, nous avons là un roman shiatsu et même un qui peut nous faire avancer dans notre pratique. Cela méritait bien une recension et d'en faire la promotion auprès de tout qui donne ou reçoit des shiatsu. 

Recommandé absolument !

Saturday, 23 May 2020

Shiatsushi par temps de COVID


Ce que Corona m'a appris


Quelle pagaille, ces deux derniers mois, quel déchaînement d’énergies contraires, et quelles leçons aussi à en tirer…

Je n’ai aucun commentaire à donner ici sur la gestion de la crise par les politiques, la pertinence des avis officiels et scientifiques, les dangers potentiels de la situation pour nos libertés, les craintes et les espoirs pour l’avenir… 
Ce genre de communication a déjà eu lieu ‘ad nauseam’.

Par contre, si je regarde du point de vue de notre métier, le shiatsu, je peux me permettre deux trois réflexions.

Une crise est une opportunité d’avancer, elle permet de révéler crûment certaines réalités, de questionner nos activités….

La conclusion est, d’emblée : que faisais-je avant la crise ? Du shiatsu ! 

Que ferai-je après ? Du shiatsu ! 

Plus que jamais. Et aussi, autrement que jamais, sur les plans de la conviction, de la puissance et du lâcher, de la lucidité et de la joie.


Les choses qui ne passent pas


Il y a quand même eu des attitudes ou des réactions qui me restent en travers de la gorge.

Ainsi fus-je choqué par la rapidité déconcertante avec laquelle quelques instances censées représenter notre profession (dans plusieurs pays), des écoles, voire des praticiens à titre individuel sont rentrés sous terre en se déclarant publiquement, dès le début du confinement, ‘activité non-essentielle’.  

Evidemment que le shiatsu n’a pas de solution en phase de contagion et qu’il faut laisser faire les médecins. Evidemment que, au même titre que bien d’autres activités, le shiatsu ne rentre pas dans la liste des activités essentielles établies par les gouvernements en période de confinement. Mais se déclarer non-essentiel manque pour le moins de nuances. C’est oublier tous les moments où nous le sommes, essentiels, en amont, quand ce n’est pas la crise. Ce n’est pas deux mois de crise qui vont occulter des années de travail de prévention.

La prévention est au cœur de notre métier, et la prévention est essentielle. Notre rôle premier est d’aider le corps à cultiver ses facultés d’auto-guérison, en rééquilibrant l’énergie (et en cas de problème, on va bien entendu tenter de l’éliminer). On fait du shiatsu, et, normalement, on ne tombe plus (ou moins souvent) malade. 

Parlant de la presse grand public, j’ai peut-être vu deux articles insistant sur la nécessité de la prévention et d’entretenir une bonne immunité. Parlant de la gestion de la crise, nos pays n’ont pas appliqué de traitement médical préventif massif, les instances officielles continuent donc à attendre la dégradation des conditions de santé avant d’agir. D’autres pays ont fait un autre choix, et nous verrons plus tard qui a eu raison. 

Mais, en tous temps et en tous lieux, nous nous situons sur un terrain où il n’y a, visiblement, pas encore grand monde. Il aurait donc mieux valu rappeler cette règle d’or. Par ‘essentiel’, je comprends également l’essence et le sens de notre métier et si ce métier n’est pas essentiel, il vaut mieux faire autre chose.

Même en temps de crise et de contagion, d’ailleurs, nous n’aurions jamais dû arrêter de travailler. Trop tard pour l’immunité, sans doute, car c’est un travail de fond.  Mais ne serait-ce que pour alléger les effets pernicieux de la scandaleuse communication anxiogène propagée à tous niveaux. Je renvoie au tout premier texte publié par Jean Pelissier sur les effets de la peur. Nous le savons bien, que la peur fait baisser l’immunité, car elle impacte l’énergie des Reins. Au sortir de l’hiver, en plus, si les Reins n’ont pas été correctement nourris, le moment est particulièrement défavorable. Nous avons beaucoup de réponses en la matière. Il eût été bon de nous positionner comme les gens qui, de par la nature de leur métier et de leur énergie, ne cèdent pas à la peur. 

Le KI sort par tous les temps.

Nous aurions également pu être appelés en renfort pour détendre, aider, accompagner, renforcer, soutenir, apaiser les personnes obligées de continuer à travailler dans des conditions difficiles ou dans un climat anxiogène. Ou les personnes souffrant d’un confinement éprouvant. Ce fut le cas en France, ai-je vu, où les hôpitaux généralement partenaires de l’EST de Bernard Bouheret ont fait appel aux shiatsushi pour leur personnel soignant.

Cela me semble meilleur que 5 minutes d’applaudissement pour nos ‘héros’ (toujours cette déplacée rhétorique de guerre…). Poser les mains sur des corps, plutôt que battre des mains dans le vide… Non ? Qu'est-ce qui aide le mieux ? Et ç’aurait été l’occasion de montrer à notre Ministre Maggy De Block, prête à réquisitionner n’importe qui capable de mettre un thermomètre, qu’on peut aussi vraiment aider les professionnels de terrain, sans investissement particulier.

En tant que praticiens, nous ne pouvons nous-mêmes avoir peur. Comme le dit un de mes estimés professeurs à propos de la captation d’énergies mauvaises chez les receveurs, ‘si tu as peur, change de métier’.

A tout qui me dirait ici ‘pourquoi n’as-tu pas agi’, je répondrais que ce genre d’initiatives impliquant la représentativité et la crédibilité de toute une profession ne m’appartient pas, et que je me serais sans doute fait jeter en allant proposer mes services de façon impréparée. Ce genre d’approche ne peut être le fait d’un individu non mandaté, et doit obtenir au moins le consensus d’une partie des praticiens. Il ne s’agit pas d’une critique facile, mais d’un constat quelque peu décevant. Un échec est toutefois un moment d’apprentissage.

Leçon de crise : un gros travail de reconnaissance et de valorisation du métier va devoir être fait, par des gens qui pratiquent réellement, ont une vision claire et défendent l’intérêt, la spécificité et l’utilité du shiatsu, quel qu’en soit le style.

Le rapport à la médecine


Un deuxième enseignement de la crise est notre rapport à la médecine, allopathique ou autre.

La relation souvent ambigüe entre les thérapies dites ‘alternatives’ et la médecine dite ‘officielle’ n’a pas lieu d’être. 

Jusqu’ici, nous connaissons tous des médecins qui ne veulent pas savoir ce que nous faisons ou y sont opposés. D’autres médecins tolèrent et conseillent à leurs patients tout ce qui peut leur faire du bien, même s’ils ne connaissent pas bien. D’autres encore s’intéressent vraiment à nos activités et voient dans le shiatsu (ou d’autres pratiques) un réel soutien à leurs prescriptions.

Ces différents types d’approche sont apparus au grand jour en temps de COVID. On a pu voir des médecins dogmatiques tenant une position officielle et qui préféreraient se faire brûler plutôt que d’en changer, contre vents et marées. On en a vu d’autres travaillant empiriquement, fidèles au serment d’Hippocrate et qui diagnostiquent, puis essaient un traitement et consolident ensuite les résultats pour arriver à un protocole. On en a vu tenter d’enrayer le développement des symptômes et d’autres attendre pour déployer la grosse artillerie. On en a vu parader sur les plateaux de télé pour déverser des avis devenus contradictoires avec le temps. On a surtout vu le dénuement face auquel ont été laissés les généralistes de terrain travailler en silence dans des conditions difficiles, voire dangereuses. Ceux qui, comme nous, se retrouvent face à la souffrance et doivent décider de faire quelque chose. Parfois sans savoir vraiment quoi.


Je me sens frère des médecins honnêtes qui disent ‘je ne sais pas’, mais agissent et tentent ce qu’ils ont de mieux. Qui travaillent empiriquement, car toute science s'est établie ainsi sur une longue période, n'en déplaise aux enfants obscurs des dites 'Lumières'. Là sont les racines de la médecine et du soin, et le shiatsu, même non-médical, procède de la même façon. En mettant la prévention en amont.

Il est encore trop tôt pour savoir qui a eu raison…  Même si on a pu prendre la mesure de tous les avis contradictoires, des poids et des choix idéologiques… Dans peu de temps, on pourra dire, pour peu que l’on veuille bien considérer les mêmes choses, quelle approche aura été la meilleure et quel traitement aura été efficace…  

La crise actuelle est pour moi un appel à serrer les rangs, à nous reconnaître et à collaborer chacun dans notre spécialité. Médecins ou autres thérapeutes : ils /elles sont les bienvenu(e)s. 

Comme le dit Itsuo Tsuda (in ‘le non-faire’) : ‘il faut cesser d’appliquer les postulats physico-chimiques à l’homme. C’est ne pas tenir compte de la sensibilité et de l’affectivité propres à chacun’. L’humain ne rentre pas dans les statistiques, ni dans le principe de cause à effet.

Notre vocation commune : prendre soin de l’Etre, en donnant des soins, à tous niveaux.

La nécessité des non-spécialistes


On a entendu aussi beaucoup ricaner sur les non-experts en quelque chose qui se sont permis d’émettre un avis. En même temps, on a assisté à un foisonnement inédit d’avis ou de points de vue en tous genres sur la situation.

Il s’agit ici de trier l’ivraie du bon grain. Comme Brassens, je pense que ‘le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con’. Je pense aussi que le diplôme n’est aucunement signe d’intelligence ou de compétence et que l’intelligence consiste en la capacité à relier entre elles des choses très différentes. L’antique pensée analogique de l’Orient : telle situation me fait penser à d’autres choses et je fais des liens qui vont aider à la compréhension et à l’action.

Il faut surtout arrêter d’infantiliser les gens et leur permettre plutôt d’exprimer leur potentiel et de laisser s’exprimer leur bon sens. Des points de vue intéressants surgissent souvent d’angles inattendus. Un conseil scientifique composé de gens du même tonneau ne reflète pas la diversité de la société et ne laisse pas place à la surprise créative qui pourrait nous sortir plus vite d’une situation, parce que, justement, personne n’y a pensé. Ce n’est pas un reproche. Comme le dit Eric Baret : ils ne peuvent pas faire autrement.

Notre époque a de plus en plus besoin de bons généralistes (en médecine ou ailleurs), c’est-à-dire de gens capables de raisonner clairement, de faire des liens et d’accompagner n’importe quelle situation. Garder la vue globale. Le risque du spécialiste dans sa tour d’ivoire, c’est qu’il ne voie pas plus loin que les murs de sa tour d’ivoire.

Ainsi nous dit Tsuda : ‘Malheureusement, dit Noguchi, il y a des spécialistes des microbes, mais pas de spécialistes du corps. C’est la cause de l’erreur qui nous fait adapter une position inverse’ (à ce qu’il faudrait faire, càd que nous focalisons sur le mal et pas ‘les parties inertes’). Par le mot ‘corps’, il faut entendre ‘terrain’.

En étant de bons généralistes, en considérant la globalité, nous devenons en quelque sorte des… spécialistes de terrain. Mais oui, nous avons un avis sur beaucoup de choses car, proches des gens, nous en entendons beaucoup. Nous voyons l’humain dans son rapport à la nature. Le shiatsu, et ses praticiens, ont légitimement un avis – des avis sur la situation.

Un virus à contretemps, énergétiquement


Pour rester dans notre pré carré, par contre, énergétiquement, le monde se conduit bizarrement. Le cycle immuable de Fu Xi serait-il ébranlé ? Le cycle du Roi Wen a-t-il les moyens de contrarier les lois éternelles de l’Univers ?  Un collègue me faisait remarquer qu’après ne pas avoir eu d’hiver, nous avions eu un printemps contrarié. De fait, ce virus aurait dû surgir en hiver, période idéale pour un retour sur soi et chez soi (et pour la destruction de l’économie, en période de fêtes, si tel est bien un des buts poursuivis) et pour le nourrissement de l’énergie des Reins.

Chaque année, je conseille l’intériorité propre à l’hiver, irréalisable pour beaucoup. Zut, opportunité ratée. Car, ce qui s’est passé, c’est que l’énergie du printemps qui est expansion s’est vue du coup totalement contrariée, brimée, empêchée par le confinement. A l’heure de sortir de notre ‘kot’, nous avons dû y rentrer. On a mis le couvercle sur la marmite à pression. Il en résulte frustrations, colère, stagnations… et quels seront les effets, énergétiquement ?  Il va falloir gérer et il y aura du travail. 

Allons-nous pouvoir rattraper ces trois mois en été ? Certainement pas. Les personnes avec une immunité faible au sortir de l’hiver et avec le couvercle sur la marmite à pression au printemps n’auront pas l’énergie pour tout faire en été. Comme c’est inédit, je ne connais pas les conséquences, nous devrons être attentifs.

Quel monde meilleur ?


Mais non. J’ai lu beaucoup de commentaires utopiques, disant que cette fois, les gens allaient comprendre la nécessité de changer et de respecter la planète. C’est beau, les utopies. On a besoin de rêver. Mais c’était prévisible. Les personnes en chemin ont fait du chemin. Les autres, non (Brassens, toujours…). Je crains qu’il ne faille abandonner l’espoir d’une transformation majeure, immédiate, de la société.

Si le confinement améliorait les gens, les monastères du monde entier, toutes religions confondues, seraient remplis de saints. Ils ne le sont pas.

Le meilleur commentaire que j’aie lu en la matière est dû à Valérie Bugault (in ‘Géopolitique du Coronavirus’, revue Strategika du 1er avril 2020) : ‘ A cela s’ajoute un autre phénomène d’émiettement et d’isolement des populations : les milieux médicaux fréquentent peu ou pas d’autres milieux, chacun restant dans son pré carré par l’organisation même de la société. Ainsi, les constats et la vie que mènent les uns sont quasi hermétiques aux constats et à la vie que mènent les autres, leurs seuls points de contact étant leur façon (directe ou indirecte) de consommer’.

Mais c’est bien sûr. Il n’y a plus de valeurs, de vision, de projets communs à cette société. Chacun vit dans son monde ou sa vision du monde, tout cela coexiste et, en fait, ne se comprend pas et ne se parle pas. On se retrouve uniquement dans la consommation, la société est devenue le ‘grand marché’ appelé de tous ses vœux par l’Europe.

Un modèle, ici, serait le Japon, pays où coexistent les visions les plus archaïques et les plus modernes du monde… dans la tolérance mutuelle et le goût du paradoxe. En Occident, on verrait plutôt les choses comme une lutte et une tentative d’imposer son point de vue.

Valérie Bugault nous donne donc un clair avertissement : ‘Nous sommes collectivement sur une ligne de crête et les choses peuvent basculer, en fonction de la capacité de réaction des citoyens, soit dans le sens du globalisme intégral avec gouvernement mondial, soit dans celui d’une reprise en main politique des pays par leurs ressortissants’.

Pour nous, le changement ne se situe pas dans le débat d’idées, mais dans le ressenti de ce qui est juste. Notre accompagnement sur le chemin de nos receveurs est aussi celui-là : les amener dans le ressenti de ce qui est juste, dans la connexion à l’Univers, dans l’interrelation, sans influencer (laissons cela aux gourous). Un jour, le toucher touche au plus profond. Le regard s’embue… le Cœur fera le reste.

Tsuda nous dit : ‘la pollution qu’apporte la civilisation n’est pas seulement de nature chimique ou physique. Il faut y inclure la pollution verbale et intellectuelle’. Nul besoin de polluer nous-mêmes, d’argumenter ou de convaincre, plutôt laisser advenir le meilleur en chacun.

L’urgence de l’instant


A nous qui prônons trop facilement l’instant présent, sans y être souvent (facile à dire, mais comment on fait ?), la situation est au moins venue rappeler l’urgence de l’instant.

Un texte écrit récemment à la demande d’Ivan Bel sur la mort et le shiatsu (à lire ici) est venu me rappeler cette urgence de l’instant, à tout moment.

Vis chaque jour comme si c’était le dernier jour de ta vie. Donne chaque shiatsu comme si c’était le seul que tu vas donner, et donc il faut tout donner, chaque fois. Qui sait si le prochain rendez-vous pourra être honoré ? Et quand ?

C’est un bel enseignement dans l’intensité du travail.  

Le travail sur soi pour aider les autres


Finalement, la seule chose à faire en toutes périodes pour nous, c’est de travailler sur nous-mêmes. Le bonheur du confinement a été de pouvoir le faire plus longtemps. Mettre en place ce que nous préconisons : prendre soin de soi, pour prendre soin des autres.

Ce travail sur soi nous permettra d’être ancrés, et d’être des phares dans l’incertitude ambiante, pour ceux qui voudront…

Le monde a besoin de nous… Je crois que nous avons tous été en contact avec des receveurs pendant le confinement. Pour simplement garder le lien, s’enquérir du bien-être, parler, briser le silence…

C’est très bien. Le shiatsu ne s’arrête pas à la fin de la séance, il est pour moi un accompagnement sur le chemin de vie. Jusqu’au bout.

Hymne à la joie



Et pour finir, quand tout est en place, quand on est bien aligné, on revient toujours à la joie, qui surgit inévitablement.

Eteignons la télé et les réseaux… On n’y voit que des peine à jouir discutaillant sans fin ou nous menaçant d’une litanie de catastrophes. Pas un qui sourit. Pas un qui fait une blague pour détendre l’atmosphère. Pas un pour considérer le bon côté des choses, qui existe toujours. Le premier qui rit aura une tapette. Mais même dans les lieux où on nous impose de mettre un masque, on n’est pas obligé de cacher nos sentiments et de tirer la tête. 

Dans cette sinistrose malsaine, distribuons des sourires et des rires, et affichons-nous sur les réseaux et dans la vraie vie comme ‘Gens Sans Peur’, gens joyeux et heureux, ce que notre pratique devrait induire. Le Shen qui rayonne est contagieux et témoigne de l’art précieux qui nous anime. 

Et voici que maintenant, notre bel art du shiatsu repasse du côté de la manifestation… Travaillons, travaillons...




Thursday, 16 April 2020

Trois pratiques d'étirements (3) : un Keiraku Taiso rituel


Nous sommes des accompagnateurs de vies.




Peu importe l’époque où on la fait démarrer, mais il y a une constante dans la tradition et la transmission de nos pratiques énergétiques, c’est la dimension empirique. En effet, ce que nous faisons est le résultat des recherches et des trouvailles de nos prédécesseurs. 

On connaît ce parcours de l’oiseau qui sort du nid : ne faire religieusement que ce que nous a dit le Maître – Remettre en question ce que nous a dit le Maître – Ne plus rien faire du tout de ce que nous a dit le Maître, parce que c’est n’importe quoi – Faire notre propre Voie qui intègre tout cela, enrichir cette Voie par nos propres trouvailles et les partager (enseigner, ‘if we must’).

Le problème, c’est de penser faire tout cela en quelques mois. Il y faut des années, et donner vraiment beaucoup de shiatsu. Ce n’est pas question de connaissance, mais d’expérience. Empirisme : l’expérience sensible est l’origine de toute connaissance.
Et donc, au moment juste, sans connaître ni ignorer totalement le matériau vérifié par une longue chaîne de  prédécesseurs, nous avons comme légitimité de poursuivre leur travail et d’expérimenter nous aussi, puis de partager nos découvertes. Avec cœur et humilité.

Dans cet esprit, vous me permettrez de vous présenter un Keiraku Taiso ‘rituel’ tout personnel.

En rapport avec la série d’étirements des méridiens qui nous occupe et donc improprement appelée Makkô Hô, m’est venue l’idée de les pratiquer dans un ordre différent. Cette idée a surgi suite à un séminaire de Maître Ohashi sur la psychologie des méridiens et des connexions se sont faites avec d’autres pratiques ou cadres de référence.

Traditionnellement selon le cycle circadien


M. Masunaga propose d’enchaîner les étirements des méridiens comme suit, dans les exercices de base :
  • Exercice Z préparatoire (position couchée sur le dos), donc, Terre, horizontalité
  • Exercice I préparatoire, position debout, donc verticalité, Ciel Homme Terre
  • Exercice P : s’incliner vers l’arrière, vers le Ciel : Vaisseau Conception
  • Exercice Q : se pencher vers la Terre, Vaisseau Gouverneur
  • Exercice A : Poumon et Gros Intestin, élément METAL
  • Exercice B : Estomac et Rate, élément TERRE
  • Exercice C : Cœur et Intestin Grêle, élément FEU
  • Exercice D : Rein et Vessie, élément EAU
  • Exercice E : Maître de Cœur et Triple Réchauffeur, élément FEU
  • Exercice F : Vésicule Biliaire et Foie, élément BOIS
  • Retour à la position Z allongée sur le sol, dont il spécifie qu’on l’appelle ‘le cadavre’.

Pourquoi cet ordre ?

  • Il stimule la circulation primordiale de l’énergie dans le corps via les Vaisseaux Conception et Gouverneur, telle qu’elle s’est installée dès les premiers moments de la Vie (aspects Yin/Yang, petite circulation)
  • Il suit ensuite le cycle circadien de l’énergie, qui attribue cet ordre-là à la circulation de l’énergie dans le corps. 12 méridiens, chacun avec une fenêtre de 2 heures dans la journée où il prédomine. Il est d'ailleurs bon de tenter de s’harmoniser à l’énergie dominante du moment. Exemple connu : à l’heure du Foie, on dort.

C’est un enchaînement somme toute ancré dans la temporalité et l’universalité des parcours d’énergie. Quand il est 2h00, c’est l’heure du Foie pour tout le monde.




Selon le cycle d’une vie humaine


Dans la conception psychologique des méridiens telle qu’expliquée par Maître Ohashi, nous avons un autre enchaînement des méridiens qui s’étend, lui, sur le cycle d’une vie humaine.

Tentons de décrire ces caractéristiques à l’aide de mots-clefs (pensée analogique, toujours, toujours) :

  • Poumon : Naissance et expansion, respiration, échange interne / externe, établissement des frontières, Métal. Direction : AUTOUR.
  • Estomac : nécessité de se nourrir, faire entrer une énergie externe en soi, Terre. Direction : DEVANT.
  • Coeur et méridiens Feu : intériorisation, chaleur, prise en soi, conscience, Feu. Direction : DEDANS.
  • Foie : activité, extériorisation, élan, Bois. Direction : GAUCHE - DROITE (VB).
  • Reins : origine, passé, peurs, inconscient, tirer vers le bas, Eau. Direction : DERRIERE.   

Cet enchaînement nous parle donc du déroulement d’une vie humaine : naître, établir ses frontières avec le monde et respirer, se nourrir, intérioriser et développer sa conscience, réaliser des choses et enfin partir à reculons vers la mort, avant de disparaître à nouveau.

Accompagner rituellement la vie, en s’étirant



La première idée est donc de pratiquer dans cet ordre, pour voir, en ajoutant le Vaisseau Conception et le Vaisseau Gouverneur. Ce qui ne semble pas avoir un intérêt réel, sauf si nous considérons que nous sommes ici dans un schéma de vie individuelle. Or ne sommes-nous pas, en shiatsu, des accompagnateurs de vies ?

Et donc, pourquoi ne pas accompagner rituellement ce schéma de vie symbolisé par les étirements ? 

L’Empereur de Chine accompagnait par un rituel les événements célestes, il se déplaçait dans son Palais en fonction des saisons, des événements cosmologiques… Nous n'avons pas ce Mandat du Ciel, mais nous avons celui de vivre sur Terre en nous conformant aux lois du Ciel. Ajoutons donc aux étirements dans ce nouvel ordre une pérégrination sur les tatamis, dans un carré, tenant compte des directions cardinales et de leur symbolique, ainsi que du mouvement propre à chaque organe (autour, devant, gauche/droite, dedans, derrière…)

  • Etendu sur le ventre, on part au Nord, dans l’inconscient, le sombre, on naît : étirement du Vaisseau Conception, on se redresse
  • On passe par le centre, car toujours on revient à la Terre dans le cycle saisonnier
  • On s’avance vers l’Ouest : Métal, étirement du Poumon / GI, ouverture, respiration, frontières
  • On recule vers le centre : Terre, nourriture, combler les besoins matériels, étirement de l’Estomac/ Rate
  • On s’avance vers le Sud : prendre à l’intérieur, conscience éclairée par la lumière, le Feu Empereur, étirement du Cœur,/IG puis le Feu Ministre, étirement du Maître de Cœur/TR
  • On repasse par le centre
  • On s’avance vers l’Est, Bois, soleil levant, entreprendre, agir, étirement du Foie/VB
  • On repasse par le centre et, à reculons cette fois…
  • On se replace au Nord : Eau, inconscient, peurs, retour en arrière : étirement des Reins/Vessie
  • On s’allonge sur le dos, étirant lentement le Vaisseau Gouverneur, jusqu’à la position du ‘cadavre’ : fin de vie.
  • On se remet sur le ventre pour plonger dans le néant, tête dans la Terre

Voici le mouvement schématisé. Rappelez-vous que nous mettons toujours le Sud, le Feu, l'Empereur en haut. 



C’est compliqué à expliquer sur papier. Regardez la vidéo, et relisez peut-être les explications, si nécessaire.

😈😈😈 Attention ! La video date de plus d’une année et j’utilisais moi aussi, à l’époque, le nom Makkô Hô pour les exercices de M. Masunaga. Mea culpa. J’ai changé d’avis. La connaissance progresse.




Autres aspects symboliques de cette façon de faire

En pratiquant de cette façon, je médite sur le cours de la Vie et je le parcours à travers les différents mouvements. Les étirements selon le cycle circadien ont lieu selon la temporalité et l’universalité. Ici, l’optique est spatiale et individuelle.

Mais on peut élargir le cadre des aspects  rituels et symboliques : 
  1. Cette déambulation s'inscrit tout à fait dans un espace terrestre, illustré par le caractère TA ou DA, qui représente la surface plane, un champ, la Terre dans son horizontalité.
  2. La déambulation est d'avant en arrière, de gauche à droite et de droite à gauche, et chaque mouvement comprend sa propre dynamique spatiale, nous sommes clairement dans la Terre, en contact avec le Ciel, débouts, assis et allongés. Les kanji Ciel Homme Terre se superposent donc au kanji de la Terre considérée dans son horizontalité.

  3. Quelque part, cette ritualisation des étirements est un reflet humain de celle de l’Empereur Fils du Ciel. Il accompagnait l’ordre immuable de l’Univers (Ciel Antérieur), nous accompagnons le cheminement d’une Vie (Ciel Postérieur) en n’oubliant pas notre place entre Ciel et Terre.

On pourrait sans doute encore creuser la symbolique de cette façon de pratiquer les étirements.

Dire par exemple qu’elle permet de prendre conscience de la dynamique des 5 mouvements, selon la graphie ancienne du chiffre 5, car elle dessine une croix et s’axe sur le centre (article précédent). Ou qu’elle est projection plane d’un diagnostic des 5 mouvements sur le ventre. Ou encore pourrait-on lui associer un travail sur les 8 directions, et, partant, sur les trigrammes du Ciel Postérieur.

En explorant les mouvements, nous ressentons des choses, nous éveillons des symboles et sentons notre place dans l'Univers se matérialiser. Nous mettons en mouvement la dynamique du Ciel Postérieur. L'énergie circule.

Allez, un dernier pour la route. Pensée analogique : cela me fait penser à quelque chose du Moyen-Age de chez nous.

Cette symbolique se retrouve dans le motet de Guillaume de Machault qui avance, puis rétrograde et se lit en palindrome (càd dans les deux sens) : Ma fin est mon commencement, et mon commencement ma fin. Ciel Postérieur. Mais là, on part loin ! C'est pourquoi cette phrase se trouve sur mon petit schéma, en guise de méditation.

Pour ceux qui veulent :




Tout cela est encore en train de s'affiner, les pistes sont ouvertes. Avant tout, cela se pratique et se ressent.

Peut-être aurons-nous un jour la joie de pratiquer ces étirements ensemble, et de questionner leur  profondeur et leur subtilité… 

Pour terminer, il y a bel et bien un fil rouge entre les trois articles… Cette forme ritualisée rejoint totalement M. Wataru Nagai et son Makkô Hô, M. Shizuto Masunaga et son Keiraku Taiso… Tout cela, c’est pour la joie de la pratique. Que je vous souhaite au quotidien.

Trois pratiques d'étirement (2) : le Keiraku Taisô de M. Masunaga


Le but premier des exercices : réjouir les gens.


Nous avons donc compris dans l’article précédent que le Makkô Hô des origines n’a rien à voir avec le shiatsu, les méridiens, la Médecine Traditionnelle Chinoise. Ses racines sont dans le Bouddhisme de la Terre Pure – Ecole Shinshû, dans un rituel précis du temple Shôman Ji près de Fukui, même si la pratique actuelle ne met plus de lien religieux explicite et se présente comme une méthode de pure santé. Il s’agit d’une pratique de l’assise et du salut, travaillant sur l’union du corps et de l’esprit.

Pourtant, un mythe tenace nous poursuit en shiatsu et quand nous parlons de Makkô Hô, nous pensons tous à une série d’étirements des méridiens proposée par M. Shizuto Masunaga dans son livre ‘Zen – Exercices visualisés’.

‘Savoir ce que l’on fait’ est un principe en séance de shiatsu, même si cela n’annule pas l’intuition et parfois l’improvisation hors cadre. Et donc, si les exercices de M. Masunaga sont excellents et hautement recommandables, il est bon de savoir ce que l’on fait.

Ni Zen, ni Makkô Hô




Me dérange dans le titre de ce livre l’appellation ‘Zen’, car le travail n’est pas lié à la pratique du Zen. Mais on sait que le ‘Zen’ du ‘Zen Shiatsu’ est dû à la traduction en Anglais de Maître Ohashi qui a proposé de l’appeler comme cela (lui-même ne s’en cache pas), alors que le shiatsu développé par M. Masunaga est un shiatsu des méridiens. Même si l’esprit japonais est imprégné de Bouddhisme Zen, il s’agit de shiatsu des méridiens et d’un cadre de médecine orientale. Le véritable danger, c’est ‘l’Orient rêvé des Occidentaux’.

Le sous-titre ‘exercices visualisés’ est évidemment moins vendeur. C’est typique de la réflexion de M. Masunaga. Tous ses livres sont des mines d’or qui reflètent ses découvertes par une pensée à multiples facettes et de nombreuses petites touches. Il faut chercher l’info, lire et relire. Et justement, lire et relire ne m’a fait trouver nulle part la mention ‘Makkô Hô’, mais bien ‘exercices de base’ ou ‘exercices fondamentaux’.

Donc ce n’est pas clair qui a dit un jour ‘mais c’est du Makkô Hô !’. Toujours est-il que cette appellation est restée. Je n’ai pas trouvé le coupable. Mais en tout cas, ce n’est pas M. Masunaga qui les a désignés sous ce nom. Par contre, il a clairement puisé dans les pratiques de son temps et les pratiques anciennes pour attribuer des étirements d’autres disciplines au shiatsu des méridiens. Rappelez-vous que le Makkô Hô est apparu vers 1948.

Une tradition des pratiques de santé préventive


Rien d'étonnant dans la démarche. Les étirements font partie des pratiques de santé, c’est une donnée fondamentale de l’Orient qui ‘insiste sur l’équilibre et la souplesse plutôt que sur la force’ et dont la démarche consiste à ‘augmenter sa vitalité et prévenir la maladie plutôt que lutter contre la maladie une fois attrapée’. Soit dit en passant, ce serait à mettre en lettres d’or sur les frontispices. Pour diminuer l’impact des crises sanitaires, c’est là que nous devons être, là où presque personne ne nous attend. Il y a du travail.

Donc, évidemment, un arrière-plan général et culturel commun va baigner des appellations différentes. Les racines ne sont pas les mêmes, mais le terreau est commun. Les exercices de M. Masunaga, s’ils ne sont pas du Makkô Hô, ne contredisent pas celui-ci.

En voici quelques principes :

  • La santé vient de la joie de vivre. Le but premier des exercices est de réjouir les gens, c’est agréable, profitable et accessible à tout niveau
  • La force fondamentale est en soi, il n’est pas profitable de suivre les effets de mode et de groupe avec des gourous médiatisés. Mais on doit être tolérant.
  • L’apprentissage par le corps, ce qu’il appelle ‘l’unité du savoir et de l’action’.
  • La nécessité de s’y tenir pour voir les résultats
  • La nécessité de l’image mentale et de la visualisation en travaillant
  • Un travail doux et détendu
  • L’unité du corps et de l’esprit


Dans la réflexion préliminaire à ses exercices, M. Masunaga révèle quelques-unes des influences qui l’ont amené à les créer :

  • Les textes anciens Chinois base de l’acupuncture, comme le Su Wen
  • Les travaux de ses contemporains M. Michizo Noguchi, auteur d’une méthode d’exercices nommée ‘Noguchi Taiso’ et le Dr Yoshinaru Fujioka, psycho-sociologue japonais réputé pour son travail sur les images mentales
  • Les exercices de Do In et d’Ankyo (d’origine chinoise)
  • Le Yoga
  • La gymnastique…

S’ensuit une analyse du Ki et des méridiens, qui sont bien le cœur de l’ouvrage. Puis le corpus d’’étirements.

Le Keiraku Taisô


 


S’il fallait donner un nom aux ‘étirements de Masunaga’, le meilleur serait finalement ‘Keiraku Taisô’, gymnastique, ou exercices physiques des méridiens.
Il serait d’ailleurs dommage de se limiter à 6 des exercices de base (ceux désignés à tort comme ‘Makkô-Hô’), car le corpus est bien plus vaste, et bien plus intéressant. Nous trouvons en effet :


  • 10 exercices de base : 2 positions de départ, Le Vaisseau Gouverneur, le Vaisseau Conception, puis, par paires, les 12 méridiens
  • 8 exercices complémentaires : le Vaisseau Gouverneur, le Vaisseau Conception, et de nouveau, par paire de méridiens. On ajoute ici une visualisation.
  • 6 exercices à faire au travail, pour chaque paire de méridiens
  • 12 exercices-types, soit un par méridien
  • Des exercices pour améliorer son apparence, selon le type physique
  • Des exercices au sol par méridien
  • Des exercices pour finir la séance

Et enfin, du shiatsu familial sur différentes parties du corps, qui se pratique donc à deux.

Chaque exercice d’imagerie a reçu une lettre de l’alphabet occidental, comme aide mnémotechnique et aussi pour susciter une image mentale propre à chaque exercice. Car le corps prend une position qui reflète effectivement la lettre en question. « A » est par exemple Poumon et gros Intestin, et ainsi de suite.

Il existe une affiche reprenant l’ensemble de ces exercices, mais je pense qu’elle est sous copyright. On peut se la procurer auprès de praticiens de Zen Shiatsu.


Un principe fondamental pour la pratique


En dehors de toute appellation, ces exercices sont excellents et il ne faut pas hésiter à dépasser les exercices de base.

Je retrouve dans le livre de M. Masunaga une petite phrase de fin de chapitre qui est fondamentale lors d’étirements et de sessions individuelles :

‘Le simple principe  du déplacement dans la direction qui est la plus facile  en expirant à fond à la fin de chaque mouvement sert à détendre tout le corps et à renforcer les zones faibles. Une fois que les zones pauvres en énergie sont remplies, la circulation d’énergie s’améliore dans tout l’organisme et les problèmes disparaissent d’eux-mêmes’.
   
En d’autres termes, rien ne sert de s’acharner sur les tensions, il faut nourrir le Kyo plutôt que se battre contre le Jitsu. Principe fondamental, à l’inverse de nos raisonnements logiques. Donc, conseil que je donne systématiquement, pour les exercices bilatéraux : étirer deux fois plus le côté facile pour le renforcer et ainsi détendre le côté tendu. Inutile et dangereux parfois de passer en force. En général, cela parle bien…

Regarder et pratiquer


Pour vous montrer ces étirements, j’aime bien (I like !) cette vidéo, car le praticien suit la recommandation de M. Masunaga : faire suivre chaque exercice de base d’un exercice complémentaire avec visualisation. C'est également plus dynamique pour les positions.

J'émets des réserves sur la musique New Age déplacée pour ce genre de pratique (on est dans le souffle), ainsi que sur des mentions comme ‘Yoga des méridiens »... Mais vous l’avez vu,  il n'y a pas que nous, les Japonais brouillent bien les pistes eux-mêmes.

Comme le disait,  avec un fort accent liégeois, un ancien professeur : ‘c’est un mic-à-mac épouvantable !’

https://www.youtube.com/watch?v=wh-akuMX2rw


Vous me permettrez donc, dans le 3ème article, de faire comme les autres et d’ajouter à la confusion ambiante.

Lecture


Shizuto Masunaga : Zen – Exercices visualisés




Trois pratiques d'étirement (1) - Le vrai Makkô Hô japonais


Partager la joie de sa bonne santé


En cette période de repli forcé chez soi (mais non sur soi), on voit fleurir les vidéos montrant des exercices physiques à faire à la maison. Un peu de tout. Dans notre boîte à trésors orientale, nous avons, de fait, pas mal de techniques d’étirements, de souffle, de posture… que nous pratiquons et enseignons parfois à nos receveurs. On appelle cela, pêle-mêle, Do In, Qi Gong, auto shiatsu ou autres, et un des noms qui revient le plus souvent est sans aucun doute le Makkô Hô, c'est-à-dire, dans l’acception répandue, ‘les étirements des méridiens inventés par M. Masunaga’.

Mais c’est comme avec l’histoire des débuts du shiatsu jusqu’à très récemment : tout le monde répète ce qu’il a entendu (moi en premier, vous le verrez si vous allez jusqu’au bout du dernier article) et presque personne ne vérifie les sources. Et c’est ainsi que quelques heures de recherche un peu focalisée m’ont permis de découvrir des inédits qu’il ne reste qu’à ordonner et partager. 

Donc :

  • Ce qu’on appelle Makkô Hô n’est pas le Makkô Hô original, tel qu’il existe encore au Japon aujourd’hui
  • Shizuto Masunaga ne parle pas de Makkô Hô, il propose des ‘exercices visualisés’.
  • Il y a un fond commun à toutes ces pratiques, mais il y a aussi des différences fondamentales.

En supplément, je vous proposerai une nouvelle lecture et pratique, personnelle, du Makkô Hô, avec sa réflexion philosophique également.

A l’issue de ces trois contributions, vous aurez donc trois réflexions, trois vidéos et trois pratiques à tester, une de Makkô Hô et deux de ‘Makkô Hô’.

Ce que veut dire Makkô Hô


真 向 法


C’est une règle sur laquelle on ne peut absolument plus transiger : face à un concept japonais, aller voir l’étymologie en regardant les kanji. Avec prudence. Google Translate est très approximatif et ne donne pas toujours les bonnes lectures des kanji (il y a le plus souvent deux façons de les prononcer, pour faire simple). Quant aux traducteurs de livres, ils ont souvent tendance à fantasmer et à raccrocher à des concepts occidentaux qu’ils connaissent, mais qui n’ont rien à voir avec l’idée japonaise. Donc, le mieux est de regarder les kanji et de juxtaposer les significations, sans interpréter avec un mental d’Occidental. Il y a pour cela d’excellents dictionnaires en ligne.

Dans le cas de Makkô Hô, il y a trois kanji :

  1. Ma prononcé également Shin contient l’idée de vérité, de réalité, d’authenticité, de sérieux. Ainsi, il se retrouve également dans le mot ‘photographie’.
  2. donne l’idée de direction, inclinaison, tendance, aller vers, pointer vers
  3. nous envoie vers loi, acte, principe, méthode, technique… Le livre de Tempeki Tamai s’appelle ainsi Shiatsu Hô, c’est bien le même Hô, donc Méthode de Shiatsu.

Détail, mais c’est Koo et Hoo longs, donc, il faut matérialiser et prononcer ces sons longs, Ko et Ho courts voulant évidemment dire tout autre chose.

Makkô Hô, c’est donc méthode de Makkô, méthode qui nous fait aller, nous renvoie vers l’authenticité, le sérieux, la vérité. Tomoko Morikawa Morganelli, praticienne de Makkô Hô japonais, traduit par ‘to look straight forward’, regarder droit devant. Quel est le rapport de Makkô avec des étirements ?

La réponse est sans doute dans le véritable Makkô Hô, tel que pratiqué encore aujourd’hui au Japon.

Origine du Makkô Hô japonais



C’est un acupuncteur anglais, John Dixon, qui m’a mis sur la piste du Makkô Hô japonais actuel. Il parle en effet de 4 exercices, alors qu’habituellement nous en proposons 6. On trouve ainsi des choses bien intéressantes en remontant la piste jusqu’au Japon.

C'est M. Wataru Nagai qui a mis à l’honneur les exercices du Makkô Hô. Fils d’un moine bouddhiste, il mène une carrière d’homme d’affaires lorsqu’il est frappé d’hémorragie cérébrale. Déclaré incurable et diminué physiquement, il se met à réciter les sutra bouddhistes. Or, dans son temple natal, le Shôman Ji près de Fukui (on ne le retrouve qu’avec les kanji : 福井県の勝鬘寺), il y a une pratique assise qui consiste à ‘se plier à partir de la taille’ devant le Bouddha.

Trouvant qu’il devrait introduire la gratitude dans sa vie, M. Nagai décide de pratiquer, découvre qu’il est bloqué suite à son accident, mais, en bon Japonais, s’efforce (gambatte kudasai, comme on dit là-bas) et, après 3 ans de pratique, retrouve ses pleines capacités physiques d’avant l’accident.

En 1948, dans l’après-guerre, et dans le but d’encourager les Japonais, Wataru Nagai se mit à enseigner et diffuser ces exercices de santé sous le nom de Makkô Hô. Son fils, Haraku Nagai, écrivit même un livre sur la méthode en 1972 ‘Makkô Hô : 5 minutes’ physical fitness’ et voyagea en Occident dans les années ’70 pour la diffuser. Historiquement, nous sommes donc en plein parallèle avec la période de développement du shiatsu et dans le schéma d’exportation de techniques japonaises en Occident.

Il ne semble pas que la méthode s’y soit largement enracinée, à l’exception de deux praticiens aux Etats-Unis.


Terreau culturel et religieux

Quand on parle d’une pratique ‘dans un temple bouddhiste’, à quoi raccrocher ? Il y a en effet pas mal de différences entre les différents bouddhismes japonais. C’est un FAQ du site officiel du Makkô Hô qui m’a mis sur la piste. Une question fréquemment posée au Japon est apparemment de savoir s’il y a un lien entre le Makkô Hô et la religion. La Fondation officielle s’en défend : il n’y en a pas, le Makkô Hô étant une fondation d’intérêt public reconnue par le Gouvernement et une pure méthode de santé. Mais il est vrai, précise le site, que le fondateur, vu les origines bouddhistes de sa pratique, l’avait appelée au début ‘nembutsu gymnastics’.


Le ‘nembutsu’c’est cette formule du Bouddhisme de la Terre Pure qu’il suffit au croyant de répéter pour y entrer après sa mort : ‘Nami Amida Butsu’, ce qui signifie adoration au Bouddha Amida (Bouddha de la Vie et de la lumière éternelle, infinie). Et comme c’est une caractéristique du Bouddhisme japonais de se séparer en de multiples branches et écoles (le mot ‘secte’ souvent employé est mal choisi), il convenait de vérifier si le temple Shôman Ji près de Fukui tracé comme le temple d’origine de Wataru Nagai était donc bien en rapport avec la Terre Pure.

Il l’est, mais de l’école Shinshû (et même encore une branche importante de celle-ci, appelée Ôtani-ha), fondée au 13ème siècle par un moine nommé Shinran. Donc, le Makkô-Hô trouve son origine spirituelle dans le Bouddhisme de la Terre Pure – école Jôdô Shinshû – Temple de Shôman Ji près de Fukui.


En quoi est-ce intéressant, sinon pour comprendre l’esprit qu’il y a à la base de ces exercices et qui, forcément, habitait le fondateur ? Qu’est ce qui caractérise les Bouddhistes de l’obédience Shinshû ?

  • Les croyants du Shinshû répètent le ‘nembutsu’, Nami Amida Butsu, car ils renaîtront après leur mort dans le Paradis de la Terre Pure, devenant ainsi un Bouddha. Il s’agit donc d’un acte de foi, sans demande précise, sans mérites à acquérir par de longues études ou de longues méditations. Le nom d’Amida contient l’idée de sauver tous les hommes. Cela donne la paix de l’esprit. La grâce sauve, pas les efforts personnels. (mais attention, il n’y a pas de dieu et il y a, surtout, une différence essentielle avec le Zen, qui n’accorde pas de foi dans un principe de force extérieure).
  • Les bonzes eux-mêmes vivent la vie du monde et disent qu’il faut vivre ‘selon les usages honnêtes de son temps’ (dixit Emile Steinilber-Oberlin, ‘Le Bouddhisme Japonais’) : les religieux se marient, mangent de la viande, du poisson… pas de pratiques extrêmes ou inaccessibles au commun des mortels absorbé dans le monde moderne.
  • Cette pratique s’adresse par conséquent aux gens simples (sans dénigrement aucun), menant une vie ‘dans le temps et dans le monde’ et qui n’ont ni le temps ni les moyens de rester longtemps sur un coussin ou de se perdre dans les subtilités métaphysiques. 
  • L’amour inconditionnel d’Amida pour les hommes et la gratitude qu’il engendre dans les cœurs sont des éléments opérants et fondamentaux de moralité, qui se suffisent. Chacun juge pour lui-même.



Voici donc quelques éléments du terreau dans lequel s’enracine le Makkô Hô, car son premier promoteur baignait dedans : on comprend mieux la traduction ‘to look straight forward’ dans une optique de Terre Pure. On comprend aussi que ces exercices sont simples, accessibles à tous, ne demandent pas d’efforts particuliers, ne prennent pas de temps et permettent à la gratitude et à la joie de s’exprimer.

Coïncidence ? En lisant en Anglais le site japonais du Makkô Hô, un intéressant glissement sémantique m’apparaît, puisque le Pure Earth Buddhism a engendré une pure health method.
 

Unité corps-esprit


On comprend aussi que le corps exprime par sa posture un état intérieur (et l'influence) et que, par conséquent, l’action sera autant sur le corps que sur l’esprit (au sens large), puisqu’il s’agit au départ de saluer pour exprimer sa gratitude. Renforcer le corps et l’esprit, donc, afin d’aborder directement les choses et de vivre positivement sa vie. Partager la joie de sa bonne santé, dit le site officiel. Voilà qui nous ramène à la joie du Cœur qui s’exprime pleinement quand les organes fonctionnent harmonieusement.

La pratique quotidienne de ces exercices vise ainsi plusieurs effets :

  • L’anti-vieillissement, problème bien japonais. C’est possible par la souplesse et la bonne humeur. J’ai vu au Japon, il est vrai,  beaucoup de Japonais(e)s âgé(e)s cavaler comme des lapins dans les escaliers de temples en devisant joyeusement. Le vieillissement s’exprime par l’atrophie, suite à un mauvais usage ou trop peu d’usage du corps.
  • Le travail se situe autour du tanden, des hanches, du sacrum, de la colonne vertébrale et du rééquilibrage symétrique du pelvis.
  • La respiration est fondamentale.
  • Les effets se situent sur l’état des articulations, la souplesse, la posture, la circulation sanguine, la respiration, le système nerveux.
  • Quel que soit son état, on va progresser sans heurts, jusqu’à retrouver la souplesse naturelle d’un enfant.
  • L’aspect de la gratitude envers la vie et de la joie de pratiquer sont fondamentaux. C’est une pratique joyeuse.

Quatre exercices seulement




La capture d’écran du site officiel du Makkô Hô au Japon nous présente l’essentiel dans un style japonais contemporain un peu naïf. Même sans lire le Japonais, on comprend par le graphisme. Il y a  quatre exercices de 3 minutes chacun qui font du bien à Monsieur et Madame quand ils sont stressés au travail, broient du noir ou éprouvent un manque de chaleur vitale. Et il y a là-derrière toute une organisation avec des niveaux de Makkô Hô, des cours collectifs à suivre à prix démocratique.
  1. Le nr 1 travaille sur l’ouverture du pelvis et serait en rapport avec une façon ancestrale de s’asseoir.
  2. Le nr 2 consiste à saluer, mais assis
  3. Le nr 3 ouvre l’intérieur des jambes
  4. Le nr 4, c’est du ‘back bending’, s’incliner en arrière et du ‘wariza’, une assise (suwahiro) basse entre les pieds.

En travaillant tout cela, ne pas oublier ‘harakokyu’, respirer (ko expirer kyu inspirer) dans le ventre.

To look straight forward : les mouvements se font exclusivement d'avant en arrière. C'est une attitude de la vie : avancer sans regarder sur les côtés.
Voilà qui nous paraît familier, puisque
    Dans la série de M. Masunaga, le nr 1 correspond pile à Cœur / Intestin Grêle, le nr 2 à Vessie / Reins et le nr 4 à Estomac / Rate.

  • Quant au nr 3, on le retrouve intégralement chez M. Kawada, dans sa série d’étirements des Vaisseaux Curieux, où il correspond au Liaison Yang.

  • L’attribution de ces étirements à des méridiens est par contre ultérieure et ne correspond pas à l’esprit initial. On ne peut donc pas appeler nos étirements habituels du nom de Makkô Hô.

    Spécificité japonaise


    Les éléments à la base du Makkô Hô sont culturellement bien Japonais :
    • Le salut, pas seulement les différentes formes de ‘rei’ dans les arts martiaux, mais question d’étiquette dans la vie quotidienne… En s’inclinant, on témoigne son respect… avec beaucoup de gradations.
    • L’assise, pas seulement dans un temple Zen à faire du ‘shikantaza – simplement s’asseoir’, mais comme posture fondamentale du corps dans la vie, et dans la verticalité Ciel / Terre.


    L’intérêt du Makkô Hô est qu’il a été trouvé sur base d’une expérience et d’un ressenti, et non emprunté à un fond existant d’exercices. Cette démarche empirique est au cœur de ce que nous faisons.

    Et pour vous imprégner de l’esprit des origines… plus qu’à regarder et pratiquer. Voici une vidéo de Makkô Hô tel que pratiqué au Japon.

    Une belle leçon d'atmosphère
    pour nous qui pratiquons coincés et graves dans nos beaux habits et nos temples silencieux...Ca se passe dans les festivals, collectif, simple, joyeux et pour tous les âges... Le Japon des gens, c'est bien celui-là.



    Ou encore ce praticien qui propose des enchaînements pour préparer les mouvements et... regardez bien la fin, pour voir si ça ne renforce pas le hara !

    https://youtu.be/_HraGERX040


    Ceci étant éclairci, allons voir ce qu’on pourrait dire des exercices de M. Masunaga. Prochain article…

    Lectures



    Emile Steinilber-Oberlin : le Bouddhisme Japonais