Friday, 17 August 2018

Le shiatsu, un art japonais


Il arrive que l’on me pose la question en cabinet : au fond, c’est quoi, le shiatsu ? Cela vient d’où ?

Karma, peut-être. Maître Ohashi m’a dit, un jour : « tu dois accueillir dans ton cabinet des avocats, des médecins, des professeurs… des grands intellectuels qui ont besoin de beaucoup d’explications.» 

Volontiers, mais la séance de shiatsu est un moment précieux, qui permet justement d’éteindre Radio Mental pour laisser venir le ressenti, permettre au corps de reprendre sa place.

Inversement, je pose parfois la question à quelqu’un qui vient pour la première fois : « Vous avez déjà fait du shiatsu ? Savez-vous ce que c’est ? ». Car on voit bien que certaines personnes s’attendent à recevoir un massage à l’huile, ou ont déjà fait « du shiatsu » sur leur lieu de vacances. Ou encore, elles ne savent pas du tout ce que c’est, mais on leur a dit que c’était bien. Dans ces cas-là, je me limite à expliquer comment on va travailler.

Belle confiance ! Beau lâcher ! Peu importe ce que c’est, au fond, c’est le ressenti qui compte, en fin de séance et sur la durée…

La pratique avant tout !


Un matin, un homme avait pris rendez-vous et je le vis arriver avec son fils. A ma grande surprise, le père désigna le futon au fils et lui dit que cela lui ferait du bien. Réticence… car il vaut mieux que l’initiative vienne de la personne qui veut être traitée. Mais là, personne n’avait le choix. En traînant les pieds, le fils s’installa, n’ayant de surcroît aucune idée de ce qui allait lui arriver. Nous fîmes une séance, il me posa quelques questions… J’appris par la suite que, rentré chez lui, il était parti courir, ce qu’il n’arrivait plus à faire depuis un moment, car il avait des problèmes d’asthme et d’articulations. Et que pendant plusieurs jours, il resta intarissable d’éloges sur le shiatsu auprès de ses amis, demandant pourquoi ce n’était pas plus connu et reconnu.

Effectivement : pas besoin de savoir ce que c’est, et pas besoin d’y croire pour en ressentir les bienfaits.

Si, en séance, on peut en rester là, c’est magique. Pour le praticien : juste poser les mains, et travailler dans la posture et l’intention justes. Pour le client : juste recevoir.

Le shiatsu est d’abord essentiellement une pratique. Le ressentir parle plus qu’une explication. Je pratique est mieux que j’explique.

Néanmoins, nous tentons ici une définition. Et donc…

Explication courte


Voyez la vidéo sur le channel Youtube Shinmon Shiatsu, qui tente de répondre par l’essentiel à la question « qu’est-ce que le shiatsu ? »
.
Si vous n’avez jamais fait de shiatsu, vous pouvez commencer par là.

Ensuite, ou si vous souhaitez approfondir tout de suite, continuez ci-dessous.



Comprendre le sens : regarder les idéogrammes


Pour tout ce qui vient d’Extrême-Orient, que ce soit Chinois ou Japonais, il existe une façon très simple d’aller au cœur de la définition : analyser les idéogrammes.

Les idéogrammes sont des dessins stylisés, épurés par des milliers d’années d’utilisation. Ils représentent, montrent. Un Oriental voit ce qu’on veut dire, il n’agglomère pas en mots des syllabes vides de sens. Peu importe la prononciation des idéogrammes : il suffit de les regarder pour se pénétrer de leur sens.

Dans le cas de Shiatsu, nous en avons deux, prononcés SHI et ATSU, que l’on traduit généralement par « doigt » et « pression ». Et donc le shiatsu, c’est une pression des doigts. Traduction communément acceptée.

Les idéogrammes plus complexes sont toutefois composés de radicaux, porteurs de leur propre sens. C’est le cas de SHI – ATSU. 

Faire cette analyse ici alourdirait l’article. 

Pour creuser toutes les subtilités que l’on peut découvrir derrière « pression des doigts », je vous invite à aller à l’article connexe.

Chercher les origines et les influences


Il faut savoir que le nom shiatsu est une invention récente, qui n’a même pas encore 100 ans

Par contre, les racines du shiatsu remontent très loin et sont très diverses : 

  • Médecine traditionnelle chinoise (MTC), méridiens, points, diagnostic, nature et mouvements de l'énergie... 
  • Taoïsme (Yin/Yang et 5 éléments)
  • Shintoïsme ( conception holistique, aspects « Shin », importance de la Nature, Kototamas)
  • Bouddhisme (compassion, vacuité, (non-)intention, interrelation…)
  • Cosmologie (place de l’homme dans l’univers)
  • Pratiques de massage (Anma, Ampuku, Do In…) 
  • Diététique (nature des aliments)
  • Arts martiaux (travail avec le hara, déplacements…) 
  • Et même des influences occidentales, puisque la médecine occidentale était déjà répandue au Japon lors de l’apparition du terme « shiatsu ».  


Pour connaître toute l’histoire, consulter l’article très documenté écrit par Ivan Bel sur son site Ryoho Shiatsu.

Quand on dit que l’on fait du shiatsu, il y a donc ces multiples influences à divers degrés… et d’autres un peu obscures. Monsieur Masunaga lui-même, dans son livre « Shiatsu et Médecine Orientale », avoue ne pas bien arriver à démêler les origines du shiatsu, apparu pourtant de son vivant, tant il y avait au Japon à cette époque un bouillonnement d’initiatives et de recherches en tous genres…

Sur la petite centaine d’années d’existence du Shiatsu, plusieurs écoles se sont créées et développées, au Japon d’abord, puis dans d’autres pays. Des maîtres ont créé leur propre style et l’ont transmis. Les élèves, japonais ou occidentaux, en ont développé une compréhension et une pratique qui leur est propre, en fonction de leurs affinités et de leur sensibilité.

Quand on me demande s’il faut beaucoup étudier pour faire du shiatsu, j’ai coutume de répondre que ses racines remontent à quelques milliers d’années et qu’il est donc impensable de tout en comprendre sur une seule vie. On peut dire qu’il y a autant de shiatsu que de praticiens de shiatsu, chacun étant quelque part sur son chemin.

Alors, comment être sûr de recevoir un bon shiatsu ? Un bon vin est un vin que vous aimez, dit-on dans le monde vinicole. Un bon shiatsu est un shiatsu qui vous convient, donné par un(e) thérapeute avec qui « ça passe bien ».


Tenter de saisir tous les aspects


Autant pour l’étymologie et les origines. Vous avez compris qu’une définition va être compliquée. Et on en rencontre de très différentes, toutefois partielles. 

Ainsi :
  •  Ce n’est pas un massage, puisqu’on effectue des pressions avec les doigts. Parfois on peut frotter, chauffer, étirer certaines parties du corps, mais ce n’est pas du massage à proprement parler. On ne travaille pas sur les muscles. On n’utilise pas d’huile. On reste habillé.
  • Ce n’est pas qu’une technique. A la base, il y a une technique exigeante à apprendre, bien entendu. Mais si on fait juste la technique, si on en reste à la sortie de l’école, ce n’est pas du shiatsu, c’est la répétition mécanique de gestes.  Comme en cuisine, le fait d’additionner les ingrédients en suivant le manuel ne va pas nécessairement donner un bon plat. Il y a l’apport personnel du cuisinier.
  • Ce n’est pas que du bien-être. Evidemment, le shiatsu, travaillant sur le parasympathique, procure et installe une profonde détente. Mais il permet aussi de résoudre beaucoup de problèmes, de blocages, de maux… Et il travaille fort bien en prévention. Il a donc de forts aspects thérapeutiques.
  • Inversement, ce n’est pas qu’une thérapie non plus. On peut traiter un problème précis, mais on n’est pas obligé d’avoir un problème pour faire du shiatsu. Vouloir rester en bonne santé est l’idée générale à la base.
  • Ce n’est pas qu’une discipline corporelle. La porte d’entrée est le corps, ce qui est une excellente chose. Mais les effets ne se limitent pas au corps. Beaucoup de points sont la porte d’entrée vers les niveaux psychologique, émotionnel, spirituel…
  • Ce n’est pas que de l’énergétique, parce qu’on touche, c’est très concret. On travaille pourtant sur l’énergie via le système des points et des méridiens, pas sur les muscles (c’est pour les kinés), ni sur le squelette (cela se passe chez l’ostéopathe).
  • C’est un art de vivre, mais pas seulement. Faire régulièrement du shiatsu permet, avec le temps, de changer beaucoup de choses dans sa vie. Le corps reprend la direction des opérations, être à l’écoute du corps rend certains comportements impossibles, comme mal manger, vivre stressé, procrastiner, se laisser dominer par ses émotions, les circonstances de la vie, un environnement malsain…



Donc, le shiatsu n’est pas ces différentes choses prises séparément, mais il est tout cela en même temps, et je suis certain qu’on peut compléter la liste. Cela nous rend la définition toujours compliquée. Il va falloir simplifier.

Le shiatsu est un art

Less is more.

Gardons en tête que c’est avant tout une pratique.

Ensuite, je retiendrais deux mots uniquement. Premièrement, le shiatsu est un art.

Le mot « art » implique, à la base, une technique, une intervention concrète. On réalise quelque chose de visible, d’audible, de tangible… En même temps, intervient le ressenti, le subjectif, la communication entre vous et moi, quelque chose qui passe à travers une forme et amène le changement.

On considère bel et bien que l’art s’adresse aux sens, aux émotions, à l’intellect, à l’intuition.
L’artiste « montre » quelque chose, et cela va agir sur le récepteur, qui va laisser ce travail « l’imprégner » à plusieurs niveaux, puis l’ouvrir, le transformer.
 
L’art vous « prend aux tripes » et vous repartez changé, cela vous a fait avancer. En shiatsu, l’impulsion est donnée au corps, qui lance le processus d’auto-guérison, de rééquilibrage, de transformation/transmutation.

Dire « art » à propos de l’Orient fait immanquablement penser aux arts martiaux. Ce n’est pas une mauvaise analogie.

Tous les arts japonais qui se terminent par DO (aikido, judo, kendo, kyudo, chado, shôdo…), DO signifiant la Voie, impliquent une technique exigeante, un cheminement personnel, un travail sur soi,  une maîtrise de soi, un travail à partir du Hara… Ils sont très physiques, et mènent à une réalisation humaine et spirituelle. Beaucoup d’arts martiaux comportent d’ailleurs des techniques de santé. 

Certains parlent de Shiatsudo, « la voie de la pression des doigts ». Praticien et client sont ensemble sur la Voie, le shiatsu est un accompagnement.

Dire du shiatsu que c’est un art, c’est bien pratique pour résumer. On voit bien toutes les nuances et les connotations là derrière. Beaucoup d’arts japonais s’expriment dans la sobriété, le minimalisme. Ils suggèrent. Ce que j’appelle : « rester en deçà », sans choisir explicitement tel ou tel aspect. Dire « art », c’est rester en-deçà.

Dans une explication verbale à nos clients, il faudra bien franchir la ligne et  « aller au-delà ». Le shiatsu est un art avec une finalité.  Chacun complètera. Un art du bien-être, du toucher, de la santé, du soin, de l’énergie vitale, un art de vivre… et bien d’autres choses. La finalité mise en avant dépendra du praticien, de ses affinités, de ses inclinaisons personnelles, de son parcours sur le chemin… qui interagissent avec ce que recherche, consciemment ou inconsciemment, le client. Ainsi attirons-nous, dit-on, les personnes que nous pouvons aider.

Au passage, cela nous permet de rester humbles. Personne ne détient la vérité. Personne ne peut critiquer d’autres collègues ou d’autres écoles, car ils pratiquent différemment. La diversité est un enrichissement. Sol lucet omnibus.

Et à propos d’humilité… Le praticien de shiatsu est-il donc bien un artiste ? Oui, car « l’artiste authentique doit apprendre à s’effacer devant l’Art », nous dit Marc Halévy dans « Les mensonges des Lumières », ajoutant « l’œuvre n’est sublime que dans le sacrifice de l’ego ». J’ai trouvé quoi dire, quand un client s’exclame « VOUS m’avez fait beaucoup de bien ». Je réponds : « Ah, mais, le shiatsu, c’est formidable ».

(Concernant les rapports du shiatsu avec l'art, en particulier la musique, lisez l'article associé).

Le shiatsu est un art japonais


Dans tout ce qui précède, le Japon est omniprésent. Pourquoi donc en rajouter et dire que c’est un art japonais ? Parce qu’il faut insister sur cette dimension japonaise, qui implique beaucoup de choses.

Même pour ceux et celles qui ont passé de nombreuses années au Japon, il est très difficile d’y rentrer vraiment. Insulaires et fortement identitaires, les Japonais font la différence entre ce qui est eux et pas eux, l’intérieur et l’extérieur.

En tant qu’Occidentaux, nous ne sommes pas eux. « Gaijin », étranger, signifie d’ailleurs les gens du dehors, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas eux. Et donc, aussi aimables, polis et accueillants que soient les Japonais envers nous, nous ne deviendrons jamais des Japonais. C’est un seuil infranchissable.
Il y a des choses qui ne nous seront jamais expliquées ou montrées. Il importe de ne jamais l’oublier.

Pourtant, il y a une réelle ouverture. Après-guerre, tant de Japonais sont venus enseigner leur art (martial, méditation…) en Occident. Le shiatsu s’inscrit dans cette mouvance. L’américanisation forcée du Japon dans la seconde moitié du XXème siècle pourrait avoir été un déclencheur. Conscients que tant d’aspects traditionnels du Japon risquaient de disparaître, les enseignants seraient venus semer chez nous les graines de la perpétuation.

Il nous incombe de les laisser germer et de nous efforcer d’intégrer à notre pratique des éléments japonais, de nouveau, selon notre compréhension et nos affinités. Cela ne se limite pas à la déco du cabinet. On peut pratiquer une autre discipline japonaise pour enrichir notre pratique.  Ou s’immerger dans la culture japonaise. Ou aller là-bas.

Sans être des Japonais, nous pouvons adopter certaines pratiques immédiatement visibles dès que l’on met un pied au Japon. 

Par exemple : 


  • L’étiquette : le cabinet est un dojo. On ne rentre pas avec ses chaussures, il y fait propre, accueillant, l’énergie est tranquille…
  • La sincérité : pratiquer avec un cœur sincère. « Le Ciel est touché par les hommes sincères ».
  • L’exigence de qualité : être présent à chaque instant, à l’écoute, au service…
  • L’accueil joyeux : les Japonais aiment rire, contrairement à l’idée qu’on s’en fait.
  • L’ouverture d’esprit et la curiosité : le shiatsu est la synthèse de multiples influences. Cette synthèse n’est pas terminée.
  • La sobriété et l’efficacité du geste : no nonsense. Il n’est pas nécessaire de s’étendre, mais de travailler.
  • Le respect et la non-intrusion.
  • La simplicité : vivre simplement et agir en conformité.
  •  


Et parmi les concepts-clés de la culture japonaise, beaucoup peuvent nous aider dans notre pratique, comme :
  • Gambari : patience et détermination mènent à la réussite
  • Iitoko- Dori : adopter des éléments de culture étrangère, faire sa propre synthèse
  • Kisetsu : avoir le sens des saisons, s’accorder à l’énergie naturelle ambiante
  • Wabi sabi : simplicité et élégance, esthétique des gestes, de la vie…
  • Le centre creux, la conception du Vide, qui ne « fait rien », mais s’avère indispensable

Dans le monde occidental, on ne met pas toujours suffisamment l’accent sur les aspects japonais à la base du shiatsu. Connaître le contexte d’origine d’une pratique éclaire et guide celle-ci. Même si – et c’est important – le shiatsu semble avoir vocation d’universalité et fonctionne très bien dans des cultures qui, a priori, sont très éloignées de la culture japonaise.

Donc, pour paraphraser une image japonaise célèbre :

  • Les racines : le Japon. 
  • Le tronc ; le shiatsushi
  • Les feuilles : les innombrables applications du shiatsu.


Pour terminer...


Le shiatsu, un art japonais.

Si on se place sur le plan intellectuel, on peut continuer à raisonner à l’infini sur ce thème. C’est la nature de notre mental. Puisque nous en avons un, c’est bien de lancer la machine. De temps en temps.

J’ai eu l’opportunité d’étudier avec un Japonais, Kawada Sensei. Les explications lui importaient peu. « Vous sentez ? ». La sensation. Et le sens. C’était toujours la question.

Avant tout, un art se pratique. Et je vois les effets transformateurs du shiatsu. La personne qui sort n’est plus la même que la personne qui est rentrée.

Je suis heureux de progresser sur la voie de ce bel art, avec tout ce qu’il implique.