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Tuesday, 1 August 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (19) : VIBRER !

Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été


DIX-NEUF

Parmi les techniques disponibles, il en est une pour laquelle j’ai une inclination particulière et je ne saurais vous dire pourquoi au juste. Elle me parle, elle me plaît depuis toujours.

C’est
Shin Sen Hô  - 振せ法– Techniques de vibration. Cela veut bien dire ce que cela veut dire, car :

est bien l’idée d’une onde, d’une secousse, d’une vague, d’un swing et dans ce kanji, vous voyez la clef de la main, c’est donc par la main que cela arrive ;

c’est moins clair, une espèce de confirmation, ou ‘ce qui ressemble à’ et  – la méthode.

C’est un peu difficile à faire car il faut réellement vibrer. Ce n’est donc pas du kenbiki, qui consiste à faire des petites pressions / secousses rapides.

Pour la vibration, les mains sont posées et tremblent en quelque sorte. Pour les faire trembler, il faut amener une forte tension dans les bras, la vibration s’opère alors à partir du coude et se transmet dans la main.

On peut vibrer ainsi très longtemps, aussi longtemps que l’on maintient la tension des bras, idéalement sur une longue expiration et on recommence ainsi plusieurs fois.

Souvent, les personnes qui reçoivent une vibration s'étonnent et trouvent cela très agréable.

Les zones sur lesquelles j’applique généralement une vibration sont la tête, la poitrine, le ventre, les genoux, le dos…

Vibrer est une manière d’éviter la pression lorsqu’il y a trop de tensions, par exemple… Une pression serait douloureuse, alors on vibre, pour en quelque sorte défragmenter, la zone, désagréger la tension... On obtient parfois plus par une innocente douceur que par une focalisation.

A la fin d’un kata de la tête, la vibration est la cerise sur le gâteau, le receveur / la receveuse étant généralement déjà dans une grande détente, tout repère se perd sous ce doux tremblement.

On pourrait gloser évidemment à l’infini sur le fait que tout l’Univers n’est que vibration, sur l’aspect vibratoire dne la pratique, sur l’utilisation du son (kototama)… mais nous n’allons pas le faire.

Peut-être, en effet, la technique vibratoire nous ramène-t-elle à l’origine de la manifestation, peut-être allons-nous, là, toucher directement le niveau cellulaire…

Mais l’intérêt, c’est d’essayer. Placés dans un état vibratoire, peut-être nous rendrons-nous compte que la qualité de l’énergie intérieure et extérieure est devenue différente. Il y a un bruissement, un écho, une voix intérieure, un murmure, on se rapproche du frémissement, comme disent les Tantriques.

Monday, 31 July 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (18) : deux mots, c'est tout

Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été


DIX-HUIT

Ainsi donc, il se murmure que M. Namikoshi a commencé ses soins en tant que praticien d’Appaku Hô et qu’il changea sa carte de visite en ‘Shiatsu’, car « l’ayant entendu par hasard, il trouvait ce titre bon ».

La grande couverture médiatique de M. Namikoshi contribua sans aucun doute à populariser le mot ‘Shiatsu’. On peut lui être reconnaissant, car je ne me vois pas expliquer que je pratique de l’Appaku Hô, les gens ont déjà du mal avec le mot Shiatsu.

Mais si le nom changea si facilement, c’est qu’il y avait quand même des ressemblances entre les deux disciplines. C’est là l’intérêt d’aller chercher l’étymologie des mots japonais.

Appaku Hô s’écrit 圧迫法 et se traduit par techniques de pression. Voyons un peu kanji par kanji.

presser

, idée d’impact, force, intensité, vigueur

méthode

Voilà déjà une nuance : technique de pression forte. Alors, il faut y aller ? Démonstration de force ?

La force dont question ici n’est pas la force physique fournie par la tension musculaire, à éviter, pour la simple raison qu’elle s’épuise vite et que le ressenti est douloureux. Nous avons cette idée qu’au Japon, ils aiment la douleur. C’est faux. Itai, 痛い, dit-on : ça fait mal, l’idée étant celle d’une blessure, d’un dommage.

Un jour, une Japonaise me fournit un mot idéal pour décrire l’effet d’un bon Shiatsu :
痛気持ちitakimochi, contraction de ‘itai’ ça fait mal et ‘kimochi’ ressenti, avec une idée positive de gratitude.

Si on dissèque étymologiquement, de plus, les deux kanji qui composent ‘kimochi’, on a 

 le ki (oui, le même, l’énergie) 

持ち qui signifie ‘avoir, posséder’.

Donc itakimochi, ça fait mal mais je sens le ki circuler de nouveau, ce que nous traduisons parfois par ‘un mal qui fait du bien’. Itai, ça va, pour autant qu’il y ait kimochi.

On ne peut pas faire cela avec de la force, mais de la puissance, et la puissance vient de la présence, du hara. Je pose les mains, j’effectue une pression, je descends dans mon hara, si ma posture est bonne… le ki circule. C’est instantané.

Donc, deux mots japonais :

Appaku, la technique
Itakimochi, ce qu’elle fait

Et tout est dit. Après, on va lire des livres et prendre des cours pour voir comment on fait, mais si on ne travaille pas la base profonde, sous-jacente, cela ne sert à rien.

(Et comme dit dans le nr 17, il y a dans le Shiatsu d’autres techniques encore que ‘Appaku’)

Sunday, 30 July 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (17) : presser seulement ?

Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été


DIX-SEPT

Il est quand même étrange que nous pratiquions quelque chose qui s’appelle Shiatsu  指圧, mot qui signifie donc ‘presser avec les doigts’, mais que, très souvent, nous n’utilisions pas que les doigts et que nous fassions autre chose que presser.

Serait-ce que, comme trop souvent à notre époque de publicité mensongère et d’à peu près, la dénomination ‘Marketing’ ne recouvre pas vraiment le contenu du paquet ? Non. C’est qu’à l’époque, il fallait inventer un néologisme, afin de sauver des pratiques plus anciennes, considérées, à une époque d’occidentalisation forcée (fin 19ème, début 20ème siècle), comme de vieux trucs inopérants à mettre à la poubelle.

On visait plus particulièrement l’Anma (
signifie ‘tenir -frotter’), apparu au Japon dès le 5ème siècle, lui-même descendant de pratiques chinoises de massage (Anmo) importées avec tout le reste. Les Japonais en ont fait, au cours des siècles, comme à leur habitude, quelque chose de tout à fait efficace. L’Anma existe toujours aujourd’hui à travers plusieurs grandes écoles.

Considérons ce que l’on appelle les Shugi,
手技,‘techniques de main’ de l’Anma :

  • Kei Satsu Hô - 軽擦法 -Techniques légères de frottement
  • Ju Nen (Ju Netsu) Hô -  柔念法 - Techniques de pétrissage
  • Shin Sen Hô  - 振せ法– Techniques de vibration
  • Appaku Hô - 圧迫法 – Techniques de pression
  • Ko Da Hô  - 卯打法 – Techniques de percussion
  • Kyoku Te Hô - 曲手法 – Techniques spéciales de percussion (littéralement ‘de la main baissée’ ou ‘mélodieuse’)
  • Un Do Hô - 運動法 – Techniques de mobilisation, d’étirement et de réhabilitation
  • Kyo Satsu Hô - 強擦法 ou An Netsu Hô – Techniques de frottement et rotation avec  forte pression
  • Ha Aku Hô - 把握法 – Techniques de saisie et de compression /serrage


Belle diversité… Et ne sont-ce pas là des techniques que nous apprenons sous le vocable de ‘Shiatsu’ et appliquons régulièrement au cours d’une séance  ? Tant mieux, d’ailleurs, car si nous passions une heure à ‘presser avec les doigts’ comme une machine à coudre, ce serait vite ennuyeux.

M. Serizawa dit que toutes les écoles de Shiatsu se sont développées à partir de l'Anma, augmenté d'autres techniques.

M. Namikoshi exerçait d’abord en qualité de thérapeute d’Appaku H
ô (une des branches de l’Anma). Il adopta ensuite le nom « Shiatsu », car « l’ayant entendu par hasard, il trouvait ce titre bon », nous souffle M. Masunaga.

Outre tout ce que le Shiatsu doit à l’Anma traditionnel, laissons nos mains trouver la technique qui convient au bon endroit et au bon moment et  laissons nos mains, coudes, pieds, corps… jouer de multiples variations sur le thème du toucher.

Thursday, 3 November 2022

Anma Mater : l'Anma aux origines du Shiatsu


Les origines du Shiatsu sont multiples...  parmi elles, l'Anma est à mettre en avant.

Mes premières lectures sur le Shiatsu mentionnaient l'Anma et l'Ampuku comme deux types de massage à l'origine du Shiatsu, sans plus.

La recherche et la réflexion avançant, cela s'avère un peu plus compliqué que cela.

L'Anma à l'origine de tous les types de Shiatsu


M. Serizawa, dans son livre de référence 'Tsubo : vital points for oriental Therapy' (p. 53) nous dit que « toutes les écoles de Shiatsu se sont développées à partir de l’ancien et traditionnel massage Anma (tant les principes que la pratique), auquel se sont ajoutées des techniques de mains propres au judo (comme le kappô,  et le Do In) ».

Cela nous incite à regarder de plus près ce que peut bien être l'Anma.

D'abord l'étymologie, évidemment.

按 signifie tenir

摩 signifie polir, gratter, frotter, friction

Les fins observateurs parmi vous auront vu que les deux caractères contiennent le signe de la main 手, il s'agit donc bien d'une technique manuelle et le mot se traduit simplement par massage.


Un masseur étant alors un 按摩さん, anma san, Monsieur Masseur, titre dont se pare Takeshi Kitano dans le film 'Zatoichi', où il incarne précisément un aveugle masseur de profession.

L'Anma était en effet une profession exercée par les aveugles, dont la société ne savait que faire et qui devaient gagner leur vie comme les autres... Il n'y a pas que des questions de sensibilité du toucher, la société japonaise n'a jamais eu d'états d'âme.

Grandeur et décadence


Comme tant d'autres techniques, l'Anma a été importé de Chine (où il s'appelait Anmo) à une époque ancienne 
(8ème siècle probablement). Structuré au 14ème siècle, puis popularisé par le grand acupuncteur Sugiyama Waichi, il a connu des fortunes diverses au cours du temps, avant d’être déconsidéré complètement puis fortement réglementé à l’ère Meiji (1868-1912).

A cette époque, le Japon a tourné le dos à ses traditions les plus anciennes et rangé au rang de vieilleries quantité de trésors, dont l'Anma. L'arrivée de techniques de massage occidentales en a également quelque peu altéré l'esprit, le reléguant au rang d'une technique de bien-être.

Mais l’Anma existe encore aujourd’hui au Japon à travers plusieurs grandes écoles
 et, en tant qu’art ancien resté très japonais, il est difficile d’accès pour nous. Il y a toutefois des écoles et des praticiens en Occident, comme la Sojha School of Japanese HealingArts aux Etats-Unis. On y trouve de bonnes informations sur l'Anma.

Il existe enfin des avatars modernes occidentaux comme le ‘Amma assis’, fondé aux Etats-Unis dans les années ’80 et que l’on amalgame facilement avec le Shiatsu assis sur chaise. On trouve également « Anma Shiatsu », ce qui est franchement étrange. 


A l'époque de l'apparition du Shiatsu (début 20ème siècle), il n'était pas question de faire explicitement référence à un art traditionnel sous peine justement d'être taxé de rétrograde, voire de se faire interdire, et le Shiatsu prit ses distances. 

M. Masunaga, dans 'Shiatsu et Médecine Orientale' (p. 111) nous précise d’ailleurs que « le Shiatsu avait fait du slogan ‘le Shiatsu n’est pas l’Anma’ sa formule de guerre » (!)  afin de faire avancer la mise au point d’une législation et qu’il avait emprunté pour cette raison sa théorie à la médecine occidentale.

Rien à voir avec le Shiatsu, vraiment ? 


Pourquoi s'intéresser à ce point à l'Anma ? Considérons ses techniques principales : 

  • Kei Satsu Hô - 軽擦法 -Techniques légères de frottement
  • Ju Nen (Ju Netsu) Hô -  柔念法 - Techniques de pétrissage
  • Shin Sen Hô  - 振せ法– Techniques de vibration
  • Appaku Hô - 圧迫法 – Techniques de pression
  • Ko Da Hô  - 卯打法 – Techniques de percussion
  • Kyoku Te Hô - 曲手法 – Techniques spéciales de percussion (littéralement ‘de la main baissée’ ou ‘mélodieuse’)
  • Un Do Hô - 運動法 – Techniques de mobilisation, d’étirement et de réhabilitation
  • Kyo Satsu Hô - 強擦法 ou An Netsu Hô – Techniques de frottement et rotation avec  forte pression
  • Ha Aku Hô - 把握法 – Techniques de saisie et de compression /serrage

Cela fait furieusement penser aux techniques pratiquées actuellement dans le Shiatsu.  Shiatsu signifie certes « pression avec les doigts », mais nous pratiquons frottements, pétrissage, percussions, mobilisations...  qui  descendent donc visiblement en droite ligne de l’Anma.

Certains n’hésitent donc pas à dire que la combinaison de techniques d’Anma au Japon a fini par donner le Shiatsu, de même que l’Anmo en Chine a généré le Tuina (à l’époque des Tang, 600-900 environ).

Un autre élément nous met la puce à l'oreille. M. Masunaga (Shiatsu et Médecine Orientale, p. 99) nous raconte en effet que M. Namikoshi, figure majeure des débuts du Shiatsu, 
exerçait d’abord en qualité de thérapeute d’Appaku Hô (une des branches de l’Anma). Il adopta ensuite le nom « Shiatsu », car « l’ayant entendu par hasard, il trouvait ce titre bon ». Or, nous venons de parler de la nécessité de se démarquer du passé et nous savons qu'une des grandes qualités de M. Namikoshi (outre son Shiatsu) était de sentir l'air du temps.

Il semble donc clair que l’Anma,est une source majeure de la pratique du Shiatsu et les investigations de ce côté seront les bienvenues, car elles nous apprendront beaucoup sur les sous-jacents au Shiatsu et l'esprit dans lequel le pratiquer. 


Plus d'infos sur les origines et influences du Shiatsu dans mon livre 'Le Shiatsu - Un Art Japonais', aux éditions du Renard Blanc.



Thursday, 1 October 2020

Le point sur les points

En Shiatsu, on exerce des pressions sur des ‘points’ situés sur des ‘méridiens’. Et on précise encore bien souvent, ‘ce sont les mêmes points que l’acupuncture’. Pour savoir quels sont ces points, il n’est que de consulter des cartes de méridiens avec des points, que l’on trouve partout. 

Cette extrême banalité et récurrence de l’information incite à gratter un peu.  

Donc, faisons le point sur les points.

L’origine des points


D’abord, comment en est-on venu à travailler sur des points du corps ?

Le professeur Jacques-André Lavier (in ‘Histoire, doctrine et pratique de l’acupuncture chinoise’) fait tout un récit imagé de la façon dont les Chinois ont supposément découvert la technique des aiguilles sur des points précis du corps. Dans les temps chamaniques anciens, on croyait que les maladies étaient le fait de ‘Gui’ (esprits) hostiles qui envahissaient le corps. Une flèche plantée un jour par accident dans une jambe évacua une douleur persistante. On répéta l’expérience à plusieurs endroits du corps. On affina la flèche en poinçons puis en aiguilles. Le fait de planter des objets dans le corps tuait les Gui hostiles, particulièrement vulnérables là où le doigt s’enfonce. Puis on trouva le moxa (chauffer, voire brûler les points). Les points se multiplièrent. On les regroupa sur des lignes longitudinales (les méridiens).

Chronologiquement, les points précèdent bien les méridiens.


Le professeur Lavier pense que les premiers points définis étaient au nombre de 13. Ils sont encore connus aujourd’hui sous le nom de points des revenants (Ghost points, ghost étant ici le Gui), réputés redoutables à travailler si on n’a pas une grande expérience et utiles pour les maladies mentales et l’épilepsie. En japonais, le caractèredésigne l’esprit d’une personne décédée ou un Oni, càd un ogre, et aujourd’hui encore, les Japonais ne vont pas la nuit dans les endroits réputés abriter des Oni.


Le Dr Dao Kim Long, médecin vietnamien, fait remonter la technique à Neanderthal, lorsque les chasseurs, fatigués de courir après leurs proies, et souffrant de crampes, se massaient. En se frappant les muscles avec des cailloux, ils ont découvert les premiers points d’acupuncture.

Pour un Oriental, il n’est pas besoin de vérifier scientifiquement l’histoire des origines, mais bien d’en retirer un enseignement. L’important est bien ici l’ancienneté, le caractère empirique du développement de la technique et le long processus évolutif de la transmission. Quant à nous, qui sommes tout au bout de cette lignée, il nous incombe de continuer à chercher.

Définitions de praticiens

Maintenant que nous avons une idée de l’origine des points, voyons ce qu’en disent les praticiens qui écrivent des livres.

  • Elisabeth Rochat (in ‘101 notions-clés de la Médecine Chinoise’) : Situés sur les méridiens, les points sont les étapes de la constitution et de la reconstruction d’un être, les articulations et les relais du flux vital organisé.

  • Shizuto Masunaga (in ‘Shiatsu et Médecine orientale’) : le tsubo indique précisément la partie déterminée du corps sur laquelle le traitement devra être pratiqué, cette partie pouvant être soit un Keiketsu que l’on a repéré sur un méridien, soit un point de traitement fixé en fonction de la pathologie.

  • Katsusuke Serizawa (dans son livre ‘Tsubo’) : ‘les points appelés tsubo se trouvent le long des 14 systèmes de méridiens (12 de base et 2 systèmes de contrôle) qui s’étendent sur le corps entier et vers les organes internes. Bien qu’invisibles à l’œil, ces points, ou tsubo, sont les endroits où il est facile pour le flux d’énergie dans les systèmes de méridiens de devenir lent/mou/visqueux (‘sluggish’) et de stagner’.

  • Yuichi Kawada mentionne dans un périodique à l’usage de ses élèves : ‘Appelés trous du dragon par les Chinois ce sont les endroits où on peut appliquer une pression et affecter le flux énergétique’.

  • Ryokyu Endo (in ‘Tao Shiatsu, médecine vitale pour le XXIème siècle’) : les tsubo n’ont pas une position anatomique précise. Un tsubo est un creux physiologique qui change en fonction des circonstances.  Ce sont des points de thérapie apparaissant au-dessus des  méridiens, les portes à travers lesquelles on peut atteindre ceux-ci. Les tsubo sont des points creux, déficients en ki.

  • Bernard Bouheret, lors d’un séminaire : ‘Dans n’importe quelle partie du corps, il y a cet échange entre ciel et terre : ce sont les tsubo’.

  • Jacques Pialoux (in « Guide d’acupuncture et de moxibustion’) évoque ‘les points vitaux situés au creux des fossettes’.

  • Maud Ernoult (in ‘Manuel complet de médecine chinoise et de shiatsu  ‘) : les tsubo sont  ‘des points où se concentre l’énergie’.

On voit donc que chaque auteur considère un aspect différent lié à la présence de points et on pressent, à la lecture de ces définitions, tout un contexte, une philosophie, une spiritualité, une pratique, un ressenti propres à chacun.

Il va falloir aller voir l’étymologie.

Etymologie


Et là, surprise, voilà que s’ouvrent de nouvelles perspectives.

Car les idéogrammes utilisés (il y en a 4 en tout)  ne sont pas les mêmes en Chinois et en Japonais. Mais nous, nous traduisons tout cela par un seul mot : ‘point’.

En Chinois

Pour le Chinois, Elisabeth Rochat de la Vallée (in ‘Les 101 notions-clés de la médecine chinoise’) nous renvoie vers deux mots :

Xue 穴 , évoque une cavité où se tapissent les souffles (Qi) qui habitent le corps ou qui entrent depuis l’extérieur dans ces antres qui s’ouvrent pour eux. L’aiguille – ou toute autre technique – les sollicite pour stimuler les circulations quand les souffles de ces cavités se bloquent, pour attirer les souffles manquant ou pour évacuer les souffles pervertis.

Shu, 輸 évoque ‘un char qui acquiesce à la main qui le guide’, qui transporte ce qui lui est confié. L’idéogramme évoque un transfert. Les souffles ne résident pas seulement dans les cavités qui s’offrent à eux. Ils pénètrent de l’extérieur en profondeur et se rendent aux circulations et aux organes avec lesquels ils sont en affinité, et qu’ils vont stimuler ou léser, selon les cas.

Deux grandes catégories de points se retrouvent sous cet idéogramme, les 5 « Shu antiques » sur chaque méridien (wu shu 五 輸), et les Shu du dos (en Japonais, les Yu).

Elisabeth Rochat ajoute que ces deux caractères pour désigner des points, même très différents, encadrent toutefois parfaitement la nature et la fonction de ces lieux de pénétration et donc de régulation des souffles.

Parlant des Yu (Shu du dos), Maître Kawada nous donnait une autre explication. Au départ, le kanji symbolise un tronc d’érable creusé pour en faire un canoe. Donc, il s’agit d’enlever ce qui n’est pas utile, ce qui est mauvais. Nettoyer, enlever ce qui est mauvais pour le corps, c’est ce qui se passe quand on travaille les points Yu.

Les deux interprétations se rejoignent sur le fait que le travail sur les Yu / Shu permet de faire ressortir ce qui est entré.

Voilà pour les idéogrammes Chinois, mais il se fait qu’en Japonais on n’utilise pas les mêmes pour dire ‘point’, Yu étant une catégorie de points. Du moins, si nous faisons confiance à l’analyse de M. Masunaga, mais je crois qu’on peut.

En Japonais

Dans ‘Shiatsu et médecine Orientale’, quand il s’agit de points, il nous renvoie également vers deux mots, bien que, précise-t-il, ‘la réalité  que ces dénominations recouvrent, à savoir, le point précis sur lequel le traitement va devoir être effectué, est pour toutes la même’.

Le premier mot, Keiketsu  経穴, signifie les points d’observation des méridiens, nœuds d’énergie et sortes de fosses de Ki, certains étant concentrateurs et d’autres résonateurs d’énergie – le tout se traduit par point d’acupuncture.

Nous voyons donc qu’il s’agit bien du même xue qu’en Chinois ,sauf qu’en Japonais il se prononce KETSU et qu'on lui associe un autre idéogramme, KEI,  qui signifie, lui, selon les associations, la verticalité, la longitude, passer à travers, ou encore un … sutra bouddhiste (un long papier vertical). Il y a une idée de trame, là-dedans, puisque le radical  signifie la soie et aussi le système.

Retenons donc que pour les Japonais, quand on parle d’un point en général, on croit utile de préciser que c’est une cavité, mais sur une trame verticale.

C’est intéressant pour les discussions récurrentes sur le thème ‘ceci est-il un shiatsu des tsubo ou un shiatsu de méridiens ‘. Le mot général pour ‘point’, keiketsu, indique en fait que l’on tient toujours compte de ces deux dimensions.


L’autre mot Japonais pour désigner les points nous est, lui, bien connu, puisqu’il s’agit de tsubo, mot que nous rencontrons fréquemment dans la littérature. Mais justement, que signifie-t-il ? Le mot est écrit habituellement en kana つぼ, mais c’est la même idée que 壺, qui signifie un pot, une jarre, un vase, une dépression ou encore le but d’une intention.

M. Masunaga nous précise que ‘le simple fait, pour un Keiketsu de condition pathologique, de réagir au traitement, fait de lui un tsubo valable. Pour qu’il y ait Tsubo, il faut qu’il y ait, à l’endroit où se situe celui-ci, une altération pathologique nécessitant un traitement pour guérir’.

Un Tsubo est donc un Keiketsu qui ’appelle’ un traitement, un endroit où les mains se posent et amènent une modification de la qualité d’énergie.

D’où, deux constatations :

  1. L’idéogramme n’est, clairement, pas le même qu’en Chinois.
  2. C’est dû au fait qu’un Japonais ne considère pas la même chose qu’un Chinois. Il voit le tsubo comme l’endroit qui appelle le traitement, qui attire les mains. C'est purement pragmatique. 

M. Masunaga se fait lyrique, voire même sensuel, car il interprète l’idéogramme 壺 comme  ‘un vase à l’ouverture resserrée,  voire le bouton d’une fleur, qu’il faut caresser doucement pour qu’il s’ouvre’.

Ce qui confirme un fait essentiel : il faut comprendre que les Japonais s’inspirent volontiers de cultures étrangères, mais les refondent à leur manière. Le résultat final n’est donc jamais conforme à l’original.

Comme le formule Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’), le Japonais est fidèle en cela ‘à l’image de son génie multiforme, idéaliste et réaliste, poétique et pratique, constructeur’.
Qu’il y ait des influences chinoises dans le shiatsu (entre bien d’autres choses), donc, certes… mais au final, ce n’est plus la même optique.


Le tsubo, une approche  non-exclusive au shiatsu

Dans l’Anma, qui est bien plus ancré dans la tradition ancienne Japonaise que le shiatsu, on considère que lorsque les points sont stimulés, la tension musculaire se relâche, ce qui facilite la circulation du sang et de l’énergie (KI KETSU, 気血).

L’Anma fait d’ailleurs la distinction, selon Billy Ristuccia, spécialiste en la matière (School of Japanese Healing Arts), entre différentes sortes de tsubo :

  • Keiketsu Tsubo , les points sur les méridiens (nous connaissons les idéogrammes)
  • Kiketsu Tsubo, les points hors méridiens classiques, Ki signifiant ici excentrique, non-conventionnel.
  • Aishi Tsubo, les points naturels sans rapport avec les méridiens
L’acupuncture, l’Anma… sont d’autres pratiques utilisant les tsubo. Toutes les disciplines se retrouvent, je crois, sur le fait que la stimulation des tsubo à la surface de la peau déclenche les capacités naturelles du corps à l’auto-guérison.

Nous le disions au début de cet article, il y a  bien plus de points que ceux que nous recensons habituellement sur les méridiens. Si on se limite aux keiketsu, on en comptera, comme dit le Docteur Chamfrault dans son ‘Traité de Médecine Chinoise’, ‘aussi nombreux que les jours de l’année’, et il y a là, évidemment, une analogie.

Combien de points utilisons-nous en shiatsu ? Certainement pas 360, les grandes catégories sont les Gen, Bo, Yu, Geki et Raku, auxquels on ajoutera les Shu Antiques… Assez peu sont finalement utilisés par les praticiens de shiatsu.

Shiatsu de points ou de méridiens ?

Les diverses écoles de shiatsu mettent l’accent tantôt sur les points, tantôt sur les méridiens.

Il serait toutefois périlleux de tenter une classification. On remarque que les shiatsu privilégiant les points sont plutôt basés sur un cadre de référence occidental (favorisé depuis l’époque Meiji), comme le shiatsu Namikoshi. Les keiraku shiatsu (shiatsu de méridiens) sont plutôt basés sur la médecine traditionnelle orientale.  Je renvoie à l’article d’Antoine Di Novi sur les types de shiatsu existant actuellement au Japon et dans le monde pour prendre conscience de la diversité. Et à l’article suivant de ce blog sur les méridiens qui éclaircira les approches.

M. Serizawa (in ‘Tsubo, Vital points for Oriental therapy’) considère, lui, que ‘les nombreuses écoles et systèmes différents de thérapie shiatsu au Japon aujourd’hui rendent impossible d’en pointer une et de dire que c’est le vrai système’.

Si nous sortons deux minutes de notre mentalité d’Occidental, nous pouvons en conclure que classifier les shiatsu en shiatsu de points ou shiatsu de méridiens n’est pas fondamental, que tous mettent l’accent sur l’un ou l’autre aspect, mais sans oublier l’autre. Et rappelons-nous que le mot ‘keiketsu’ contient les deux aspects.

En fait, tout dépend effectivement de ce que l’on considère, et cela me fait penser un peu à la physique quantique 

  • Si on regarde l’onde, on ne voit pas la particule : keiraku shiatsu
  • Si on regarde la particule, on ne voit pas l’onde : tsubo shiatsu

Sachant donc que les deux existent, mais que c’est l’observateur qui influence ce qu’il voit. Et donc, le praticien, en fonction de ce qu’il considère, verra l’un ou l’autre, et même l’un et l’autre, dans un indifférencié. Car quand il n’y a pas d’observateur, il y a les deux… C’est pourquoi l’on dit : être présent et absent en même temps.

De nombreuses techniques de points


Même en shiatsu, il n’y a pas que les pressions. 

Pour M. Serizawa, toutes les écoles de shiatsu se sont développées à partir de l’ancien massage anma traditionnel,  en y ajoutant certaines techniques de main du judo (kappo et do in).  Une caractéristique du shiatsu étant la pression sur les tsubo du corps, mais donc pas seulement.

De fait, la pratique dépasse souvent la stricte étymologie de atsu ‘faire des pressions’. De sorte que, sans y référer explicitement, notre pratique utilise plusieurs techniques issues directement de l’Anma.

  • Keisatsu, frottement léger
  • Junetsu, pétrissage doux
  • Appaku, méthode de pression (et rappelons que M. Namikoshi avait, au départ, appelé sa technique ‘Appaku Ho’, soit méthode de pression, avant d’emprunter le terme Shiatsu à Tempeki Tamai).
  • Shinsen, vibration
  • Koda, tapotement
  • Annetsu, serrage et pétrissage

Ce faisant, il ne donne qu’une information partielle, ce que font tous ces auteurs japonais, car, selon Billy Ristuccia, il y a 9 techniques propres à l’Anma. Mais passons.





Pertinence des cartographies de points


Nous comprenons donc qu’en shiatsu, il ne suffit pas d’aligner des séries de points pour obtenir un résultat. Par conséquent, les nombreuses cartographies du corps humain ne suffisent pas non plus à se lancer en shiatsu. Le ressenti vient toujours confirmer, voire corriger le descriptif, et même en acupuncture,  Jacques-André Lavier (op. cit.) conseille de chercher le point avec le doigt avant de piquer.

Les cartes, avec leurs distances en pouces (cun) sont tout au plus des poteaux indicateurs indiquant que c’est par là.

Michel Odoul nous renforce dans cette approche (‘in Shiatsu fondamental – La philosophie’) : ‘il en est de même en Shiatsu, où le geste ne se limite pas à la zone sur laquelle on appuie, mais va bien au-delà. Chaque point travaillé cherche à toucher tout le corps… Le geste du praticien ne se limite pas au point d’acupuncture travaillé dans sa dimension symptomatique, mais cherche à atteindre ce qu’il représente sur le plan énergétique. Son attitude et sa présence sont majeures’. Le point est, somme toute, une porte d’entrée (et de sortie) énergétique, pas que pour ce qu’il est censé travailler, mais aussi pour le praticien. 

Voilà qui nous emmène hors sujet, et nous ramène au praticien, à sa présence.

Le livre sur les tsubo de M. Serizawa


Si on veut aborder la médecine orientale par les tsubo et non par les méridiens, le livre de M. Serizawa 'Tsubo, Vital points for Oriental Therapy' est un incontournable.


Katsusuke Serizawa 芹澤勝助 (1915 – 1998) n’est pas n’importe qui. Praticien de techniques traditionnelles (Acupuncture, moxa, Anma…) il était professeur d’université, chercheur, auteur de nombreux ouvrages et titulaire de distinctions prestigieuses de l’Etat Japonais.

Son ouvrage sur les tsubo a au moins été traduit en Anglais.


La motivation est clairement médicale, car, pour M. Serizawa, il n’y a rien à chercher de mystique dans la Médecine Orientale. La thérapie orientale peut, il est vrai, guérir des maux pour lesquels la médecine occidentale manque d’explications, mais rien de miraculeux là-dedans. La science médicale orientale est un système rationnel  organisé autour de la théorie des méridiens et des tsubo, nourrie par 3000 ans d’expérience pratique.  La médecine occidentale a besoin de nommer le problème pour définir le traitement et est donc démunie face à de ‘nouvelles’ maladies pour lesquelles il ne semble pas y avoir de causes physiologiques. 

La thérapie des tsubo est à même de résoudre ces problèmes à cause de son approche générale'. Les désordres des organes se reflètent à la surface de la peau (c’est l’emplacement des tsubo) et la pression, ou d’autres formes de traitement, soulage les symptômes pathologiques et remet tout l’organisme en bon fonctionnement.

Pour M. Serizawa, la complémentarité de la médecine orientale avec l’occidentale réside en sa capacité à résoudre les problèmes chroniques et ceux causés par des maladies psychologiques (et rappelons-nous qu’un des terrains de prédilection de M. Masunaga était effectivement la psychologie).

Pour les cas compliqués qui débarquent au cabinet, désespérés par des années de souffrance, il m’arrive, il est vrai, de dire ceci : ‘si la médecine, avec tous ses appareils, ne trouve pas ce que vous avez, je ne trouverai pas non plus, mais nous allons tenter quelque chose’. Il serait en effet présomptueux de se placer au-dessus de la capacité d’analyse de la science occidentale. Par contre, quand elle ne trouve rien, ou ne peut rien, notre ‘approche générale’ peut aider quand même.

La base du traitement pour M. Serizawa est donc le tsubo, qui peut se traiter par des méthodes aussi diverses que le massage, le shiatsu, l’acupuncture, le moxa… Mieux encore, M. Serizawa n’hésite pas à utiliser des accessoires très divers, comme les patchs chauds, les bains de paraffine, voire un … sèche-cheveux pour les épaules tendues, les douleurs articulaires… Ou même… la bouteille de bière (accessoire omniprésent au Japon) pour masser la plante des pieds, ou appuyer sur certains points.

Un vade mecum du traitement par les tsubo


La majeure partie du livre est un vade-mecum exhaustif des maladies et du traitement par tsubo, dans des domaines très divers.

  • Les maladies qui ne sont pas à proprement parler des maladies ( !) : impuissance, crampes, gueule de bois, acouphènes…
  • Les maladies respiratoires, circulatoires, du système digestif, du système métabolique (diabète), du système nerveux et du cerveau, des muscles et articulations, du système urinaire, de la peau
  • Les maladies juvéniles, les problèmes féminins
  • La fatigue et la promotion de la santé
  • Et, cerise sur le gâteau, les traitements cosmétiques : élimination des rides du visage, brillance des cheveux, développer la poitrine (féminine), avoir une belle peau…

Un homme plein de ressources, visiblement…

Pour chaque maladie, un diagnostic est proposé (étiologie et symptomatologie), ainsi qu’un certain nombre de points et de techniques de traitement, sous forme de kata. Cette façon de travailler est très précieuse, car complète. En général, les ouvrages mentionnent une liste de points, mais pas la façon de les travailler.

L’autre ouvrage à avoir qui développe une approche semblable, même s’il ne se focalise pas que sur les points, est le Vade Mecum de Shiatsu Therapeutique de Bernard Bouheret. Avec ces deux-là, le praticien est à même de mener une réflexion dans ses traitements, en partant des maladies.

Vous voyez que réfléchir simplement sur le mot ‘point’ nous a fait faire un beau voyage et ouvert beaucoup de portes.

Le prochain article traitera évidemment de l’autre aspect, qui est les méridiens… Obligé…