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Thursday, 24 July 2025

CORPSESPRIT - Une étude en trois tableaux (3)

TABLEAU 3 - SHINJIN/CORPSESPRIT, deux autres façons de l’écrire 

Du spirituel en Shiatsu

身神 et 神身


Parlant du corpsesprit, nous avons examiné dans les deux articles précédents : 

  • La pertinence de ne pas séparer en deux concepts
  • Deux étymologies possibles du mot SHINJIN en japonais qui sont deux façons d’aborder la même réalité et leur implication pour notre pratique.

Nous évoquions l'unité Conscience/Corps et Corps/Conscience, et la possibilité de l'aborder de deux façons complémentaires.

Il reste, selon, le dictionnaire, deux autres homonymes de SHINJIN, qui s’écrivent d’une autre façon :
身神 et 神身.  Si cela se prononce pareil, le sens est évidemment tout autre et, pour nous, très éclairant pour la pratique du Shiatsu.

Notre méthode d'analyse sera de nouveau étymo-logique !

Deux kanji 身 神


Nous connaissons le premier. JIN/MI
signifie le corps, soi-même, la place ou la position de quelqu’un , la partie principale d’un objet (la viande sur les os, le bois sous l’écorce, la lame au bout de la poignée, le contenant sous le couvercle. Quelqu’un. Il s’agit donc en fait de l’essence matérialisée sous forme solide, visible, tangible, pas du corps au sens où nous l’opposons à l’esprit. On pourrait aussi dire le moule, la forme, dans laquelle se matérialise l’enveloppe corporelle.

Ce kanji représente pour moi le monde matériel du toucher.

Le deuxième terme
 revêt des compréhensions très différentes selon que l’on lit les textes chinois ou les japonais.

神 pour les Chinois est en effet le (Grand) Shen (un des 3 Trésors), la forme subtile du Ki en quelque sorte, qui touche à l’immatériel du corps. Selon Maître Kawada, Shen provient de la nourriture que nous mangeons et qui produit l’énergie Ki, dont la manifestation est une force motrice ou une force de motivation. 

L’esprit  Shen est également, chez les Chinois, cette étincelle qui vient de l’extérieur et qui s’installe en quelque sorte lors de la conception, les forces configuratrices d'une personne de sa conception à sa mort, ainsi que les esprits célestes. On distingue le Shen individuel et le Shen cosmique. 

Le kami japonais


Pour les Japonais, toutefois, la compréhension de
a rejoint la notion de ‘kami’, soit une force spirituelle, quelque chose qui dirige notre façon de vivre et est au-delà des notions matérielles.

Cela s’explique par le fait que, lorsque les Japonais ont tenté de comprendre ce que les Chinois pouvaient bien exprimer par ‘Shen’, ils ont fait le rapprochement avec ‘kami’. Kami est propre au Shintô et cette notion est inexistante en Chine.

Mais qu’est-ce qu’un kami 
 ?  Si on décompose ce caractère, on lit les significations ‘autel’ et ‘frayeur sacrée’, à savoir le sentiment de frayeur sacrée qui devrait saisir tout humain normalement connecté devant les phénomènes de la nature qui le dépassent, et donc, sa réponse qui consiste à honorer ces phénomènes en élevant un autel, un temple.

Ce kanji représente donc pour moi le monde immatériel, spirituel.

C’est en quelque sorte, le sens du sacré, qui est la nature profonde du Japon et que l’on traduit par
神道, le Shintô, la Voie des Kami. Il y a cette formule que l’on rencontre souvent dans les norito (‘prières’) du Shintô ‘kashikomi kashikomi mo maosu’, ce qui signifie ‘avec crainte et révérence je prononce humblement ces mots’.

Toutes les puissances surnaturelles qui nous dépassent dans cet Univers et sur cette planète sont dites ‘kami’ et il convient de ne pas interférer avec elles ou les déranger sous peine de problèmes. C’est pourquoi les temples Shintô sont des écrins doubles, avec un temple arrière (le honden) où réside le kami et où personne n’est admis. A noter qu’un rocher, un arbre, une source, une montagne remarquables peuvent être kami . Le kami le plus visible est Amaterasu Oomi kami, le Soleil, symbole du Japon impérial.

Kami, c’est la conscience innée du divin dans tout ce qui nous entoure… y compris les objets.

Et si tout ce qui nous dépasse est ‘kami’, cela nous ramène à la juste place de l’humain dans l’Univers, entre Ciel et Terre, à une grande humilité, au respect de la Nature et à la nécessité de pureté, càd faire en sorte que l’énergie circule sans encombrements autour de nous, en nous et à travers nous. C’est également la conscience du merveilleux dans le quotidien et la capacité de s’émerveiller devant la Beauté. Le sens esthétique n’habite-t-il pas en effet les Japonais ?

Retenons simplement ces quelques petites touches pour sentir ce que peut être kami. Sentir est ici plus clair que comprendre, et en allant dans un temple au Japon, on sent bien ce qu’est ‘kami’.  Jean Herbert, dans son monumental ouvrage sur le Shintô avoue lui-même n’avoir pas su obtenir une définition, tous les prêtres interrogés lui en ayant donné une différente… c’est bien là l’esprit japonais.


On a un peu l’impression, avec toutes ces notions, d’arriver en bateau par temps de brouillard devant un continent inexploré. Ce n’est pas faux.

Mais ce que nous comprenons de
身神 et 神身 pour notre propos, c’est que ces mots juxtaposent, dans un ordre différent, et déclarent donc comme formant une unité une énergie corporelle et une énergie spirituelle immanente, càd qui réside en nous et rémanente, càd extérieure à nous.

Ne pas évacuer la spiritualité


Nous disons volontiers que le Shiatsu est ‘holistique’, càd que par le corps nous touchons à tous les niveaux de l’être, précisant par là corps, émotions et pensées. Il y a comme une réticence ou un silence gêné à poursuivre le raisonnement et à dire que le Shiatsu touche également aux aspects spirituels de l’être. C’est que nous avons du mal de manière générale avec la religion et nous la confondons avec la spiritualité. 

Or Jung disait déjà, prenant le contrepied de Freud qui limitait ses investigations à l’énergie sexuelle et à la pulsion de mort (Eros et Thanatos), qu’on ne pouvait évacuer la dimension spirituelle inhérente à chaque être humain. Cette affirmation causa d’ailleurs la fin de leur amitié.

Presqu’un siècle plus tard, nous ne sommes toujours pas sortis de cette opposition apparente et cette petite recherche apporte sa pierre au plaidoyer pour le corpsesprit.

N’ayons pas peur des mots : oui, par le corps, on peut toucher le spirituel en nous (j’évite consciemment les mots fumeux âme, esprit, etc.) et oui, le Shiatsu peut aussi s’avérer une voie spirituelle, puisqu’il nous permet de faire cette expérience. Mais nul n’est obligé.

Le Shintô japonais met la pratique et l’expérience en avant, plutôt que les ‘textes sacrés’ et, à ce titre, invite chacun à faire l’expérience de kami. La mentalité japonaise est avant tout pragmatique : que fait-on, face à un problème ? Et donc, la pratique vient en premier, dans quelque domaine que ce soit.

Le Gyô 行, les pratiques ascétiques, par le corps toucher l'esprit = 身神.


Il est intéressant de voir que les pratiques spirituelles de base au Japon passent toutes d’abord par le ressenti du corps. C’est là la conception japonaise du gyô, à savoir les pratiques ascétiques menant à une expérience spirituelle.

Dans ce cas, le corps est toujours la porte d’entrée, le point de départ et je relierais donc le gyô à Shinjin, écrit dans cet ordre
身神.

Examinons l’étymologie de Gyô. Très simple, un seul caractère
 qui signifie tout simplement ‘aller’. La partie gauche représente le fait d’avancer le pied gauche, la partie droite le fait d’avancer le pied droit. Donc aller, avancer, marcher (sur une Voie).  Et donc, logiquement, Gyô est à l’origine d’un autre mot gyôzuru (行ずる) qui signifie aller au-delà de la sphère de la conscience, en rapport avec le fait de toucher le monde invisible.

Un article très intéressant de M. Hiroyuki Noguchi – The Idea of the Body in Japanese Culture and its dismantlement – évoque les différentes manières de pratiquer le gyô, qui, nous dit-il, fascine les Japonais, toujours avides d’expériences un peu extrêmes. 

  • Le Shintô – par la pratique de misogi, sous les cascades, notamment - retour à sa nature originelle, ressenti profond des puissances surnaturelles, pas de doctrine
  • Le Zen – par les longues heures de méditation en zazen : même objet, mais par le dépouillement, le silence, le paradoxe, le Vide
  • Le Mikkyo (bouddhisme ésotérique japonais, écoles Tendai et Shingon) – par les pratiques ésotériques et les récitations) : acquisition de pouvoirs surnaturels, de clairvoyance
  • Le Shugendô (ascétisme des montagnes, mélange de Shintô et de Tendai) -par les pratiques extrêmes en des lieux sauvages et isolés :  acquisition de pouvoirs surnaturels, guérisons, etc.

Le travail sur le corps permet donc,

  • Pour le Shintô et le Zen : le détachement, le retour à sa nature profonde
  • Pour le Mikkyô et le Shugendô : l’acquisition de pouvoirs en vue d’un état d’être plus puissant.

Et donc, nous voilà bien dans l’étymologie de Shinjin écrit comme ceci  身神 : par le corps vers kami.

Ou : par le Yin vers le Yang, suivant le mouvement ascendant qui part de la Terre et va vers le Ciel.

Le Shiatsu, c'est 身神


Dans ce même mouvement, je placerais également la pratique du Shiatsu. Pour les personnes sensibles, situées dans ce niveau de vibration, il arrive en effet que lors d’une séance de Shiatsu, elles me confient avoir des ressentis au niveau de l’ouverture du coeur, de faire des voyages, d’avoir des visions de formes inconnues, voire même des ressentis d’ordre mystique. Comprenons par là une pratique qui emmène sur le plan de l’union avec le divin, sous quelque forme que ce soit et qui démontre donc de grandes capacités intuitives. Tout cela par le toucher.

Je ne systématiserais pas, mais ce sera plutôt déclenché par une stimulation des méridiens du Cœur/Maître Cœur/Poumon, les trajets de la poitrine et, très certainement, des connexions longues sur le hara.

Et Shinjin écrit dans l'autre sens kami-corps, alors ?  神身


Il nous reste à voir de quoi il pourrait bien s’agir quand on écrit Shinjin avec les kanji dans l’autre sens 
神身, càd qu’on met le monde spirituel en premier et le corps ensuite.

A propos de
心身 (second article), j’ai proposé comme compréhension qu’il s’agit en fait de l’embodiment, de l’incarnation’ de la conscience.

Une autre définition de l’incarnation est l’acte par lequel un être spirituel s’incarne, revêt une forme terrestre.

Il ne va donc pas s’agir de phénomènes momentanés, ou provoqués par la magie noire, voire  parfois spontanés, comme les cas de possession dans la religion catholique et nombre de pratiques africaines, ni d’incorporation d’entités, comme on peut l’observer dans l’Umbanda brésilien. Et laissons de côté les histoires somme toute exceptionnelles et invérifiables, affaires de foi, de dieux vivants ou d’esprits incarnés sur cette planète, Jésus étant sans doute le plus célèbre.

Ecrire
神身, si nous restons dans la sphère du Shintô, c’est potentiellement signifier qu’un kami peut descendre parmi nous, 

  • soit revêtir une forme physique qui lui est propre, 
  • soit investir un objet qui le représente, 
  • soit désigner un humain qui devient dès lors son canal de communication privilégié.

Dans le premier cas, nous avons vu qu’un arbre, une pierre, une source, une montagne sont kami au Japon et que donc il n’est pas question d’y toucher, d’y aller… c’est interdit à toute intervention humaine. L’Univers étant peuplé de Kami – Amatsu kami, ceux du ciel, Kunitsu kami, ceux de la Terre et Yaoyorozu kami, la myriade de kami, on ne les compte plus. Le spirituel infuse chaque recoin de l’Univers.

Dans le second cas, ce sont les objets sur les autels Shintô, bien souvent un miroir représentant le kami  ou un
 yorishiro, un objet capable d’attirer les kami, leur donnant ainsi un espace physique à occuper lors de cérémonies religieuses. Les yorishiro sont utilisés lors des cérémonies pour appeler les kami au culte, un peu comme des antennes, ou, plus poétiquement, des vortex.

Dans le troisième cas, des personnes peuvent devenir yorishiro, ce que l’on appelle alors des kamisama, littéralement Monsieur ou Madame Kami. Dans le cas des kamisama, qui sont les chamanes originel(le)s du Japon, ces personnes n’ont pas le choix et sont comme ‘désignées’ par un kami pour être medium, guérir, prédire… recevoir en consultation. Ce n'est pas une voie progressive : cela vous tombe dessus, que vous le vouliez ou non. 

Si cela vous semble un peu étrange, il faut bien être conscient que, tout pragmatiques qu’ils soient, les Japonais ont une connexion particulière aux mondes invisibles.

Et donc, le Japon grouille d’esprits, de fantômes, de créatures fabuleuses. Les Japonais côtoyent naturellement ce qu’ils appellent le reikai, le monde spirituel, à travers des récits locaux, lieux sacrés parfois dangereux, folklores… Il y a de nombreuses catégories de perceptifs qui en font métier, sur Hokkaidô ou dans les îles d’Okinawa.

Le terme ‘chamane’ (devenu actuellement en Occident un terme fourre-tout et n’importe quoi) peut être pris au Japon dans un sens très large, celui de toutes les personnes disposant de capacités extra-sensorielles, nous dit Muriel Jolivet dans son remarquable ouvrage ‘Les dernières chamanes du Japon’. Un ouvrage à lire absolument pour prendre conscience de cette connexion japonaise naturelle au… surnaturel.

Nous ouvrir au spirituel


Et c’est donc bien de cela que nous parle le dernier terme Shinjin, cette coexistence, ou, mieux, interpénétration de mondes spirituels avec notre monde matériel, autour de nous (la rémanence) et en nous (l’immanence).   

L’humain a en lui la nature primordiale des kami, l’Univers est l’esprit créateur qui se déploie dans la matière. Le KI, qui baigne chaque mouvement de l’Univers, représente l’existence de l’Invisible. Revenir à son hara, c’est revenir en son centre divin.

Pour nous qui pratiquons le Shiatsu, nous ne sommes pas (fort heureusement !) nécessairement appelés à recevoir des messages des mondes invisibles, mais gardons conscience, à travers Shinjin que le
corps est en fait bien plus grand que l’enveloppe visible par les yeux, ne fait qu’un avec une réalité plus grande et que nous touchons dès lors des niveaux très subtils, parfois sans le savoir.

Et ces kanji nous rappellent également que nous-mêmes avons en nous cette étincelle divine, de conscience universelle et qu’en travaillant avec le KI, nous tentons d’harmoniser des flux invisibles qui animent le Vivant.

On ne voit bien qu’avec le Cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux, dit le renard au Petit Prince dans le conte de Saint-Exupéry. Le renard est le messager du kami Inari, kami de la prospérité offerte par une abondante récolte de riz. Le renard aime bien également jouer des tours aux humains.

Au terme de cette recherche, je me demande si nous ne sommes pas tous un peu, praticiens et praticiennes inspirés par le Japon, fils et filles du kami Inari.

SHINJIN !  神身




Monday, 17 July 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (3) : Kannagara, le flux

 Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été


TROIS


Restons dans ce flux, ce mouvement perpétuel qui nous anime.

Au plus Japonais du Japon, si peu connu chez nous, il y a le Shintô, la voie des kami : il en existe une myriade ! C’est dire s’il y en a pour tous les goûts, les instants, les endroits.


Kannagara no michi,
惟神の道, une autre façon de dire Shintô神道, au fond,  mais de façon plus Japonaise, signifie la voie qui reflète, qui tient compte des kami.

Intéressons-nous au mot ‘kannagara’. Jamais entendu ?

Il s’agit de s’harmoniser avec ce qui est, sans séparer le matériel du spirituel, le haut du bas et de constater que ‘tout est parfait’, qu’il n’y a rien à changer.

William Gleason explique que kannagara est le flux de la nature, des saisons et du déploiement de la destinée humaine.

On pourrait donc le traduire par ‘aller avec le flux’, céder à l’énergie vitale plutôt que de tenter de la contrôler ou, pire, de la modifier.


Comme le dit Aidan Rankin dans ‘Le Shintô, célébration de la vie’ : ‘ Nous faisons partie d’un réseau qui relie toutes les choses vivantes et lie également ensemble le passé, le  présent et le futur dans le ‘maintenant médian’.

Quand nous posons les mains sur quelqu’un, nous pratiquons Kannagara, nous travaillons le corps-esprit, nous coulons avec le flux de la Vie en nous et l’accompagnons chez nos clients.

Le Shintô nous apprend comment mener une bonne vie, tandis que le bouddhisme (japonais) nous accompagne surtout dans la mort.

Sous bien des aspects, notre pratique est, je la vis ainsi, bien plus Shintô que Bouddhiste.

HI FU MI YO I MU NA YA KO TO… ainsi que nous l’avons pratiqué à la dernière Retraite Ôdô.  

Sunday, 11 December 2022

Secrets de Shiatsu (IV et fin) : la spécificité universelle du Shiatsu

Inspiré par le livre de Tobie Nathan ‘Secrets de thérapeute’



Tobie Nathan est, depuis 50 ans, ethnopsychiatre. Il considère que chaque ethnie a son inconscient collectif, son langage, ses traditions, ses mythologies, son rapport au monde des esprits… et que, par conséquent, on ne peut pas traiter cette évidente diversité avec le seul héritage des pères occidentaux de la psychanalyse.

Dans ce livre très inspirant, j’ai trouvé beaucoup de bonnes analogies avec notre pratique du Shiatsu.


Pas de méthode universelle


Respecter l’histoire des familles, le parcours de leurs aïeux, les terres qui accueillent certains de leurs ancêtres, les dieux auxquels ils ne croient plus, les cultes dont ils ignorent tout, est nécessairement le premier temps d’une thérapie, nous dit Tobie Nathan.

Impossible pour un seul homme de maîtriser tout cela. Les consultations d’ethnopsychiatrie sont donc un travail d’équipe : ‘Il ne s’agissait plus de traiter un patient, mais de tenter de résoudre un problème qui, certes, affligeait une personne, mais concernait sa famille et son groupe. Dans cette discussion, tout le monde allait participer : le patient en premier lieu, mais aussi les membres de sa famille, les médiateurs, les thérapeutes, les stagiaires…les travailleurs sociaux, les experts…tout ce monde agglutiné…’

Bien, mais alors, s’il existe autant de thérapies que de peuples, il n’existe pas de méthode universelle. ‘La thérapie ne peut être une, elle est multiple par nature’. Pour chaque patient, il faut aller chercher dans ses attachements une pensée pour le soigner.

Ceci nous invite à réfléchir sur cette multiplicité avant de revenir sur la ‘spécificité universelle’ du Shiatsu.

Les choses visibles et invisibles


De multiplicité, il en est question à toutes les pages dans le livre de Tobie Nathan..

Il nous fait ainsi prendre conscience d’un riche arrière-plan culturel africain, amérindien, oriental, juif… susceptible de débarquer un jour dans notre cabinet, incarné par ses sujets. Nous ne serons bien sûr pas compétents pour en parler, mais il peut être bon de pressentir ce qui sous-tend et accompagne nos client(e)s potentiel(le)s.

J’ai découvert dans ce livre une incroyable diversité dans les thérapies pratiquées dans le monde entier. Tous phénomènes qu’étudie l’ethno-psychiatrie : la transe, les pratiques de guérison des évangélistes africains, les esprits et démons de la vie quotidienne en Egypte, les fétiches africains qui connaissent l’ordre du monde, les amulettes pour empêcher Lilith de tuer les enfants, les cas de possession par les Djinn…

Le cas des objets animés est particulièrement intéressant car il nous renvoie au Japon. Nombre d’objets africains, par exemple, sont chargés de pouvoirs de guérison et autres… de par la vénération, l’attention et l’utilisation quotidiennes dont ils font l’objet. Il faut savoir que c’est le cas au Japon également.

Muriel Jolivet dans son excellent livre ‘Les dernières chamanes du Japon’ n’hésite pas à dire que ce pays est le plus hanté au monde. En effet, tout y a une ‘âme’ : les arbres, les pierres, les statues, les poupées…

Nombre d’objets de la vie quotidienne, dès qu’ils atteignent l’âge de 100 ans, possèdent une âme. Les tsukumo gami (esprits des vieilleries) se manifestent partout : balais qui se baladent tout seuls, vieilles chaussures animées de mouvements, tas de poussière animés, épouvantails danseurs, parapluies volants, miroirs magiques… la liste est longue.

Sylvain Jolivalt dans ‘Esprits et créatures fabuleuses du Japon : Rencontres à l’heure du Bœuf’ nous illustre cette immense variété de kami, yôkai, Maîtres de l’Eau, Protecteurs des Montagnes, esprits de l’air, gardiens des enfers et yûrei (fantômes) de tout poil.

Toutes rencontres que l’on risque de faire à l’heure du bœuf, soit entre 1h et 3h du matin, l’heure du Foie, celle où on nous dit précisément qu’il vaut mieux dormir. Et l’heure des cauchemars quand le Foie est un peu survolté !

Au Japon, de nos jours, on vous déconseille de sortir la nuit dans certains endroits sous peine de mauvaises rencontres.

L’attention que l’homme accorde aux mondes spirituels manifeste leur présence sur terre. Au Japon, la présence des kami est ainsi perceptible partout, si on ne s’en coupe pas.  

Chez nous, il reste bien des endroits où l’on ‘sent’ quelque chose, une présence… Mais ils sont plus cachés qu’auparavant, moins ‘activés’ en quelque sorte.

Enraciné dans l’irrationnel


Il s’agit donc d’être bien conscient de cette réalité du pays qui a vu naître le Shiatsu. Et cela de la part d’un peuple considéré généralement comme plutôt sobre et très rationnel. Il reste quelques mythes à déconstruire… et à faire attention aux objets que nous plaçons dans notre cabinet et ailleurs.

Il s’agit de prendre conscience de l’imprégnation des pères et grands-pères du Shiatsu dans cette réalité japonaise.


N'en déplaise aux fervents adeptes de la rationalité (très récente au Japon, la greffe de l’ère Meiji), il y a d’ailleurs aux origines du Shiatsu pas mal de pratiques sentant le soufre magique, irrationnel, rituel, plus simplement spirituel. Tamai chantait le Hannya Shingyô et pratiquait avec ‘les mains inspirées’, en fait 靈手, reite, ce qui renvoie à Rei / Tama, faute de mieux, ‘l’âme’. Donc, les mains connectées aux âmes. Il y en a 4 dans le Shintô : ichirei, shikon , un rei, quatre mitama. Autre sujet.

Selon Billy Ristuccia, presque tous les anciens manuscrits de Shiatsu contiennent une partie consacrée à la méditation et aux méthodes pour développer la puissance intérieure.

指圧秘図 Shiatsu Hizu, carte secrète du Shiatsu, est l’appendice d’un livre paru en 1933 (publié par Tanokura Kaisen, ‘Notes secrètes sur la thérapie des doigts et des paumes’), montrant que les Japonais n’hésitent pas à se réclamer d’une connaissance cachée, ésotérique, propre aux thérapies corporelles.

Et que penser de pratiques du Kohô Shiatsu comme
Arukōru Shindan-Hō アルコール診断法 Méthode de diagnostic par l’alcool, a priori bien peu scientifiques ?

Le Japon, pays multiple où tout et son contraire se côtoient dans la plus grande tolérance, est ici de nouveau une inspiration pour notre pratique.

Qui sommes-nous donc pour ranger au rang d’inepties des pratiques enracinées dans des cultures ancestrales et qui y ont fait leurs preuves, puisqu’on y a eu longtemps recours sur tous les continents, et encore aujourd’hui ? Et d’ailleurs, dans nos campagnes aussi.  

Teate


Revenons à Tobie Nathan qui cherche en permanence une pensée pour soigner.

Avec le Shiatsu, nous prendrions plutôt les choses à l’envers. Nous avons là un Art clairement Japonais dans ses racines et son essence, mais qui, pourtant, parle à l’humanité entière.

Travaillant dans le quartier européen à Bruxelles, j’ai déjà reçu de nombreuses nationalités de tous les continents, et personne ne m’a fait la remarque que ça ne marchait pas culturellement.

C’est que, nous ne cherchons pas ‘pour chaque patient dans ses attachements une pensée pour le soigner’ : nous mettons les mains.

A la base de toutes les thérapies du toucher, nous dit M. Masunaga, il y a le Teate
手当, littéralement ‘la main’ et ‘frapper, s’approprier’, dont M. Masunaga nous dit qu’il est ‘la forme première de toutes les thérapeutiques médicales’.

Dans une récente publication, M. Kawada (Blog Yoseido Shiatsu School) nous dit que ‘c
’est parce que le shiatsu possède ce mot Teate, cest à dire la main touchant lendroit qui devrait être touché intuitivement, que le shiatsu a pour vocation daider la personne qui souffre de douleur physique, psychique ou émotionnelle. D’ailleurs, le mot tsubo ( / vase ) qui correspond aux points des méridiens signifie aussi lendroit exact qui doit être touché’.

Nous n’avons donc pas de questions à nous poser concernant les personnes qui se présentent, il suffit de faire ‘teate’. A supposer même que nous ne puissions communiquer dans aucune langue, il suffit de faire ‘teate’.

Depuis la nuit des temps, les êtres humains savent poser les mains là où cela fait mal, bloque… et ceci quels que soient les pays, les croyances, les traditions…

Même si, évidemment, nos receveurs sont, morphologiquement, toujours différents et si nous pouvons observer des différences dues au lieu de naissance et de vie, au mode de vie, à l’alimentation, aux événements de la vie… un corps est toujours un corps et nous posons les mains sur ces corps.

Chacun est semblable, mais aucun n’est pareil.

Un Art Japonais pour le Monde


Bien sûr, nous allons décoder et travailler selon le cadre de référence qui est le nôtre. C’est là que nous avons par moments le problème inverse d’un ethnopsychiatre : nous pratiquons un art dont nous ne comprendrons jamais parfaitement les tenants et les aboutissants.  

C’est une partie de la réflexion menée dans mon livre ‘Le Shiatsu – Un Art Japonais’. Nous pratiquons un Art Japonais, mais ‘gaijin nous sommes et resterons’, càd que nous n’aurons jamais accès – en tant que non-Japonais – à l’âme profonde du Japon et ce qu’elle implique pour la pratique.

Mais ce n’est pas grave, si nous tentons d’intégrer l’esprit japonais qui est ouverture, curiosité, inclusivité, assimilation, paradoxes, respect et, avant toute chose : la pratique sans cesse répétée.

Corps-esprit ne font qu’un, et chacun le prendra par le bout qu’il veut.

Si c’est l’esprit, il va falloir diversifier, comme le fait Tobie Nathan.
Si c’est le corps, il suffira de poser les mains et de rentrer dans le ressenti, comme nous l’ont montré nos prédécesseurs sur la Voie.

Dans nos pays occidentaux, peut-être y faudra-t-il deux professionnels, un de l’esprit et un du corps pour retrouver un bien-être à tous les étages. Et parfois peut-être pas.

J’ai des clients qui viennent me trouver sans même savoir où ils mettent les pieds ni ce qu’on va faire, on leur a simplement dit que c’était bien. Même comme cela, cela fonctionne, parce que le corps reçoit.

Au fond, le Shiatsu consiste à rendre au corps la place centrale qui est la sienne. Redescendre du lanterneau mental pour revenir au hara, à Kikai, à la mer d’énergie.

J’ai eu récemment comme retour : ‘je ne connais rien d’aussi profond’. C’est que, par le corps, on touche à toutes les dimensions de l’être. Autre débat.

Merci à Tobie Nathan de m’avoir inspiré tellement de choses à partir de son livre ‘Secrets de thérapeute’. Lecture recommandée à tout thérapeute.

Bonne lecture, et bonne pratique !


Un petit bonus ? D'où vient le titre 'les choses visibles et invisibles ' ? Une autre méditation...