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Sunday, 8 December 2019

Origines et racines du Shiatsu (2)


II. Cantabile – Les racines - Remettre le Japon dans la pratique


La première partie de cet article démontait quelque peu les visions romantiques d’un art du shiatsu ancré dans le Japon ancien, et questionnait les amalgames, imprécisions, erreurs historiques qui ont été commises et répétées de génération en génération.

On peut toutefois concevoir que les pionniers du shiatsu étaient à la fois attirés par les techniques nouvelles et l’envie de sauver les meubles de la Tradition ancienne. Aucune Révolution, surtout qui ne propose rien, comme celle de Meiji, n’arrive à changer l’inconscient d’un peuple. 

Les Japonais, insulaires, ont une forte conscience de leur appartenance à quelque chose de spécifique. De nos jours, la télé japonaise parcourt le Japon en quête de Japonais, producteurs, artisans… qui ont gardé un savoir du passé ou innové… Si cela n’est pas révélateur de recherche de sens…

J’ai tenté de montrer qu’à côté de la modernisation à outrance, des résurgences de l’esprit ancien se sont manifestées, tandis que d’autres s’attachaient silencieusement à perpétuer dans leur coin des pratiques authentiques.

Notre héritage


Nous avons hérité pour notre part de … quelque chose avec un peu tout cela. Après la deuxième guerre mondiale, des Sensei Japonais ont été envoyés tous azimuts enseigner en Occident les arts Japonais, anciens et nouveaux. Peut-être l’américanisation accélérée du Japon a-t-elle incité des Maîtres de certaines traditions à s’exporter en Occident pour transmettre et préserver quelque chose. 

Et donc, les Japonais ont déposé entre nos mains un héritage fragmentaire.

Le shiatsu s’inscrit dans cette mouvance. Et nous avons, selon notre âge et notre lieu de résidence, étudié, soit avec un Japonais (qui ne dit et ne montre que ce qu’il veut bien), soit avec quelqu’un qui se situe quelque part dans cette filiation, a adapté, interprété, choisi des parties d’enseignement et laissé d’autres… 

Comme pour les recherches historiques, nous avons hérité de quelque chose au sujet duquel nous ne pouvons pas trop affirmer.

On voit bien la complexité de la filiation, entre le rêve du Japon ancien et authentique et tous les glissements qui ont pu s’opérer.

Est-ce à dire que nous sommes finalement incapables de définir exactement ce que nous faisons ?

Oui.

Est-ce à dire que nous ne savons pas ce que nous faisons ?

Non.

La pratique… C’est là qu’on nous attend.



Car cela va être à nous, Occidentaux, fascinés par la culture traditionnelle japonaise et aidés finalement par la distance avec le Japon, de petit à petit remettre le temple au sommet du village.
Non pas en portant le kimono et en mangeant des sushi (soit dit en passant, encore une invention moderne), mais en cherchant, en travaillant avec humilité et sincérité, dans le ressenti et l’ouverture du cœur (kokoro).

C’est bien plus une question d’attitudes à cultiver et qui nous rapprochent, instantanément, de l’esprit du Japon traditionnel.

Quelques pistes :


  • Renouer avec la chaîne de transmission du savoir expérimental, càd remettre à l’honneur l’apprentissage par la pratique, la rencontre de praticiens qui montrent ce dont ils ont hérité ou ce qu’ils ont trouvé en travaillant, s’en inspirer, chercher et transmettre après maturation notre propre expérience ;
  • Renouer avec un temps centré sur la Vie (les 5 Mouvements notamment), vivre et travailler en accord avec les cycles de la Terre, être attentifs aux messages subtils de l’environnement et s’y accorder ;
  • Sentir l’omniprésence de la Vie en nous, autour de nous, en toutes choses, travailler en interrelation, laisser monter le ‘frémissement’ (comme disent les Tantriques), laisser advenir, jaillir le courant de la Vie ;
  • Travailler dans l’instant présent, s’axer sur le processus et non escompter un résultat objectivé, planifié ou prévisible, être pleinement dans le souffle et dans la pression ;
  • Développer notre sensibilité, avoir la conscience de l’intangible à partir du tangible, des flux d’énergie, devenir de plus en plus sensation ;
  • Laisser émerger les phénomènes spontanés, sans toutefois les rechercher ou s’y attacher, donner de l’espace, de l’amplitude, accueillir l’imprévisible, savoir improviser ;
  •  Développer notre expérience intérieure et travailler à notre ‘purification’ (au sens Shinto, enlever les kegare, impuretés) pour laisser émerger notre nature originelle ;
  • Développer une attitude intérieure d’invitation et d’accueil, une ‘passivité’, en résonance ;
  • Ressentir l’énergie vitale et se laisser porter, développer une conscience claire et non-troublée ;
  • (Ré)-inventer nos katas en séance, càd les formes par lesquelles le courant de la Vie pourra s’écouler et l’inattendu pourra surgir.

    Le travail en seiza est déjà en soi un kata de la réceptivité, avec des corollaires : diminuer la force, effacer la présence, travailler sans tension, traverser la douleur, diminuer la part de la volonté, s’installer dans la stabilité.

    Lorsque je pratiquais le Kyudo, art martial où les katas sont très importants, entre l’entrée dans le kata et la sortie, j’étais pris dans une espèce de mouvement hors du temps et qui se suffisait à lui-même. On se sentait porté et capable de faire des choses difficiles (s’harmoniser à l’autre, tenir longtemps des positions douloureuses, sentir le mouvement dans l’immobilité…)

    I
    nventer des formes pour pratiquer, sans rigidifier pour autant, permet d’entrer facilement dans la dimension de la pratique. Entrer en chaque séance comme dans un Kata, dès que nous entrons dans le champ de notre receveur et que celui-ci nous accueille. 
    Le travail en Kata implique de travailler avec la bonne intensité, au bon moment et avec la bonne distance.

    Dans le même ordre d’idée, l’espace où nous travaillons peut être ritualisé, de même que la préparation à la pratique ;
  • Garder la conscience de travailler entre Ciel et Terre, les genoux dans la Terre et la Tête au Ciel, connaître notre place, à l’image de l’idéogramme du Roi (cfr texte précédent A quoi ressemble une séance de shiatsu), développer le centre et ne jamais le perdre ;

La forme


Dans son excellent article cité plus haut, M. Noguchi parle des artisans japonais qui ne prétendent jamais avoir réalisé quelque chose (le pronom ‘je’ n’est normalement employé que pour éviter la confusion), mais disent que le travail s’accomplit, spontanément, de manière improvisée, grâce à une force qui n’est ni de la volonté ni de la tension.

Et donc, pour nous qui pratiquons un Art japonais, non pas je fais du shiatsu, mais le shiatsu s’accomplit, comme quelque chose de naturel. Grâce, bien entendu, au savoir-faire de l'artisan.



Ces quelques aperçus de ce que nous pouvons travailler ne sont pas présentés de façon très ordonnée, ils représentent quelques exemples de ce qu’on peut pratiquer en séance et de la façon d’apprendre. Ces attitudes nous replongent dans le Japon ancien, sans pour autant être un spécialiste du Japon.

La formule


Et après la forme, seulement, vient la formule (qui est une petite forme, diminutif latin), càd qu’on peut évidemment partir à la recherche d’éléments de savoir, culturels, théoriques, historiques, voire même savants. Dans l’ordre : la forme, puis la formule. ‘ Grâce aux pratiques du corps, accepter le savant et le spéculatif’.

Et donc, oui, allons voir le Japon, allons ressentir là-bas, étudions les arts martiaux, lisons les documents anciens, pratiquons la méditation, une spiritualité japonaise, exerçons-nous à la calligraphie de kanji, étudions différents styles de shiatsu, cuisinons Japonais, que sais-je ?... et voyons comment tout cela peut enrichir notre pratique. 

Chacun, en fonction de ses affinités, aimera nourrir sa pratique d’éléments extérieurs, créer des ponts, faire des analogies (pensée orientale oblige).  

Soyons curieux, dépassons les lieux communs pour développer les champs de l’expertise. Et partageons nos trouvailles.

Sans oublier que nos premiers enseignants sont nos receveurs, dans la pratique, au quotidien.

Pratiquer, pratiquer et pratiquer


Nous n’arriverons pas à faire progresser l’intérêt pour le shiatsu en inventant une vérité  ou revendiquant une légitimité. Le travail sur nous-mêmes est la première chose à faire quotidiennement et la Voie est bien celle du corps.  A partir de là, nous pourrons redécouvrir une authenticité proche de l’esprit japonais, et remettre ainsi le temple au sommet du village.

Entre Ciel et Terre. Pour que l’on puisse entendre le chant du shiatsu sur les flux stochastiques de notre monde troublé.

Je citerai pour terminer la conclusion d’un collègue suisse, Peter Itin, après qu’il ait tenté de démêler les origines du shiatsu : ‘les noms ne m’intéressent plus, mais bien l’histoire (history) du Shiatsu, une histoire (story) entre technologie et temple, dans le champ relationnel science/modernité et spiritualité/tradition’.





Friday, 17 August 2018

Le shiatsu, un art japonais


Il arrive que l’on me pose la question en cabinet : au fond, c’est quoi, le shiatsu ? Cela vient d’où ?

Karma, peut-être. Maître Ohashi m’a dit, un jour : « tu dois accueillir dans ton cabinet des avocats, des médecins, des professeurs… des grands intellectuels qui ont besoin de beaucoup d’explications.» 

Volontiers, mais la séance de shiatsu est un moment précieux, qui permet justement d’éteindre Radio Mental pour laisser venir le ressenti, permettre au corps de reprendre sa place.

Inversement, je pose parfois la question à quelqu’un qui vient pour la première fois : « Vous avez déjà fait du shiatsu ? Savez-vous ce que c’est ? ». Car on voit bien que certaines personnes s’attendent à recevoir un massage à l’huile, ou ont déjà fait « du shiatsu » sur leur lieu de vacances. Ou encore, elles ne savent pas du tout ce que c’est, mais on leur a dit que c’était bien. Dans ces cas-là, je me limite à expliquer comment on va travailler.

Belle confiance ! Beau lâcher ! Peu importe ce que c’est, au fond, c’est le ressenti qui compte, en fin de séance et sur la durée…

La pratique avant tout !


Un matin, un homme avait pris rendez-vous et je le vis arriver avec son fils. A ma grande surprise, le père désigna le futon au fils et lui dit que cela lui ferait du bien. Réticence… car il vaut mieux que l’initiative vienne de la personne qui veut être traitée. Mais là, personne n’avait le choix. En traînant les pieds, le fils s’installa, n’ayant de surcroît aucune idée de ce qui allait lui arriver. Nous fîmes une séance, il me posa quelques questions… J’appris par la suite que, rentré chez lui, il était parti courir, ce qu’il n’arrivait plus à faire depuis un moment, car il avait des problèmes d’asthme et d’articulations. Et que pendant plusieurs jours, il resta intarissable d’éloges sur le shiatsu auprès de ses amis, demandant pourquoi ce n’était pas plus connu et reconnu.

Effectivement : pas besoin de savoir ce que c’est, et pas besoin d’y croire pour en ressentir les bienfaits.

Si, en séance, on peut en rester là, c’est magique. Pour le praticien : juste poser les mains, et travailler dans la posture et l’intention justes. Pour le client : juste recevoir.

Le shiatsu est d’abord essentiellement une pratique. Le ressentir parle plus qu’une explication. Je pratique est mieux que j’explique.

Néanmoins, nous tentons ici une définition. Et donc…

Explication courte


Voyez la vidéo sur le channel Youtube Shinmon Shiatsu, qui tente de répondre par l’essentiel à la question « qu’est-ce que le shiatsu ? »
.
Si vous n’avez jamais fait de shiatsu, vous pouvez commencer par là.

Ensuite, ou si vous souhaitez approfondir tout de suite, continuez ci-dessous.



Comprendre le sens : regarder les idéogrammes


Pour tout ce qui vient d’Extrême-Orient, que ce soit Chinois ou Japonais, il existe une façon très simple d’aller au cœur de la définition : analyser les idéogrammes.

Les idéogrammes sont des dessins stylisés, épurés par des milliers d’années d’utilisation. Ils représentent, montrent. Un Oriental voit ce qu’on veut dire, il n’agglomère pas en mots des syllabes vides de sens. Peu importe la prononciation des idéogrammes : il suffit de les regarder pour se pénétrer de leur sens.

Dans le cas de Shiatsu, nous en avons deux, prononcés SHI et ATSU, que l’on traduit généralement par « doigt » et « pression ». Et donc le shiatsu, c’est une pression des doigts. Traduction communément acceptée.

Les idéogrammes plus complexes sont toutefois composés de radicaux, porteurs de leur propre sens. C’est le cas de SHI – ATSU. 

Faire cette analyse ici alourdirait l’article. 

Pour creuser toutes les subtilités que l’on peut découvrir derrière « pression des doigts », je vous invite à aller à l’article connexe.

Chercher les origines et les influences


Il faut savoir que le nom shiatsu est une invention récente, qui n’a même pas encore 100 ans. 

Par contre, les racines du shiatsu remontent très loin et sont très diverses : 

  • Médecine traditionnelle chinoise (MTC), méridiens, points, diagnostic, nature et mouvements de l'énergie... 
  • Taoïsme (Yin/Yang et 5 éléments)
  • Shintoïsme ( conception holistique, aspects « Shin », importance de la Nature, Kototamas)
  • Bouddhisme (compassion, vacuité, (non-)intention, interrelation…)
  • Cosmologie (place de l’homme dans l’univers)
  • Pratiques de massage (Anma, Ampuku, Do In…) 
  • Diététique (nature des aliments)
  • Arts martiaux (travail avec le hara, déplacements…) 
  • Et même des influences occidentales, puisque la médecine occidentale était déjà répandue au Japon lors de l’apparition du terme « shiatsu ».  


Pour connaître toute l’histoire, consulter l’article très documenté écrit par Ivan Bel sur son site Ryoho Shiatsu.

Quand on dit que l’on fait du shiatsu, il y a donc ces multiples influences à divers degrés… et d’autres un peu obscures. Monsieur Masunaga lui-même, dans son livre « Shiatsu et Médecine Orientale », avoue ne pas bien arriver à démêler les origines du shiatsu, apparu pourtant de son vivant, tant il y avait au Japon à cette époque un bouillonnement d’initiatives et de recherches en tous genres…

Sur la petite centaine d’années d’existence du Shiatsu, plusieurs écoles se sont créées et développées, au Japon d’abord, puis dans d’autres pays. Des maîtres ont créé leur propre style et l’ont transmis. Les élèves, japonais ou occidentaux, en ont développé une compréhension et une pratique qui leur est propre, en fonction de leurs affinités et de leur sensibilité.

Quand on me demande s’il faut beaucoup étudier pour faire du shiatsu, j’ai coutume de répondre que ses racines remontent à quelques milliers d’années et qu’il est donc impensable de tout en comprendre sur une seule vie. On peut dire qu’il y a autant de shiatsu que de praticiens de shiatsu, chacun étant quelque part sur son chemin.

Alors, comment être sûr de recevoir un bon shiatsu ? Un bon vin est un vin que vous aimez, dit-on dans le monde vinicole. Un bon shiatsu est un shiatsu qui vous convient, donné par un(e) thérapeute avec qui « ça passe bien ».


Tenter de saisir tous les aspects


Autant pour l’étymologie et les origines. Vous avez compris qu’une définition va être compliquée. Et on en rencontre de très différentes, toutefois partielles. 

Ainsi :
  •  Ce n’est pas qu'un massage, puisqu’on effectue des pressions avec les doigts et on travaille sur l'énergie. Parfois on peut frotter, chauffer, étirer certaines parties du corps, mais ce n’est pas que du massage à proprement parler. On ne travaille pas sur les muscles. On n’utilise pas d’huile. On reste habillé.
  • Ce n’est pas qu’une technique. A la base, il y a une technique exigeante à apprendre, bien entendu. Mais si on fait juste la technique, si on en reste à la sortie de l’école, ce n’est pas du shiatsu, c’est la répétition mécanique de gestes.  Comme en cuisine, le fait d’additionner les ingrédients en suivant le manuel ne va pas nécessairement donner un bon plat. Il y a l’apport personnel du cuisinier.
  • Ce n’est pas que du bien-être. Evidemment, le shiatsu, travaillant sur le parasympathique, procure et installe une profonde détente. Mais il permet aussi de résoudre beaucoup de problèmes, de blocages, de maux… Et il travaille fort bien en prévention. Il a donc de forts aspects thérapeutiques.
  • Inversement, ce n’est pas qu’une thérapie non plus. On peut traiter un problème précis, mais on n’est pas obligé d’avoir un problème pour faire du shiatsu. Vouloir rester en bonne santé est l’idée générale à la base.
  • Ce n’est pas qu’une discipline corporelle. La porte d’entrée est le corps, ce qui est une excellente chose. Mais les effets ne se limitent pas au corps. Beaucoup de points sont la porte d’entrée vers les niveaux psychologique, émotionnel, spirituel…
  • Ce n’est pas que de l’énergétique, parce qu’on touche, c’est très concret. On travaille pourtant sur l’énergie via le système des points et des méridiens, pas sur les muscles (c’est pour les kinés), ni sur le squelette (cela se passe chez l’ostéopathe).
  • C’est un art de vivre, mais pas seulement. Faire régulièrement du shiatsu permet, avec le temps, de changer beaucoup de choses dans sa vie. Le corps reprend la direction des opérations, être à l’écoute du corps rend certains comportements impossibles, comme mal manger, vivre stressé, procrastiner, se laisser dominer par ses émotions, les circonstances de la vie, un environnement malsain…



Donc, le shiatsu n’est pas ces différentes choses prises séparément, mais il est tout cela en même temps, et je suis certain qu’on peut compléter la liste. Cela nous rend la définition toujours compliquée. Il va falloir simplifier.

Le shiatsu est un art

Less is more.

Gardons en tête que c’est avant tout une pratique.

Ensuite, je retiendrais deux mots uniquement. Premièrement, le shiatsu est un art.

Le mot « art » implique, à la base, une technique, une intervention concrète. On réalise quelque chose de visible, d’audible, de tangible… En même temps, intervient le ressenti, le subjectif, la communication entre vous et moi, quelque chose qui passe à travers une forme et amène le changement.

On considère bel et bien que l’art s’adresse aux sens, aux émotions, à l’intellect, à l’intuition.
L’artiste « montre » quelque chose, et cela va agir sur le récepteur, qui va laisser ce travail « l’imprégner » à plusieurs niveaux, puis l’ouvrir, le transformer.
 
L’art vous « prend aux tripes » et vous repartez changé, cela vous a fait avancer. En shiatsu, l’impulsion est donnée au corps, qui lance le processus d’auto-guérison, de rééquilibrage, de transformation/transmutation.

Dire « art » à propos de l’Orient fait immanquablement penser aux arts martiaux. Ce n’est pas une mauvaise analogie.

Tous les arts japonais qui se terminent par DO (aikido, judo, kendo, kyudo, chado, shôdo…), DO signifiant la Voie, impliquent une technique exigeante, un cheminement personnel, un travail sur soi,  une maîtrise de soi, un travail à partir du Hara… Ils sont très physiques, et mènent à une réalisation humaine et spirituelle. Beaucoup d’arts martiaux comportent d’ailleurs des techniques de santé. 

Certains parlent de Shiatsudo, « la voie de la pression des doigts ». Praticien et client sont ensemble sur la Voie, le shiatsu est un accompagnement.

Dire du shiatsu que c’est un art, c’est bien pratique pour résumer. On voit bien toutes les nuances et les connotations là derrière. Beaucoup d’arts japonais s’expriment dans la sobriété, le minimalisme. Ils suggèrent. Ce que j’appelle : « rester en deçà », sans choisir explicitement tel ou tel aspect. Dire « art », c’est rester en-deçà.

Dans une explication verbale à nos clients, il faudra bien franchir la ligne et  « aller au-delà ». Le shiatsu est un art avec une finalité.  Chacun complètera. Un art du bien-être, du toucher, de la santé, du soin, de l’énergie vitale, un art de vivre… et bien d’autres choses. La finalité mise en avant dépendra du praticien, de ses affinités, de ses inclinaisons personnelles, de son parcours sur le chemin… qui interagissent avec ce que recherche, consciemment ou inconsciemment, le client. Ainsi attirons-nous, dit-on, les personnes que nous pouvons aider.

Au passage, cela nous permet de rester humbles. Personne ne détient la vérité. Personne ne peut critiquer d’autres collègues ou d’autres écoles, car ils pratiquent différemment. La diversité est un enrichissement. Sol lucet omnibus.

Et à propos d’humilité… Le praticien de shiatsu est-il donc bien un artiste ? Oui, car « l’artiste authentique doit apprendre à s’effacer devant l’Art », nous dit Marc Halévy dans « Les mensonges des Lumières », ajoutant « l’œuvre n’est sublime que dans le sacrifice de l’ego ». J’ai trouvé quoi dire, quand un client s’exclame « VOUS m’avez fait beaucoup de bien ». Je réponds : « Ah, mais, le shiatsu, c’est formidable ».

(Concernant les rapports du shiatsu avec l'art, en particulier la musique, lisez l'article associé).

Le shiatsu est un art japonais


Dans tout ce qui précède, le Japon est omniprésent. Pourquoi donc en rajouter et dire que c’est un art japonais ? Parce qu’il faut insister sur cette dimension japonaise, qui implique beaucoup de choses.

Même pour ceux et celles qui ont passé de nombreuses années au Japon, il est très difficile d’y rentrer vraiment. Insulaires et fortement identitaires, les Japonais font la différence entre ce qui est eux et pas eux, l’intérieur et l’extérieur.

En tant qu’Occidentaux, nous ne sommes pas eux. « Gaijin », étranger, signifie d’ailleurs les gens du dehors, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas eux. Et donc, aussi aimables, polis et accueillants que soient les Japonais envers nous, nous ne deviendrons jamais des Japonais. C’est un seuil infranchissable.
Il y a des choses qui ne nous seront jamais expliquées ou montrées. Il importe de ne jamais l’oublier.

Pourtant, il y a une réelle ouverture. Après-guerre, tant de Japonais sont venus enseigner leur art (martial, méditation…) en Occident. Le shiatsu s’inscrit dans cette mouvance. L’américanisation forcée du Japon dans la seconde moitié du XXème siècle pourrait avoir été un déclencheur. Conscients que tant d’aspects traditionnels du Japon risquaient de disparaître, les enseignants seraient venus semer chez nous les graines de la perpétuation.

Il nous incombe de les laisser germer et de nous efforcer d’intégrer à notre pratique des éléments japonais, de nouveau, selon notre compréhension et nos affinités. Cela ne se limite pas à la déco du cabinet. On peut pratiquer une autre discipline japonaise pour enrichir notre pratique.  Ou s’immerger dans la culture japonaise. Ou aller là-bas.

Sans être des Japonais, nous pouvons adopter certaines pratiques immédiatement visibles dès que l’on met un pied au Japon. 

Par exemple : 


  • L’étiquette : le cabinet est un dojo. On ne rentre pas avec ses chaussures, il y fait propre, accueillant, l’énergie est tranquille…
  • La sincérité : pratiquer avec un cœur sincère. « Le Ciel est touché par les hommes sincères ».
  • L’exigence de qualité : être présent à chaque instant, à l’écoute, au service…
  • L’accueil joyeux : les Japonais aiment rire, contrairement à l’idée qu’on s’en fait.
  • L’ouverture d’esprit et la curiosité : le shiatsu est la synthèse de multiples influences. Cette synthèse n’est pas terminée.
  • La sobriété et l’efficacité du geste : no nonsense. Il n’est pas nécessaire de s’étendre, mais de travailler.
  • Le respect et la non-intrusion.
  • La simplicité : vivre simplement et agir en conformité.
  •  …


Et parmi les concepts-clés de la culture japonaise, beaucoup peuvent nous aider dans notre pratique, comme :
  • Gambari : patience et détermination mènent à la réussite
  • Iitoko- Dori : adopter des éléments de culture étrangère, faire sa propre synthèse
  • Kisetsu : avoir le sens des saisons, s’accorder à l’énergie naturelle ambiante
  • Wabi sabi : simplicité et élégance, esthétique des gestes, de la vie…
  • Le centre creux, la conception du Vide, qui ne « fait rien », mais s’avère indispensable

Dans le monde occidental, on ne met pas toujours suffisamment l’accent sur les aspects japonais à la base du shiatsu. Connaître le contexte d’origine d’une pratique éclaire et guide celle-ci. Même si – et c’est important – le shiatsu semble avoir vocation d’universalité et fonctionne très bien dans des cultures qui, a priori, sont très éloignées de la culture japonaise.

Donc, pour paraphraser une image japonaise célèbre :

  • Les racines : le Japon. 
  • Le tronc ; le shiatsushi
  • Les feuilles : les innombrables applications du shiatsu.


Pour terminer...


Le shiatsu, un art japonais.

Si on se place sur le plan intellectuel, on peut continuer à raisonner à l’infini sur ce thème. C’est la nature de notre mental. Puisque nous en avons un, c’est bien de lancer la machine. De temps en temps.

J’ai eu l’opportunité d’étudier avec un Japonais, Kawada Sensei. Les explications lui importaient peu. « Vous sentez ? ». La sensation. Et le sens. C’était toujours la question.

Avant tout, un art se pratique. Et je vois les effets transformateurs du shiatsu. La personne qui sort n’est plus la même que la personne qui est rentrée.

Je suis heureux de progresser sur la voie de ce bel art, avec tout ce qu’il implique.

Sunday, 12 August 2018

Technique, improvisation et sons dans l'art du shiatsu


Parmi les professeurs inspirants que j’ai la grande chance de rencontrer, il en est, comme Bernard Bouheret et Stéphane Vien, qui n’hésitent pas à parler de musique, voire à fredonner une petite chanson ou un air d’opéra en montrant un mouvement.

C’est que le shiatsu et la musique ont beaucoup à voir, mélodiquement, rythmiquement… Il y a résonance dans le travail, entre le donneur et le receveur. Et quand on est joyeux – la joie s’exprime dès que le Cœur est ouvert -, on a envie de chanter. D’ailleurs, cela détend parfois l’atmosphère, au besoin. Le shiatsu réveille la bonne humeur.

La musique au corps


A l’âge de 15 ans, je me suis ouvert aux sons et à la musique. Depuis que je fais du shiatsu, le lien entre musique et shiatsu vient me titiller. Jusques et y compris dans la façon de travailler. 

Pour illustrer cette idée,  je vous emmène à la découverte de l’art de l’improvisation musicale, tel que la pratique le grand organiste français Jean Guillou.

Etrange parallèle ? L'orgue, bien utilisé, m'a toujours fasciné par la diversité de ses sons dans des lieux qui résonnent et sont énergétiquement puissants. Pas question toutefois de cantiques mièvres, accompagnés sur des instruments asthmatiques. Visons de suite le sommet.

A 88 ans aujourd'hui, Jean Guillou continue à libérer un KI phénoménal. J'ai des souvenirs de concerts gravés dans mon corps où, pris dans une déferlante d’énergie, mon point KIKAI se contractait et se dilatait sans arrêt. Musique « tripative », comme dirait Stéphane Vien.

Original, puissant, dionysiaque, rebelle à toute école, libre de tout cadre dogmatique ou religieux, jouant tout par cœur, n’interprétant jamais rien deux fois de la même façon, c’est un homme inspiré et inspirant. J’eus le plaisir de le rencontrer à plusieurs reprises. C’est ainsi qu’il me permit un jour de sentir ses bras et son dos pendant qu’il jouait. Ce qui nous ramènera bien vite au shiatsu.

Voici  pour illustrer le propos une improvisation expliquée par le musicien. Tout de suite, les analogies avec le shiatsu apparaissent.

Observez d’abord la position du corps 


  • Il n’y a aucune tension dans les bras et les articulations. J’ai pu le vérifier sur lui : rien. L’impulsion vient des épaules, et les doigts sont totalement relax et font ce qu’il veut, sans force.
  • Il y a une assise dans le hara qui permet un centrage sur le banc, et donc des  déplacements dans tous les sens : haut/bas, gauche/droite. Pas de gesticulation inutile. La première chose que le Maître enseigne, c’est la bonne assise de base.
  • Le dos ne repose sur rien, il est droit sans être tendu, vu que l’assise est très stable.
  • Mains et pieds ont leur indépendance totale.
  • Pour ce qui est de l’énergie vitale, Jean Guillou a environ 85 ans au moment de cet enregistrement.

      Maintenant regardez

                                         
                                             (mettre le casque pour un effet optimal)





Qu'entendons-nous dans l'explication ? 



  • Il y a’sur l'instrument une variété de timbres différents, chacun avec un caractère propre, qu’on va faire entendre séparément, puis les mêler. Cela me fait penser aux méridiens, avec chacun leur couleur, leur caractère, leur nature.
  •  Le discours musical s’articule autour de thèmes et de leurs timbres. Quelque chose se construit. A ce stade, le mental peut intervenir, il est capable d’expliquer ce qui se passe.
  • Puis toutes ces voix et tous ces thèmes vont se mêler et partir dans un grand crescendo. Dès ce moment, le mental se tait, l’énergie jaillit, l’improvisation se construit « toute seule ». 
  • Observez bien la fin, quand l’écho disparaît lentement, le musicien est habité encore de ce qu’il vient de faire. Cela me fait penser au « zanshin » du Kyudo : la flèche est partie, l’énergie continue. 
  • Et si vous regardez jusqu’à la dernière seconde… Mais oui, c’est bon de rire. Toutes les tensions sont libérées. Et d’ailleurs, doit-on toujours se prendre au sérieux ? N’est-ce pas léger et joyeux quand on termine ? 

Des façons semblables de travailler


Bien sûr, pour faire cela, il y a une technique infaillible et plus de 70 ans de métier. Mais, de même que les anciens Chinois pensaient par analogies, cette improvisation me fait penser à une séance de shiatsu :


  • Il y a notre technique, là où nous en sommes, et l’école qui nous a enseigné un style. C’est bien pour commencer, après, on peut libérer et ouvrir tout cela. La technique, comme pour un musicien, cela se travaille chaque jour, sans arrêt. Do In, méditation, stages, posture, culture générale. Et en séance. Bernard Bouheret parle ainsi du Maître qui nous regarde travailler. Il s’agit d’être attentif à chaque instant à ce que l’on fait.
  • Dans une  séance de shiatsu, il y a certes une idée de base sur ce que l’on va faire, mais toujours, en chemin, l’improvisation s’installe. Les mains vont « toutes seules » là où le corps les « appelle ».
     
  • Il y a une phase où on peut formuler ce qu’on est en train de faire. Il peut arriver qu’on rentre tellement dedans qu’on ne sache plus ensuite ce qu’on a fait. Et quand on termine, zanshin ! Personne ne bouge, l’énergie est là. Quand le mouvement du corps s’arrête, le mouvement du KI se perpétue.

    C’est possible si on a réussi à intérioriser, à connecter avec le cœur, à entrer en résonance. Et là, même les personnes les plus bavardes ne disent plus rien. Ce Zanshin, je le matérialise souvent par une pression harmonisante sur C7 – Shinmon.


Shiatsu et musique… d'autres rapprochements


  • Il y a encore tout un univers à explorer sur l’utilisation des Kotodama, des sons primordiaux japonais, des norito (prières Shinto) ou des sutras. On sait par ailleurs que certaines fréquences et certains timbres correspondent aux organes.
  • Il peut arriver qu'en travaillant un rythme s'impose en moi, une couleur de son ou une mélodie me passe par la tête. Y être attentif peut m'indiquer la voie à suivre, ou libérer des images intérieures.
  • Comment travailler avec un « beat » lent, une pulsation tranquille  et continue du début à la fin, ce qui est bien plus difficile, comme en musique, que d’aller vite ? A quels endroits du corps le rythme change-t-il ou un point d’orgue s’impose-t-il ? Quel rythme choisir pour un kenbiki qui corresponde exactement au client ?
  • Il m'arrive de tenter des "accords", à plusieurs doigts sur un ou plusieurs méridiens. C'est souvent intéressant. Mais je ne connais pas de théorie à ce sujet.
     
  • Comment libérer des moments « d’impro » où les mains vont toutes seules comme un ballet là où elles doivent aller, sans l’intervention d’une volonté quelconque ? Et qu’après le client vous dise : « vous avez trouvé les points qui en avaient besoin ».
  • Et l’importance du silence… La musique naît du silence. Le silence qui suit une pièce de Mozart est encore de Mozart, dit-on. Les mains sont silencieuses quand elles se posent pleines d’énergie, notre silence intérieur vient nourrir ce qui se passe là.
  • Il s'agit également d'entrer en résonance… Sur quelle « fréquence » émettons-nous en séance ? Comment découvrir sa propre résonance, entrer en résonance avec notre receveur, libérer la résonance profonde du receveur, parasitée par les circonstances de sa vie ? Il s’agit pour le praticien d’être en haute vibration, et de pouvoir moduler avec chaque personne.

Le shiatsu est un art, disions-nous dans un autre article, en cherchant à le définir. Qu’en pensez-vous ?

Le dernier mot à Jean Guillou, qui aurait aussi été un Maître sur un tatami 


« L’organiste ne doit chercher aucun autre soutien, hormis celui de son séant sur le banc. Mais cet appui doit être tel qu’il puisse être en mesure de permettre à l’exécutant une « suspension » totale des bras et des mains qui évitera ainsi toute crispation et donnera une complète liberté d’action...  On ne saurait espérer aucune musique, aucune expression profonde de soi-même sans cette libération du geste ». Jean Guillou, L’orgue,  souvenir et avenir.