Friday, 2 December 2022

Secrets de Shiatsu (I) : thérapeute, légitimité et premiers instants

 Inspiré par le livre de Tobie Nathan ‘Secrets de thérapeute’


Tobie Nathan est, depuis 50 ans, ethno-psychiâtre. Il considère que chaque ethnie a son inconscient collectif, son langage, ses traditions, ses mythologies, son rapport au monde des esprits… et que, par conséquent, on ne peut pas traiter cette évidente diversité avec le seul héritage des pères occidentaux de la psychanalyse.

Dans ce livre très authentique, j’ai trouvé beaucoup de bonnes inspirations pour notre pratique du Shiatsu.

Aujourd’hui : Sommes-nous des thérapeutes ? Sommes-nous légitimes ?  Retour aux premiers instants.

Thérapeute ou pas ?


Thérapeute, ouh, le vilain mot, qui, sous certains cieux, suscite de suite l’ire des censeurs sentencieux dévoués à une version autoritaire et monopolistique de la science, génératrice au final de novlangues et de stratégies pour se faire à faire sans dire.

A un autre niveau, la vraie question est : sommes-nous des thérapeutes ?

Comme toujours, il conviendrait de revenir à l’étymologie, sens premier du mot, nécessairement dilué, galvaudé, mal traduit, voire perverti au cours du temps.

Jean-Yves Leloup
(Prendre soin de l’Etre – Philon et les Thérapeutes d’Alexandrie)  nous rappelle cette nécessité de revenir aux origines.  Philon d’Alexandrie a vécu précisément aux alentours de la naissance et de la mort du Christ. Il décrit une communauté juive appelée ‘les Thérapeutes’ , vivant aux environs d’Alexandrie selon des règles qui leur sont propres.

Au temps de Philon, le mot grec ‘therapeutès’ signifie à la fois ‘servir, prendre soin, rendre un culte ‘ et ‘soigner, guérir’. Un cuisinier ou un tisserand est, pour Platon par exemple, un ‘therapeutès somatos’, un thérapeute du corps.

Ainsi, nous dit Jean-Yves Leloup, un thérapeute est un tisserand, un cuisinier, quelqu’un qui prend soin du corps et des images qui habitent son âme, qui prend soin des dieux et des paroles que ceux-ci disent à son âme (c’est donc un psychologue), il prend soin de son éthique, il veille à être heureux, simple, sage… Et il sait prier pour la santé de l’autre, c’est-à-dire appeler sur lui la présence et l’énergie du Vivant qui seul peut guérir toute maladie et avec qui il coopère.

‘Le thérapeute ne guérit pas, il prend soin, c’est le Vivant qui soigne et qui guérit’.

Personne ne guérit personne. Paracelse disait déjà au 16ème siècle : ‘l’homme propose, mais c’est Dieu qui guérit’. Même ceux et celles que l’on appelle, faute de mieux, guérisseurs et guérisseuses.


Jean-Philippe De Tonnac (Le cercle des guérisseuses) apporte ici la nuance qui s’impose : ‘ Guérisseuses : si le terme ne fait pas l’unanimité chez elles, il a le mérite de dire les choses le plus simplement du monde. Des femmes dont les mains, les gestes, le regard, les intentions, les pensées, la vie tout entière, sont tournés vers la guérison’.

Donc, si quelqu’un guérit après un traitement, c’est que son thérapeute n’a qu’un but dans la vie, l’aider à aller mieux.Je ne vois en cet homme nul motif de condamnation’, disait déjà Ponce-Pilate, avant de retourner sa toge.

Devenir thérapeute résonne parfois comme une vocation, un appel auquel il n’est pas possible de se soustraire. Tobie Nathan, commence par dire : ‘Thérapeute, je l’ai été tout au long. Décidé à forcer le destin, j’ai commencé bien avant d’y être autorisé, j’avais à peine 18 ans’.

La voie thérapeutique connaît bien des itinéraires. En Shiatsu, nous prenons soin des gens qui viennent nous voir, nous posons les mains et nous tentons de rendre au corps sa faculté d’auto-guérison. Nous sommes donc bien des thérapeutes, quand on a bien compris ce que veut dire thérapeute.

Par contre, nul besoin de se revendiquer thérapeute si c’est pour créer des catégories, des niveaux, des compétences illusoires. Les réflexions comme quoi l’on pratiquerait du shiatsu thérapeutique, par opposition à d’autres qui ne feraient que de la relaxation, sont déplacées et déplaisantes.

Car dès que l’on pose les mains dans cet esprit qui prend soin, avec toutes nos capacités du moment et tout notre cœur, et que la personne se sent mieux après la séance, nul besoin de qualifier ou de disqualifier… c’est, au sens premier, de la thérapie.

Les dérives sectaires qu’on nous agite sous le nez dès que l’on emploie certains mots, ne sont pas propres à nos pratiques, techniques et arts bien exercés. Elles sont le fait d’individus isolés dont le comportement déviant s’exercerait en fait dans n’importe quelle discipline.

Bon thérapeute ou pas ?


Ensuite vient le doute de savoir si nous nous y prenons bien. Lors de stages, d’échanges… on entend régulièrement, que ce soit exprimé ou en filigrane, des doutes sur la légitimité. Suis-je bien à ma place, suis-je bien compétent, suis-je la bonne personne pour aider les autres ?

‘C’est le doute qui pousse l’homme en avant’, nous dit Paulo Coelho.

Tobie Nathan, lui, ne s’en cache pas : quelles qu’aient été les distinctions qu’on lui a attribuées, ‘je ne me suis senti à ma place dans aucune, obsédé par le sentiment d’être un usurpateur. Jusqu’à ce que je comprenne, il y a peu, que ce sentiment est inhérent à la fonction de thérapeute’.

En effet, ‘reste la question lancinante de sa propre légitimité. Qu’est-ce qui m’autorise à bricoler les devenirs, à modifier l’ordre des choses ?’

Etre thérapeute ne consiste donc certainement pas à se mettre au-dessus des autres, à décider à leur place, à régler leurs affaires, à les pousser à ceci plutôt que cela. Le gourou, c’est celui qui décide à votre place de ce qui est bon pour vous. Les influenceurs, c’est sur les réseaux sociaux. Les mots ‘vous devez’ et ‘il faut’ n’ont pas leur place dans nos cabinets.

Qu’un thérapeute de renom continue, aujourd’hui encore, à douter, serait plutôt rassurant.

La rate qui se dilate…


Je mettrais toutefois une nuance pour le Shiatsu. Car ce sentiment d’usurpation me paraît plutôt du domaine du mental et des thérapies du mental.

En ce qui nous concerne, en effet, il suffit de revenir à la base ‘poser les mains’, de nous faire confiance, d’entrer dans le ressenti, de détecter… et non de douter de ce que nous ressentons. Tout ressenti est bon et ‘normal’, tant chez les receveurs que chez les donneurs. Je m’aperçois, avec le temps, que mes mains savent quoi faire et vont où les points appellent (étymologie de ‘tsubo’, d’ailleurs).

Mais on voit bien les tentatives d’intellectualisation du Shiatsu, par l’instauration de ‘principes’,  de protocoles rigides ou de tableaux à appliquer. Cette façon de faire (ou de ne pas faire, au final) est immanquablement génératrice de doute sur le choix du traitement qui va être donné. Or, s’il est opportun de douter de quelque chose, ce serait plutôt des tentatives d’intellectualiser le Shiatsu.

En quelque sorte, nous ne pensons ‘rien’ et c’est là qu’est la véritable puissance : écouter l’autre et non notre bavardage intérieur, accueillir et non parler, avoir l’intention et non vouloir, discerner et non choisir, en imposer sans s’imposer…

Savoir qu’on ne sait pas n’est pas de l’usurpation, mais de l’humilité. D’ailleurs, les praticien(ne)s expérimenté(e)s vous le diront : plus on avance, moins on en sait, moins on comprend, mais la séance se fait quand même.


Et revoilà Shoshin


Ce qui nous ramène à nos débuts de praticien(ne).

Quand on débute, nous dit Tobie Nathan, on ne pense guère à douter et c’est peut-être grâce à cette inconscience que les apprentis sont souvent plus efficaces que les maîtres. Ils ne s’embarrassent pas de mille considérations et ont le désir sincère d’aider les gens. Peut-être aussi ont-ils foi en l’efficacité de leur pratique, apprise en partie par conviction.

On retrouve là l’esprit dôjô : les ‘débutants’ ont quelque chose à apprendre aux ‘anciens’ et inversement.

On évoque ici le mot Shoshin
初心, concept Zen popularisé par Shunryu Suzuki, généralement traduit par ‘esprit du débutant’ (beginner’s mind), traduction qui semble justifier un académisme déplacé en matière de Shiatsu. Une approche scolaire, non de Maîtres mais de maîtres d’école.

Comme à l’accoutumée, l’étymologie va nous aider.  

Dans ,nous trouvons les significations de vêtement,  couteau/ épée (radical)… Quel est le rapport ? Julien Chabert (Réflexions sur Shoshin dans la Voie, ou une maïeutique de la connaissance dans les traditions orientales) nous fournit la réponse : ‘L'histoire que nous raconte ce caractère à travers ses clés est  : un vêtement à côté d'un couteau représente le rouleau de tissu que l'on coupe pour faire un vêtement. Le rouleau est rompu pour la première fois, souvent cela se faisait au début de l'année, on prévoyait, raccommodait les vêtements pour le reste de l'année. On peut penser aux politiques qui inaugurent un lieu ou un événement en coupant un ruban, la symbolique est la même pour ces deux gestes’. Sho, c’est donc la première fois.

 Shin  , traduit par cœur, désigne en effet l’organe et, au-delà, un état d’esprit (mind). J’ai fini par retenir la traduction ‘ressenti profond’ qui me semble rendre le mieux ce que l’on veut dire.

Dans le contexte de notre pratique, j’aime donc traduire Shoshin par le ressenti profond de la première fois’, qui s’invite à chaque séance, non par feinte humilité, mais par évidence ressentie.


Poser à chaque fois les mains comme si c’était la première fois… dans cette expectative un peu tremblante, mais qui annonce toujours les prémices d’un changement… aucun doute possible là-dessus.

Quant à la légitimité, elle vient de nos client(e)s uniquement, pas de nos profs, nos maîtres, nos collègues…


‘Secrets de thérapeute’ propose bien d’autres inspirations. Dans la partie II, nous évoquerons l’écoute et la parole.




Thursday, 3 November 2022

Anma Mater : l'Anma aux origines du Shiatsu


Les origines du Shiatsu sont multiples...  parmi elles, l'Anma est à mettre en avant.

Mes premières lectures sur le Shiatsu mentionnaient l'Anma et l'Ampuku comme deux types de massage à l'origine du Shiatsu, sans plus.

La recherche et la réflexion avançant, cela s'avère un peu plus compliqué que cela.

L'Anma à l'origine de tous les types de Shiatsu


M. Serizawa, dans son livre de référence 'Tsubo : vital points for oriental Therapy' (p. 53) nous dit que « toutes les écoles de Shiatsu se sont développées à partir de l’ancien et traditionnel massage Anma (tant les principes que la pratique), auquel se sont ajoutées des techniques de mains propres au judo (comme le kappô,  et le Do In) ».

Cela nous incite à regarder de plus près ce que peut bien être l'Anma.

D'abord l'étymologie, évidemment.

按 signifie tenir

摩 signifie polir, gratter, frotter, friction

Les fins observateurs parmi vous auront vu que les deux caractères contiennent le signe de la main 手, il s'agit donc bien d'une technique manuelle et le mot se traduit simplement par massage.


Un masseur étant alors un 按摩さん, anma san, Monsieur Masseur, titre dont se pare Takeshi Kitano dans le film 'Zatoichi', où il incarne précisément un aveugle masseur de profession.

L'Anma était en effet une profession exercée par les aveugles, dont la société ne savait que faire et qui devaient gagner leur vie comme les autres... Il n'y a pas que des questions de sensibilité du toucher, la société japonaise n'a jamais eu d'états d'âme.

Grandeur et décadence


Comme tant d'autres techniques, l'Anma a été importé de Chine (où il s'appelait Anmo) à une époque ancienne 
(8ème siècle probablement). Structuré au 14ème siècle, puis popularisé par le grand acupuncteur Sugiyama Waichi, il a connu des fortunes diverses au cours du temps, avant d’être déconsidéré complètement puis fortement réglementé à l’ère Meiji (1868-1912).

A cette époque, le Japon a tourné le dos à ses traditions les plus anciennes et rangé au rang de vieilleries quantité de trésors, dont l'Anma. L'arrivée de techniques de massage occidentales en a également quelque peu altéré l'esprit, le reléguant au rang d'une technique de bien-être.

Mais l’Anma existe encore aujourd’hui au Japon à travers plusieurs grandes écoles
 et, en tant qu’art ancien resté très japonais, il est difficile d’accès pour nous. Il y a toutefois des écoles et des praticiens en Occident, comme la Sojha School of Japanese HealingArts aux Etats-Unis. On y trouve de bonnes informations sur l'Anma.

Il existe enfin des avatars modernes occidentaux comme le ‘Amma assis’, fondé aux Etats-Unis dans les années ’80 et que l’on amalgame facilement avec le Shiatsu assis sur chaise. On trouve également « Anma Shiatsu », ce qui est franchement étrange. 


A l'époque de l'apparition du Shiatsu (début 20ème siècle), il n'était pas question de faire explicitement référence à un art traditionnel sous peine justement d'être taxé de rétrograde, voire de se faire interdire, et le Shiatsu prit ses distances. 

M. Masunaga, dans 'Shiatsu et Médecine Orientale' (p. 111) nous précise d’ailleurs que « le Shiatsu avait fait du slogan ‘le Shiatsu n’est pas l’Anma’ sa formule de guerre » (!)  afin de faire avancer la mise au point d’une législation et qu’il avait emprunté pour cette raison sa théorie à la médecine occidentale.

Rien à voir avec le Shiatsu, vraiment ? 


Pourquoi s'intéresser à ce point à l'Anma ? Considérons ses techniques principales : 

  • Kei Satsu Hô - 軽擦法 -Techniques légères de frottement
  • Ju Nen (Ju Netsu) Hô -  柔念法 - Techniques de pétrissage
  • Shin Sen Hô  - 振せ法– Techniques de vibration
  • Appaku Hô - 圧迫法 – Techniques de pression
  • Ko Da Hô  - 卯打法 – Techniques de percussion
  • Kyoku Te Hô - 曲手法 – Techniques spéciales de percussion (littéralement ‘de la main baissée’ ou ‘mélodieuse’)
  • Un Do Hô - 運動法 – Techniques de mobilisation, d’étirement et de réhabilitation
  • Kyo Satsu Hô - 強擦法 ou An Netsu Hô – Techniques de frottement et rotation avec  forte pression
  • Ha Aku Hô - 把握法 – Techniques de saisie et de compression /serrage

Cela fait furieusement penser aux techniques pratiquées actuellement dans le Shiatsu.  Shiatsu signifie certes « pression avec les doigts », mais nous pratiquons frottements, pétrissage, percussions, mobilisations...  qui  descendent donc visiblement en droite ligne de l’Anma.

Certains n’hésitent donc pas à dire que la combinaison de techniques d’Anma au Japon a fini par donner le Shiatsu, de même que l’Anmo en Chine a généré le Tuina (à l’époque des Tang, 600-900 environ).

Un autre élément nous met la puce à l'oreille. M. Masunaga (Shiatsu et Médecine Orientale, p. 99) nous raconte en effet que M. Namikoshi, figure majeure des débuts du Shiatsu, 
exerçait d’abord en qualité de thérapeute d’Appaku Hô (une des branches de l’Anma). Il adopta ensuite le nom « Shiatsu », car « l’ayant entendu par hasard, il trouvait ce titre bon ». Or, nous venons de parler de la nécessité de se démarquer du passé et nous savons qu'une des grandes qualités de M. Namikoshi (outre son Shiatsu) était de sentir l'air du temps.

Il semble donc clair que l’Anma,est une source majeure de la pratique du Shiatsu et les investigations de ce côté seront les bienvenues, car elles nous apprendront beaucoup sur les sous-jacents au Shiatsu et l'esprit dans lequel le pratiquer. 


Plus d'infos sur les origines et influences du Shiatsu dans mon livre 'Le Shiatsu - Un Art Japonais', aux éditions du Renard Blanc.



Tuesday, 30 August 2022

Le dizain de neige – Un Bun Shin de Clément Marot



Dizain
 : forme poétique ancienne

Clément Marot : poète français de la Renaissance

Bun Shin : une des 4 formes de diagnostic oriental

L’Eau et le Feu : les deux premiers éléments des 5 décrits en Orient.

Shiatsu : ma pratique.

Pensée analogique : relier des choses en apparence très éloignées dans une même compréhension.

On y va ?



Musique !

 
Tout est parti de ce très joli poème de Marot mis en musique par Lise Borel. Ecoutez-la d’abord et lisez ensuite.



Coup de cœur ! Lise Borel (1993) est une jeune compositrice française qui pratique tous les genres avec talent et grande inventivité, la chanson française ou anglaise, le conte musical, la polyphonie a capella ou carrément la musique liturgique. Elle y ajoute un grand sens de la filmographie. Découvrez ses clips sur Youtube.

Intérêt d’écouter de la musique ? On ne dira jamais assez que le Shiatsu, étant au premier chef un art, a tout à voir avec l’art, certainement musical.

+ Texte


Lise Borel ressuscite en quelque sorte la grande chanson française, qui consiste à traduire en mélodies les meilleurs poèmes. Ici, c’est Clément Marot, célèbre poète français du 16ème siècle , dont on nous dit qu’il joignait ‘une tête vive à un bon cœur’. Il devait avoir le feu du  Shen qui s'exprimait librement.


On en lisait au Collège quand la 5ème s’appelait encore l’année de Poésie. Démarche intéressante d’aller exhumer des textes qui n’ont rien perdu de leur pouvoir poétique, mais que plus personne ne lit.

Démarche qui a sa pertinence dans notre métier également, on découvre des pépites.

C’est un dizain, dix vers de dix pieds, pour ceux qui aiment la symbolique des chiffres.

Marot nous dit donc ceci (en vieux Français, c’est compréhensible et très joli)

Anne (par jeu) me jecta de la Neige,
Que je cuidoys froide certainement:
Mais c’estoit feu: l’experience en ay je,
Car embrasé je fuz soubdainement.
Puis que le feu loge secrettement
Dedans la Neige, où trouveray je place
Pour n’ardre point? Anne, ta seulle grâce
Estaindre peult le feu que je sens bien,
Non point par eau, par neige, ne par glace,
Mais par sentir un feu pareil au mien. 

Elégant poème d’amour que l’on peut toutefois lire depuis la pratique du Shiatsu. Car de même qu’il y a la forme et la manifestation (l’amour de Marot pour Anne d’Alençon), il y a les éléments, et l’énergie qui anime tout cela.

Prêts pour le grand saut ?

+ lecture Shiatsu sur l'Eau et le Feu


Anne par jeu : le rappel que tout est jeu dans l’échange d’énergie, dans les rapports entre hommes et femmes, l’indispensable légèreté de l’être qui nous manque tellement ces temps-ci . Les Indiens disent ‘lîla’, le jeu divin ;

La neige que je (cuydais) pensais froide, le ressenti premier et superficiel que nous pouvons avoir du monde ;

Mais c’était feu, c’est l’expérience que j’en ai : nous entrons dans la sensation, le ressenti, le cœur de notre métier.

Quand les client(e)s me font part de leurs sensations, pour eux parfois nouvelles, incompréhensibles, étranges ou ‘anormales’, je les ramène à leur sensation et non à leur compréhension : toutes les sensations sont bonnes et correctes. Il s’agit d’entrer dedans et de les laisser s’exprimer. Si donc la neige est feu, c’est parfait.

Puisque le feu loge secrètement dedans la neige : nous voilà dans le YinYang au-delà (ou plutôt en-deçà) de l’apparente opposition des éléments : le Feu dans l’Eau, la chaleur dans le froid, l’impalpable dans la matière…

Pourquoi associe-t-on, au fond, le désir lié à l’énergie des Reins à l’Eau, alors que la perception générale est que le désir est Feu ? Si ce n’est que l’Eau Rein gauche se combine au Feu Rein droit, pour créer le mouvement perpétuel de l’énergie vitale, comme l’explique si bien l’idéogramme du Ki. Il y a aussi que la poussée de l’élan vital se situe au Koshi.

Où trouverai-je place pour n’ardre point ? (ne pas brûler). Question cruciale par nos temps de sécheresse où l’eau semble avoir disparu dans sa fonction de domination et d’opposé : l’Eau éteint le Feu. Quand nous brûlons, faut-il espérer l’Eau ?

Non, nous dit Marot, ça ne va pas aller, quel que soit l’état de la matière ‘non point par eau par neige ni par glace’, puisque tout cela contient du Feu.

Cela se fera ‘par sentir un feu pareil au mien’, le feu rencontrant semblable feu fusionne avec lui et en quelque sorte disparaît. Dans un contexte amoureux, je vous laisse à vos expériences pour savoir si la fusion est la solution. 

Dans un contexte énergétique, nous avons deux pistes :

  • 'Sentir un feu', on est de niveau au niveau du ressenti. Cela indique la perte de l’identification à et de la contraction de l’ego, en quelque sorte la perte de contours que m’évoquent parfois les client(e)s après une séance : ‘c’est comme si j’avais perdu mes contours’. On est passé dans l’état fluidique non opposé au monde extérieur mais qui se coule en lui.

  • La participation mystique, chère à Levi-Strauss et si souvent rappelée par Jung, peut apporter le soulagement. Savoir que d’autres brûlent du même feu que moi et souffrent semblablement peut apporter un apaisement. Nous sommes ici rappelés aussi en quelque sorte à l’interrelation chère aux Bouddhistes, mais au niveau du ressenti, pas de l’idée.


= Diagnostic Bun Shin


En fait, nous venons de faire un ‘Bunshin’. On traduit le mot lapidairement par ‘diagnostic par l’ouïe et l’odorat’. Mais comme d’habitude, il faut aller voir un peu plus loin. M. Masunaga attire notre attention sur la signification profonde de ces kanji :

Bun – entendre, écouter, demander, composé des caractères ‘oreille’ et ‘porte’ comme si on écoutait à la porte

Shin – checkup, examen, diagnostic, composé des caractères ‘parole’ et ‘rendre clair’

Et donc la traduction complète serait : énoncer clairement ce qu’on pense en cherchant à entendre quelque chose d’indistinct.

En écoutant et réécoutant Marot mis en musique par Lise Borel est apparu ce d’abord imperceptible parfum de justesse et la compréhension s’est ensuite dessinée et affinée : Bun Shin.

Ainsi, lorsque nous pratiquons, nous écoutons les langages, des mots et du corps et à un moment, peut-être, une conviction se fait jour. C'est un processus que nous pouvons certainement appliquer en cabinet. 


A vous de conclure !


Je vous laisse tirer les conclusions

1. Je vire à l’obsessionnel en voyant du Shiatsu partout. Mais le Shiatsu n’est-il pas une compréhension de la Vie, et des flux d’énergie qui la traversent ? Et donc partout.

2. Notre tradition occidentale comporte des compréhensions très semblables à celles de la réflexion orientale, il suffit d’être attentifs et de cesser d’opposer.

Chercher les pépites dans le lit boueux de la rivière...

Bonne pratique et bon ressenti.





Monday, 15 August 2022

Cesser de jouer avec le Feu

Réflexions sur nos désordres intérieurs



Quelques années de sécheresse, dont celle-ci particulièrement intense… et voilà qu’à nouveau le monde des phénomènes, dont l’humanité est un phénomène particulier, s’agite dans tous les sens.

Car tout est impacté : l’environnement où nous vivons, l’agriculture, la vie quotidienne, le fonctionnement de nos systèmes, la santé, l’avenir…

Les pensées s’agitent, selon les croyances et les idéologies : réchauffement climatique ou non, anormal ou normal, la faute de l’homme ou pas, la fin du monde ou pas… tous les scénarios se juxtaposent et s’entrechoquent.

Combat d’idées, défenses d’intérêts particuliers, visions contradictoires… d’un extrême l’autre, comme ce climat trop sec et trop chaud trop longtemps, puis trop humide trop vite.

Incendies, puis inondations. Avons-nous perdu la voie médiane, le sens de la mesure, l’équilibre vital ? En nous comme à l’extérieur de nous…

Ou cet apparent ‘extérieur à nous’ est-il quelque part le reflet de notre monde intérieur conflictuel, déchiré et déséquilibré ?

Ne dit-on pas, dans certaines Traditions, que le monde est le reflet de nos pensées, ou encore que le monde est tel que nous l’imaginons, le projetons ?

Utilisons deux-trois bases de réflexion propres à notre pratique du Shiatsu pour voir si cela nous mène quelque part.


Regarder avec le Coeur


Deux poids, deux mesures… Il y a ceux qui vivent l’enfer au quotidien et il y a ceux qui regardent ou en entendent parler. Ce n’est pas pareil du tout.

Le plus urgent est de survivre… dans l’urgence précisément. Si, en Belgique, le temps reste relativement clément, d’autres régions pas si lointaines ont subi des cauchemars. Comme l’écrit une amie, dont la forêt proche est calcinée :  On avoisine les 40°c depuis 48h. Intenable. Des amis ont perdu leurs maisons, leur forêt. Le ciel est jaune gris depuis hier. Le soleil tout gris. Et la lune ce soir s'est couverte d'un voile ocre. Notre paysage millénaire de sable blanc est en train de disparaître’.


Terrible réalité de milliers d’humains qui devrait nous inciter, non à commenter, mais à ressentir. Terrible sentiment d’impuissance. Et horrible constat : combien de temps faudra-t-il pour tout rétablir ?

A la fois, la Vie est anéantie, les plantes, les animaux qui ne demandaient rien. Et en même temps, la Vie est là. L’année après la bombe d’Hiroshima, les arbres repoussaient contre toute attente. Aujourd’hui, les écoliers japonais donnent des graines des premiers arbres ayant survécu à la bombe et les arbres poussent dans le monde entier, symboles d’espoir. J’ai vu en Dordogne un de ces descendants d’Hiroshima.

Hommage à ceux qui se battent ainsi pour leur monde, leur terre, leur forêt et pour maintenir la Vie.

C’est la première leçon : ressentir, se laisser toucher au Cœur. La sécheresse du Cœur embrase aussi la Terre.

Prendre du recul et arrêter de s’agiter


Sorti de l’urgence, il y a le recul nécessaire et alors seulement vient la réflexion.

Voir qu’il y a toujours eu sur notre planète des épisodes climatiques extrêmes, glaciations et sécheresses. Les scientifiques reconstituent ainsi peu à peu les diverses extinctions de masse, les épisodes climatiques qui à chaque fois ont à peu près éradiqué la vie sur Terre, ou ont modifié les écosystèmes pour des millions d’années.

Fragilité et modestie : il suffirait que la Terre change légèrement sa course autour du Soleil pour nous précipiter tous en enfer. Ou qu’une météorite nous percute. Ou que la lune  change sa course. Invitation à vivre pleinement cette fragile Beauté qui nous est offerte tous les jours, dans un esprit de gratitude.

Plus proche de nous, l’Histoire du Climat écrite par Emmanuel Leroy-Ladurie, qui a scruté les documents des derniers siècles, démontre l’avancée et le recul des glaces, de la chaleur, les impacts sur les cultures… Globalement, nous vivons une embellie depuis le début du néolithique avec des variations locales parfois importantes.

Quelques années de sécheresse ou d’humidité, de chaleur ou de froid ne pèsent guère dans la balance, si on prend 10.000 ans comme époque de référence où l’humanité a commencé à laisser des traces significatives.

Nous laisserons cela aux historiens et scientifiques, chercheurs si possible indépendants de tout groupement d’intérêts, pour conclure que, à ce stade, vraiment, nous ne comprenons pas et ne savons pas.

Pas la peine de s’agiter et de vouloir régler en quelques années des facteurs tellement complexes et intriqués qu’ils échappent à notre compréhension. Il faudra dire ça aux media.

Intuition intellectuelle


Tentons plutôt d’exercer notre intuition intellectuelle, càd notre capacité à relier des facteurs très multiples et à sentir où cela peut bien nous mener.


Qu’il y ait un impact humain est certain. Un indice en est le retour très rapide de la vie sauvage lorsque l’homme est resté chez lui lors du confinement de 2020. Il va falloir diminuer notre pression (démographique, économique, écologique…) sur la planète, nous faire plus discrets, plus légers, moins visibles. Moins pesants.

C’est toute la question du rapport à la Nature tel que les traditions primordiales, les religions anciennes (le Shintô, par exemple) nous l’enseignent encore aujourd’hui, si nous voulions seulement écouter.

Laisser notre conscience planétaire émerger, plutôt que laisser les ego individuels tenter de perdurer à tout prix sans surtout rien changer.

Beaucoup trop de Yang


En tant que praticien(ne)s de Shiatsu, nous pourrions aussi réfléchir selon le cadre de pensée qui sous-tend notre art.

Le YinYang est une première piste.

La Yanguisation de l’humanité atteint maintenant des sommets. Depuis qu’on connaît l’humanité (à de rares exceptions près), le Yang expansionniste, conquérant, destructeur progresse à grands pas. C’est là plutôt le fait des hommes (entendez une énergie de type masculin) qui entendent surimposer leur monde, celui qu’ils imaginent dans leur tête, au monde existant. Aménager le territoire, assécher les marais, canaliser les eaux, surexploiter les ressources, contrôler, asservir, planifier… Comportement de pillard et de prédateur. Tout cela, c’est plutôt du Yang qui a perdu son Yin. Car le Yin nourrit, protège, fait grandir. Le Feu c’est le sommet du Yang. L’Eau, c’est le plus profond du Yin.

Je ne généralise pas, je l’observe comme une tendance qui se répète sans cesse depuis des milliers d’années et ne se remet pas en question. Trop de Yang : ça brûle. Trop de Yin : tout est inondé.


Le Ciel est Yang, c’est le domaine de l’immatériel, de l’impavide, d’un prétendu immuable, qui n’a pas besoin de la Terre pour vivre. Et en même temps, pas de Terre sans Ciel, et pas de Ciel sans Terre, pas d’immatériel sans la matière.

Il y a toujours un retour de balancier, une fois à l’extrême Yang on retourne en arrière. La question est : quand surviendra ce point de retour tant attendu par des esprits déjà éveillés ?

Il me semble que c’est une question de manque de ressenti. L’esprit a décidé de se couper de la Nature, c’est le début des problèmes. Bien entretenu par certains mythes bibliques, le rationalisme, le scientisme, avec pour résultat de ‘dominer la Terre’.

Je comprends maintenant le mystère de l’Incarnation comme le désir du Ciel de ressentir la condition humaine. Les Indiens disent que les dieux nous envient, car ils n’ont pas nos sens humains pour ressentir.

Nous nous prenons pour des dieux sans en avoir les capacités : erreur fatale.  Le mythe de la Genèse dit d’ailleurs : ‘vous serez comme des dieux’. Déconnectés.

La solution dans le Yin ?


Le Yang étant action, faut-il se tenir tranquille pour rétablir l’harmonie ? ‘Pratique le non-agir et tout restera dans l’ordre’ (Tao III). Ce qui consiste, selon Marc Halévy (Citations taoïstes expliquées), à ‘se placer dans la dynamique du Tao, en harmonie avec ses forces et puissances, avec ses mouvements et ses intentions, avec ses rythmes et ses pulsations’.

En d’autres termes, il s’agit de revenir à notre juste place qui est celle de jardinier de la Terre et non de programmeur qui va corriger le programme d’origine. Visiblement, le système d’origine fonctionne mieux dès qu’on n’intervient pas.

Tout restera ‘dans l’ordre’, poursuit Marc Halévy et non ‘en ordre. Il ne s’agit pas d’un ordre figé, rigidifié, hiérarchisé, mais d’un ordre fluide, vivant et souple’. De nouveau, les aspects YinYang avec la prééminence au Yin.

Car, si préséance il faut définir, elle va clairement au Yin.

L’Esprit de la Vallée


L’espoir réside peut-être dans le mystérieux ‘Esprit de la Vallée’ du chapitre VI du Tao ‘l’Esprit de la vallée ne meurt pas’.  Pour Halévy, c’est le destin cosmique qui est d’accomplir tout. Et le destin de chaque existence est de participer à ce destin cosmique,  ‘accomplissement toujours vivant, toujours cherchant, toujours créant’.

Et donc, si chacun a son destin individuel, la notion d’harmonie prend racine dans cette convergence des destins  individuels en un destin collectif qui se transcende dans le destin global et cosmique qui est l’accomplissement du Tao.

Et Halévy de conclure que les philosophes présocratiques ou stoïciens ne disaient pas autre chose lorsqu’ils préconisaient de ‘vivre selon la Nature’.

Notez que l’esprit se situe au fond de la vallée, là où l’énergie coule selon sa pente naturelle, et non sur le sommet d’une montagne.

Vivre pleinement notre destin individuel en le laissant suivre sa pente naturelle est donc la seule chose à faire. De nouveau : le travail sur Soi. Et tout cela convergera comme il se doit.

Inochi


J’y vois pour ma part Meimon, le point VG4, traduit ‘porte de la vie’, mais qui s’écrit en fait
命門  , le premier mot étant prononcé ‘Inochi’, lorsqu’il n’est pas associé à un autre kanji.


Inochi, c’est  la Vie, mais dans le sens d’un destin. Destin, mot à fuir au sens occidental (fatum), bien plutôt la destinée au sens de la destination, la vie qui va vers une finalité.

Nakazono, dans son livre ‘Inochi’, affirme ceci : ‘
nos ancêtres ont saisi l’ordre complet de la manifestation de la vie humaine comme un passage de l’a priori à l’existence réelle de l’être vers les phénomènes universels a posteriori, pour revenir à l’a priori. C’est le cycle complet de la manifestation universelle’.

Quand on dit « Inochi », on entend donc bien plus que l’espace entre la naissance et la mort d’un individu, mais plutôt l’énergie vitale, non-manifestée puis manifestée, ou, si vous préférez : Ciel Antérieur et Postérieur. La Vie avec une majuscule.

En travaillant Meimon, nous travaillons le Koshi, stimulons l’élan vital, accompagnons l’énergie vitale vers sa destination. La vitalité est la manifestation de la vie, le contraire de l’annihilation. Le retour à l’Esprit de la Vallée qui ne meurt jamais.

Meimon, c’est aussi l’endroit où se réunissent l’Eau (Rein gauche) et le Feu (Rein droit), produisant la vapeur vitale, le cycle éternel de l’Eau, des nuages et de la pluie, matérialisé ensuite dans l’idéogramme Ki.

Un second outil de compréhension de nos paysages intérieurs et extérieurs sera la relation entre l’Eau et le Feu.


L’Eau et le Feu


Sécheresse, incendies, témoignent d’un déséquilibre : manque d’Eau qui donne libre cours au feu.

L’Eau est l’élément primordial, sans lequel la Vie n’existerait pas. L’Eau nourrit le Bois et éteint le Feu.

L’Eau porte le numéro 1, le Feu le numéro 2. Elle vient en premier.

Trop d’Eau ou trop de Feu engendrent des pathologies extrêmement bien décrites par la Médecine Chinoise : sécheresse et humidité internes et externes.

Laissons de côté la Peur, propre à l’Eau, et considérons sa polarité vertueuse.


Nous intéresse plutôt ici la Relation entre l’Eau (nr 1, les Reins, Sei) et le Feu (nr 2, le Cœur, Shin) sur l’axe vertical.

Situés aux antipodes (Extreme Yin / Extreme Yang) et de mouvements opposés (l’Eau descend, le feu monte), on voit que dans la Nature l’Eau vient à manquer et ne contrôle donc plus le Feu, l’élan vital du Bois est détruit et précipité dans la Terre sous forme de cendres. En quelque sorte inversé, de nature Métal. Bien sûr, il renaîtra, mais la situation est en déséquilibre.

Reprenant l’idée que le déséquilibre externe reflète aussi un déséquilibre interne, on voit que le déséquilibre Eau / Feu est dû à la relation perturbée entre les Reins et le Cœur. Le Rein gouverne l’Eau qui doit nourrir le Cœur, le Cœur doit réchauffer l’Eau des Reins. Ils ont pour rôle de se nourrir mutuellement et non de s’opposer.


Sur l’axe Jing Qi Shen (Sei Ki Shin), si l’Essence est faible, l’Esprit est affecté. Si l’Eau vient à manquer, le Feu s’emballe. Axe vertical, flux d’énergie innée perturbée.

Tout étant finalement des modalités du Ki, on pourrait aussi examiner la relation Ki/Ketsu (Ki/Sang), par laquelle un sang de mauvaise qualité (donc mal nourri) affecte la clarté du Shen (de l’esprit). Autre base de réflexion, par l’Energie acquise cette fois.

Le Feu qui ravage la Terre par manque d’Eau est éteint à grands renforts d’Eau pompée sous la Terre. C’est un cycle de contrôle utilisé à son maximum et qui ne peut être qu’exceptionnel, car il ne reflète pas la relation vitale normale entre Eau et Feu.

La question étant : comment rétablir l’équilibre ?

Que faire dans notre pratique ?


Nous, praticien(ne)s de Shiatsu à genoux dans nos cabinets, n’avons, sauf exception, que peu d’impact sur le cours extérieur des choses.


Peu d’entre nous sont pompiers volontaires, décideur politique, gestionnaire de territoire, garde des Eaux et Forêts, homme de terrain avec la mission quotidienne de préserver le patrimoine planétaire pour les générations futures.

Nous avons toutefois pour mission d’accompagner et de nourrir l’élan vital des personnes qui viennent nous voir, de nourrir, de préserver le Yin, de nous assurer que la relation Eau / Feu, Reins / Cœur fonctionne bien, que l’harmonie vitale s’installe chez nos receveurs…

Nous posons les mains et aidons équilibre et harmonie à se réinstaller.

Nous avons aussi des outils de compréhension, de réflexion et de vision pour notre planète. Nous avons, comme tout le monde, la faculté de matérialiser le monde que nous voulons voir exister. A notre niveau et là où nous sommes.

Là où nous sommes, c’est à notre juste place : entre Ciel et Terre, ni trop Ciel ni trop Terre, avec l’accès aux deux. Observer le Ciel et nourrir la Terre.

Le spiritualisme comme 3ème Voie ?


Revenons pour terminer à l’Esprit de la Vallée qui ne meurt pas. Selon Marc Halévy, dire l’Esprit de la Vallée, c’est poser un spiritualisme opposé à l’idéalisme et au matérialisme.

Il pose la question du cœur de la réalité du réel (Je résume ici ses conceptions)

  • L’idéalisme, c’est le monde des Idées de Platon, puis le christianisme : la réalité est l’imparfaite réalisation d’idées parfaites d’un autre monde immatériel.

  • Le matérialisme nie un ‘autre monde’ et dit que tout émane par hasard un peu magique d’un fond énergétique nommé ‘matière’.

  • Le spiritualisme dit que tout émane  d’une intention fondatrice, d’un désir originel dont tout procède.

Le Taoïsme se réfère à l’Esprit de la Vallée comme la puissance du Tao à tout mener à son plein accomplissement.

Vu que, pour les deux premiers concepts, on a déjà donné et que cela n'a pas vraiment marché, peut-être pourrait-on essayer le troisième ? Libérer l'élan vital en nous et à travers nous...

Vision rassurante que ‘tout est bien’, quoi que nous en pensions, et matière à réitérer sans cesse notre gratitude et notre confiance.




Friday, 15 July 2022

Vers qui aller ?

Parfois, diverses lectures ou conversations se recoupent sur un même thème. Comme pour dire : c’est le moment de réfléchir à cela. Deux lectures récentes m’amènent à vous partager quelques réflexions sur le choix de nos praticiens et enseignants.

Nous sommes tous confrontés à la question du choix des bons praticiens, enseignants, guides…  Vers qui aller ? Comment être sûr de rencontrer quelqu’un de valeur avec une transmission et une pratique authentiques ?

Less is more, en matière d'info


Ainsi, je lis dans la préface du dernier livre de Maître Kawada ‘Shiatsu & Santé’  (écrite par le professeur Frédéric Thys, directeur de la collection Santé chez Mardaga) : ‘ Sur un sujet aussi particulier (le Shiatsu), face à la multitude de sources d’informations consultables sous toutes les formes (réseaux sociaux, blogs, Web, podcasts, conférences, télévision, magazines), il est difficile de déterminer si les contenus sont fiables, validés par des experts, ou douteux. Retrouver son chemin et un esprit critique dans cette info-obésité qui nous pousse à appréhender beaucoup de données dans un temps de plus en plus court est parfois bien ardu’.

Holà ! N’y aurait-il pas un avertissement de la part d’un éditeur ayant pignon sur rue ? Si nous voulons être crédibles, il faut arrêter de s’étaler avec une grande quantité de publications (la quantité faisant baisser, toujours, la qualité) et si on n’a rien de particulier à dire, attendre d’avoir un vrai sujet avec une approche rigoureuse ?  C’est en tout cas notre parti pris avec le groupe Ôdô  Shiatsu Community.

Travailler à notre crédibilité


Et, poursuit le Pr Thys, ‘c’est pour cette raison que nous avons confié à Maître Yuichi Kawada la responsabilité de cet ouvrage, car il est reconnu pour pratiquer cette discipline avec la connaissance profonde de ses limites dans des hôpitaux belges exigeants sur la rigueur des soins proposés’.

Tous les mots sont ici importants : pour être crédible, il s’agit de

  1. Pratiquer ;

  2. Une discipline, càd quelque chose qui exige du travail sur soi, un cadre, une technique ;

  3. Avoir la connaissance profonde de ses limites, càd l’humilité face à ce que l’on peut faire ou non avec notre pratique ;

  4. Parce que les clients sont exigeants sur la rigueur des soins. L’exemple des hôpitaux ne change rien à l’affaire. Tout le monde ne pratique pas en hôpital, comme Maître Kawada, mais tous nos clients méritent la rigueur des soins proposés.

Nous nous plaignons volontiers que la communauté scientifique et médicale démontre peu d’intérêt envers le Shiatsu, mais il y a là peut-être quelques indices qui pourraient favoriser un rapprochement et des collaborations, toujours souhaitables.

La surabondance des formations


Une deuxième piste de réflexion se présente à moi au même moment à travers le livre de Daniel Odier ‘Le grand sommeil des Eveillés’. Daniel Odier a une longue pratique spirituelle à travers les traditions cachemirienne et Chan (devenu le Zen au Japon), mais ce qu’il observe sur l’enseignement de ces disciplines est tout autant pertinent et applicable au domaine des soins dits ‘alternatifs’ et des formations qui sont dispensées.

Attention ! Car il est trash, cash et décapant, mais justement, cet iconoclasme éveille les consciences.

Ainsi, nous dit-il, ‘ Nous sommes aujourd’hui submergés par l’abondance des messages et des enseignants. Il y aura bientôt un maître spirituel pour 3 habitants et chacun sera au fait d’une demi-douzaine de voies promettant la délivrance. Mais la délivrance de quoi ? De la dépendance, de la souffrance, de la solitude ? Certainement pas. Tout est à notre disposition, mais notre boulimie spirituelle nous pousse à une compréhension artificielle qui nous fait échouer dans notre recherche’.


Allusion claire au zapping, au shopping si souvent observé, avec la tentation de toucher à tout sans se tenir à rien. Slogan célèbre jadis à la télé : ‘Du fromage belge… un peu de tout !’

Il poursuit : ‘Obsédés par le temps, nous nous fourvoyons. Il ne suffit pas de s’acheter un tambour pour devenir chaman, d’entendre des voix pour communiquer avec les maîtres d’antan, de s’asseoir en méditation pour perdre ses illusions’.

Toute ressemblance avec des situations existantes serait purement fortuite…

La qualité très diverse des enseignants

Et il continue avec les enseignants, cette fois : ‘ Nous sommes manipulés par des pseudo-sages qui arborent un éveil de pacotille collé à un ego surdimensionné. Ces illuminés prennent soin de nous faire glisser dans un système qui nous lie pieds et poings au devenir. Les jeunes loups-gourous s’éveillent en trois stages d’été et quittent leur emploi pour enseigner prématurément. Les vieux renards veillent au grain en appointant parcimonieusement des être plus médiocres qu’eux-mêmes pour être certains qu’on ne les oubliera pas. La plupart des scélérats qui font métier d’enseigner ne transmettent que leur propre désarroi pour continuer à gagner leur vie et satisfaire leur ambition’.

Nous voilà bien avertis sur les dérives possibles dès que nous enseignons quelque chose. Examen de conscience et discernement nécessaires…

Daniel Odier place ensuite sous une lumière crue certaines dérives bien connues (sous le manteau) autour de la figure du ‘Maître’, que ce soit dans les branches spirituelles, les arts martiaux ou autres pratiques… Vous lirez cela si, comme moi, vous vous délectez de ce ton libre et sans détours. Il est, au fond, un miroir. Il s’agit de se regarder chaque matin dans le miroir et de soutenir notre regard. Pas de pointer le doigt vers les autres.


Comment reconnaître les bons ?


Que ferait alors un bon enseignant, maître, praticien, appelons-les comme on veut.

‘Qui parle du grand nettoyage, de celui qui se fait hors de la dépendance, de l’effarement, de la peur, en ne comptant sur personne que sur soi-même ? Evidemment, impossible de construire un empire sur de pareilles idées.’

Dans la pratique du Shiatsu, notre but ne peut être de fidéliser à outrance ou de retenir nos clients, mais précisément de leur rendre leur autonomie. De même que c’est le corps des clients qui fait l’auto-guérison, pas nous. Nous, nous aidons, nous accompagnons. Cette semaine, une cliente me dit comme en s’excusant : ‘je vais maintenant essayer quelque temps par moi-même’. C’est très réjouissant d’entendre cela : elle reprend la direction du travail sur soi grâce au travail que nous avons fait sur le corps. Elle viendra moins souvent. C'est fort bon signe. 

Daniel Odier ajoute encore cette très belle phrase : ‘Je prends le parti de ceux qui cherchent et doute de ceux qui ont trouvé, car ils sont morts’. L’humilité consiste à partager notre recherche et à ne jamais l’arrêter. Les affirmations péremptoires comme quoi ‘voilà comment il faut faire’ devraient résonner en nous comme des signaux d’alarme. La pratique, nécessairement, évolue sans cesse.

Alors voilà, en cette période de surabondance de stages, formations en tous genres qui vous promettent des tas de choses… je vous souhaite d’exercer votre discernement, de garder votre indépendance d’esprit et de vous abreuver aux bonnes sources.

Car avant de travailler sur les autres, il s’agit de travailler sur soi.



Bon été !










Tuesday, 21 December 2021

Rituels pour un solstice d'hiver

Nuits encadrant le 21 décembre… les nuits les plus longues de l’année. La lumière semble absente.

Les Anciens ont mis en place toutes sortes de rituels pour accompagner ce moment. Ils craignaient que le soleil ne revienne pas.

Faire du shiatsu, c’est aussi se relier à cette sagesse ancienne, pratiquer sur soi-même, observer la nature et s’y conformer. A  l’image de l’Empereur qui matérialisait en son Palais les changements de saison par des rituels, des offrandes, des prières… nous sommes nous aussi appelés à prendre cette place entre Ciel et Terre. Derniers maillons de la chaîne, nous perpétuons.

Chacun fera comme il voudra, mais je vous raconte le mien de ce 21 décembre.

Rituel de solstice


6h30 : la lune à son apogée est juste dans l’encadrement de la fenêtre de ma salle de pratique. Elle a brillé toute la nuit. Nuit la plus noire, lune brillante et claire. Voilà qui est de bonne augure, car l’année redémarre aujourd’hui. L’énergie repart vers le haut


Se souvenir que de l’autre côté de la planère, ils commencent à redescendre. Yinyang, toujours.

Je m’installe dans la lumière de la lune. Ce matin, je n’allumerai aucune lampe électrique. L’homme s’efface devant la grandeur du moment et ne doit pas interférer. Méditation. Respiration. Contemplation.



Quand la lune quitte l’encadrement de la fenêtre, j’allume la bougie ronde, rouge, brillante, prémice de l’été qui s’enclenche déjà. Rouge, Feu, Sud, droit devant. Shin.

C’est le moment de chanter l’Inari norito, prière shinto au kami de la prospérité. « Ashita ni yûbe ni isoshimi tsutomuru’ : jour et nuit je m’attellerai à mes tâches avec diligence. Cela ne tombe jamais du Ciel.

Quelques sons de bol tibétain pour me rappeler que tout est vibration, que rythme et musique me constituent. Un son, une opportunité de plus grand Eveil, un  retour de l’attention.

Shinto, puis Bouddhisme. Je chante le Hannya Shingyô, càd (correctement traduit) le ‘Sutra de la Grande Perfection qui permet d’aller au-delà’. Beau programme, le voyage commence, mais pas tout seul ‘gyate, gyate, hara gyate, hara  sô gyate, bôji sowaka’ : aller, aller, aller au-delà, aller ensemble au-delà, illumination, ha !

Et puis, pratique : Do In rituel, qui intègre 14 méridiens, 8 directions, 5 éléments, 5 saisons, Ciel Postérieur grâce à un parcours rituel sur le tapis.

Ecouter un peu de musique : dans la tradition catholique ancienne, le 21 décembre, on chante une antienne très particulière. Les 7 antiennes de l’Avent commencent toutes par ‘O’, signe de révérence, de respect et d’émerveillement. 

Celle du solstice ne fait de plus aucune référence à la tradition chrétienne : ‘O Oriens, splendor lucis aeternae et sol justitiae, veni et illumina sedentes in tenebris et umbra mortis’.  O Orient, splendeur de la lumière éternelle et soleil de justice, viens et illumine ceux qui sont assis dans les ténèbres et sous l’ombre de la mort’.  

On commence aujourd’hui. Pratiquer une discipline orientale, c’est aussi tenter d’amener un peu de cette lumière dans la vie, celle des autres et la nôtre.

Ecoutez l’antienne comme moi, suivie d’un commentaire pour orgue, comme il se doit. Des accords sombres, percés de petits rayons de lumière, accord ouvert sur la fin. Ouverture, et qui reste.


Il est temps de (petit-)déjeuner. Un de mes pommiers porte de belles pommes jusqu’en hiver. Il a légèrement gelé, la pelure de la pomme est délicatement givrée. Toute la force du printemps, de l’été et de l’automne dans ce fruit, amenées ainsi jusqu’au solstice. Le cycle redémarre.





Gratitude. Etre humain, c’est avoir la capacité de ressentir tout cela.