Maintenant que l’étymologie nous a fait comprendre ce que l’on veut dire par
‘méridien’
(article précédent), considérons l’usage que l’on peut en faire.
Et puisque nous pratiquons un art japonais, intéressons-nous à des spécialistes
au Japon.
Trois regards japonais sur les méridiens
Katsusuke Serizawa
Le Monsieur Tsubo cité dans
un récent article, M. Serizawa, ne s’intéresse pas tellement
aux méridiens mais ne les nie pas pour autant. Il part des organes et des
entrailles, qui contrôlent le corps humain. L’énergie pour leur fonctionnement
correct est fournie par
un système total divisé en un système par organe. Les
systèmes sont appelés méridiens, et il y en a donc 12. Des déficiences ou excès
d’énergie dans ces systèmes déterminent si la personne est en bonne santé ou
malade.
En outre, il y a 8 sous-systèmes dans le corps qui rendent possible les
ajustements des intensités de l’énergie dans les 12 systèmes de base. Ces sous-systèmes sont appelés keimyaku, ou
vaisseaux.
Les systèmes et sous-systèmes transportent le sang et l’énergie à
travers le corps (KI Energie気 KETSU sang 血).
Parmi les causes de maladies, les situations mentales et émotionnelles sont
extrêmement importantes, avec dans leur sillage les soucis familiaux, les
souffrances mentales résultant de divers désirs (succès, avidité, trop de sexe
et d’alcool) qui génèrent des maladies. Les causes ne sont jamais exclusivement
internes ou externes. La stagnation du flux d’énergie dans les systèmes de
méridiens et le mauvais fonctionnement des organes et des tissus du corps
produisent divers symptômes pathologiques.
Pour trouver le bon tsubo à traiter, il faut connaître le système de méridiens
affecté, qui révèle l’origine du problème (et non se limiter au symptôme). Un
mal d’estomac peut provenir du Foie, des Poumons, etc. Et c’est pourquoi la
médecine orientale traite chacun comme un cas individuel.
Après, les traitements de M. Serizawa sont basés sur des kata de points, pour lesquels il
utilise évidemment la numérotation par méridien, mais les noms… en Chinois.
Allez comprendre pourquoi...
Shizuto Masunaga
A la base du shiatsu plutôt axé sur les méridiens de M. Masunaga, se trouve en fait
un ressenti.
Dans ‘Shiatsu et Médecine
Orientale’, il nous dit ‘les méridiens que j’expérimentais ne concordaient pas
avec ceux du traité classique. Il était incompréhensible que les méridiens soient représentés comme de
simples lignes reliant les Keiketsu. Il était curieux que du point de vue
de l’activité d’êtres plastiques les
méridiens se présentent sous la forme de lignes toutes droites ou fassent de
brusques détours. On en vient à la conclusion que la carte classique des
méridiens est une carte simplifiée dans un but de facilité pour le traitement
et que celle-ci a été tracée en faisant des keiketsu – les points de pratique –
l’élément essentiel.
Dès lors rien ne
devrait s’opposer à ce qu’on ajoute des méridiens dont les réactions sont
sensibles et qui se révèlent efficaces. Et de même, rien n’interdit d’appuyer
entre les keiketsu classiques et on trouve de nombreux tsubo qui donnent au
sujet une sensation de bien-être'.
Et, en bon chercheur, M. Masunaga a voulu, comme il dit, ‘ appréhender
sur moi-même les trajets de
circulation des méridiens, comme une sensation de
quelque chose qui s’écoulerait dans le corps’.
Cette sensation du corps est à la base de ses
exercices des méridiens (keiraku taisô) puisqu’il ajoute ‘je me suis rendu
compte que par des mouvements souples et
lents, il me devenait possible de percevoir ceux-ci’ (les méridiens). Ajoutant ‘je suis finalement parvenu à trouver
six postures’ et ‘leur ressemblance avec les exercices de Jikyôjutsu (mélange
de Dô In et de gymnastique moderne) est tout à fait fortuite’. (Et, au risque d'insister : ils n'ont rien à voir avec le Makkô Hô).
Mais on entrevoit là une constante dans la façon de mouvoir son corps, qui ne
renforce aucunement les muscles ou le squelette (ces exercices étant qualifiés
d’intellectuels), mais met en jeu les six sortes de systèmes fonctionnels de
l’ensemble du corps.
Et donc, le mouvement se fait dans les directions vers lesquelles se dirige le
Ki-Ketsu : devant, extérieur, intérieur, derrière, surface, profondeur et
les côtés. Là où manque le Ki-Ketsu, c’est Kyô. Là où il stagne, c’est Jitsu.
Et il ajoute que comme les méridiens sont des systèmes qui
enregistrent toute altération survenant dans l’organisme, procéder à la remise
en ordre de ceux-ci revient à faire le traitement holistique du corps tel que
l’envisage la médecine orientale.
C’est donc une autre vision, même si on utilise encore les
tsubo.
On ne part pas des symptômes, mais d’altération pathologique
de l’ensemble de l’organisme, le traitement est holistique.
On fait confiance à son ressenti pour trouver les endroits /
les parcours à traiter
La vision est dynamique, elle considère le flux, ses
directions et ses altérations, nous sommes en fait plus dans des circulations
que dans des schémas statiques.
Que M. Masunaga ait complété /augmenté les trajets des
méridiens classiques n’est pas entre-temps pour nous surprendre, puisque nous
savons maintenant que les anciens traités mentionnent 32 méridiens KEI et 68
RAKU. Il serait intéressant de voir s’il a eu accès à et s’est inspiré de
matériel existant, pour modéliser ou guider son ressenti.
Arrêtons-nous là, le but n’étant pas de réécrire un traité
sur les méridiens, et examinons une troisième vision, plus contemporaine.
Ryokyu Endo
Ryokyu Endo propose lui aussi une vision axée sur les
méridiens. Un homme aux multiples talents, puisqu’il est le créateur d’un style
de shiatsu, le Tao Shiatsu, musicien,
moine Jodo (Terre Pure) au Wadenji de Kyoto… (https://endo-ryokyu.com/).
Son site mentionne sobrement qu’il a créé cette méthode, étant devenu capable,
en pratiquant, de voir le mouvement du Ki et les méridiens.
Le Tao Shiatsu travaille sur les pressions, la posture et la
stabilité, le mouvement du ki… et développe
des techniques propres. Il définit
les méridiens comme
des courants du ki vital et aucune trace n’en subsiste donc
après la mort. Les organes ne sont pas la vie, mais des outils qui étayent le
corps physique. Les méridiens sont plus proches de l’essence de la Vie que les
organes. Ainsi, dit-il ‘
les méridiens sont liés à la vie invisible et
l’anatomie nie leur existence’. L’essence de la Vie peut être perçue uniquement
à travers de vraies sensations et le visible n’est qu’une portion
infinitésimale.
Les méridiens forment la toile de fond des organes anatomiques et sont à
l’origine de toutes les fonctions vitales. En quelque sorte, le courant
d’énergie vitale, la Vie qui sous-tend le fonctionnement du corps. Vision
intéressante, car
elle nous invite à abandonner toute tentative d’explication
anatomique et toute spéculation sur la détection scientifique des méridiens : on ne
trouvera rien.
Si l’étude des méridiens doit suivre le tracé d’un diagramme, toutefois, ils sont difficiles
à trouver en un emplacement précis, car ils sont caractérisés par
leur changement
incessant de position. Pour guérir les troubles, les thérapeutes doivent
s’adapter au changement des méridiens, et donc développer leur réceptivité,
devenir ‘comme des enfants’. Devenir capable, en fait, de
percevoir la
douleur ou la joie d’une autre personne comme les siennes propres.
Sa démarche est similaire à celle de M. Masunaga, tout en allant plus loin et il s'est fait, comme il dit, ‘une idée nette’ de
l’existence de 24 méridiens parcourant l’ensemble du
corps. Ainsi, pour M. Endo :
- Il est inconcevable que les méridiens s’arrêtent à un
endroit donné, puisque la Vie circule à travers eux
- Il est anormal que des méridiens montent par les cuisses et
s’arrêtent à l’aine
- Il y a douze méridiens sur chaque côté du dos
- Les méridiens des bras et des jambes circulent en paires
- Le Vaisseau Conception et le Gouverneur circulent aussi sur
les bras et les jambes et la zone du dos.
Il donne une technique pour détecter les méridiens :
‘lorsqu’un thérapeute applique une pression (continue) sur deux points du même
méridien, ces deux points doivent être ressentis comme un seul’. Après quelques
secondes, le patient ne perçoit plus la pression que sur un seul point et non
deux. A ce moment, vous avez trouvé un méridien. Voilà qui nous incite à
chercher les connexions.
Quant aux tsubo utilisés en Tao Shiatsu (traduits par ‘creux physiologiques des
méridiens’), ils n’ont pas de position anatomique précise, puisqu’ils changent
en fonction des circonstances. Ils sont l’accès aux méridiens et importants
pour les méridiens kyo situés à la fois en surface et en profondeur. Si on ne
comprend pas les tsubo, au lieu d’être un aspect de la vie, les méridiens ne
sont que des lignes courant à la surface du corps. Nous ne savons pas pourquoi
de tels creux physiologiques apparaissent sur les méridiens, mais ils sont des
points importants pour le traitement.
Ryokyu Endo ajoute que lorsque le concept de méridiens est exclu de méthodes
thérapeutiques comme le shiatsu et l’acupuncture, ces pratiques ne peuvent plus
entrer dans la catégorie de la médecine orientale. Les méridiens permettent de
poser un diagnostic individuel et il s’agit donc de médecine, sinon ce sont des
méthodes curatives.
Le travail avec les classifications de maladies est
occidental et le shiatsu basé sur ces diagnostics ne permet pas au thérapeute
de décider vraiment du traitement et donc, d’en être responsable.
Trois visions intéressantes pour enrichir notre pratique, et qui ne s'excluent pas. Et il
y a sans doute encore bien d’autres théories, classifications, utilisations de
méridiens, existantes ou à venir…
La disparition des méridiens… et des points
La lecture de ce qui précède nous amène à une constatation intéressante sur
l’impermanence des méridiens et des points.
Cela vient éclairer cette remarque faite un jour en stage par Maître Ohashi
dans son stage sur la psychologie des méridiens : ‘le problème doit être
assez visible pour pouvoir être traité. Lorsqu’il y a désir, focus, le méridien
est présent.
Lorsque c’est bien équilibré, le méridien disparaît’. Il rejoint
ici M. Masunaga dans sa perception de la spatialité des méridiens et des
directions du Ki Ketsu. Lorsque le but est atteint, le méridien disparaît. Et
il ajoute que ‘tsubo, méridiens, tout cela est très subjectif. C’est notre
chance et, en même temps, c’est une difficulté’.
Pour Ryokyu Endo,
les tsubo mêmes disparaissent car ‘quand on applique une pression régulière et
constante, les tsubo se remplissent de ki et disparaissent de la zone
respective du corps’.
Donc, au fond, pourquoi nous préoccuper tellement de tout cela, puisque, le
traitement terminé, on n’en parle plus ?
Et puis alors, on fait des points ou des méridiens, ou les
deux ?
Deux approches, une pratique
Au terme de ces trois articles, il me semble donc que le
besoin de classifier les shiatsu en shiatsu de méridiens et shiatsu de points
est plutôt une manie d’Occidental et il apparaît clairement des quelques
réflexions ci-dessus que les Japonais, quand ils privilégient les tsubo,
n’oublient pas les méridiens, et, quand ils mettent en avant les méridiens,
tiennent compte des tsubo. Et, dans notre pratique, il me semble également que
nous faisons de même, sans avoir le besoin de trop y réfléchir.
Rappelez-vous, à la base déjà, le mot
général KEIKETSU, traduit par ‘point’, intègre aussi bien le tsubo que la
ligne verticale sur laquelle on le situe.
Il y a plusieurs angles d’approches
qui ne s’excluent pas :
- Occidental ET Oriental : gardons bien en tête que le
shiatsu s’inspire des deux, et posons là que, peut-être, l’approche par points
/symptômes /traitement parle plus facilement à un Occidental, tandis que le
concept des Méridiens / ressenti lui est plus étranger et se rapproche plus de
la médecine holistique orientale.
- Chinois ET Japonais : nous avons vu que les Japonais,
arrivant après les Chinois sur certaines conceptions d’origine chinoise,
développent leur propre vision et considèrent d’autres approches. On ne peut
donc pas se limiter à la vision purement chinoise si on fait du shiatsu, on
doit se demander quelle est l’approche japonaise de la chose. Il y a un génie
particulier propre aux Japonais. Les subtiles différences, déjà dans le choix des
mots, expriment bien cela.
- Energétique ET anatomique : les tsubo sont plus faciles
à intégrer dans une approche anatomique / physiologique (en tout cas dans leur
localisation classique), tandis que les méridiens sont de l’ordre du ressenti
et de l’énergétique, anatomiquement ils sont et resteront sans doute
indétectables. Cela nous délivre du besoin de nous expliquer…
- Ressenti ET savoir, expérience ET apprentissage : si un
savoir est évidemment nécessaire pour comprendre cette vision de l’humain et l’appliquer,
il n’est qu’un panneau indicateur et le ressenti seul dira l’emplacement exact
des tsubo et la qualité des méridiens à travailler.
Vous avez remarqué que je n’oppose pas ces visions par ‘ou’,
mais que je mets un ‘ET’. ‘Ou’ n’a, philosophiquement, pas sa place dans une
pratique orientale.
Dans la pratique quotidienne
Avec le temps, il me semble aussi qu’il y a plusieurs
étapes, inévitablement, dans la pratique et l’évolution d’un praticien, qu’il
s’agisse de tsubo, de méridiens, de tout concept, technique, ressenti…
Au début, on nous apprend évidemment le trajet des méridiens (classiques ou
Masunaga selon les écoles), l’emplacement et l’affectation des points. Et, en
bons élèves appliqués, quand nous travaillons sur quelqu’un et que nous
décidons, par exemple, de faire le Poumon, nous faisons consciencieusement tout
le méridien.
Au bout d’un temps, on se rend compte que ce n’est pas vraiment nécessaire, et
on ne travaille plus que les points les plus importants, les Shu par exemple,
ou des parties de méridiens qui font sens pour le problème en présence.
On nous apprend également des kata, càd des enchaînements de mouvements et de
points, qui sont généralement de bonnes entrées en matière et de bonnes
pratiques quand il n’y a pas de chose particulière à travailler. Après, nous
inventons nos propres kata, et la seule mesure de leur pertinence est leur
effet et leur efficacité.
J’en suis venu, finalement, tout en gardant la boîte à
outils qui précède, à rechercher les connexions de points sur un même ou sur
différents méridiens, et les mains font comme une promenade sur le corps le
long des méridiens (ou pas), s’arrêtant où elles sentent que c’est nécessaire.
La vision globale du corps et de ses couches énergétiques m’inspire actuellement beaucoup et donc, ne pas
perdre de vue que les méridiens sont du Sud/Nord, Ciel/Terre est inspirant pour
le travail. Le Vaisseau Ceinture venant tenir tout cela ensemble… Dimension
spatiale du travail, et dimension temporelle dans le rythme, l’intensité des
pressions.
Et je me réjouis de savoir qu’il y a d’autres voies à explorer, et d’autres
étapes de développement à venir.
Un aspect essentiel restera toujours le ressenti des receveurs. Il arrive qu’en
pressant certains points, le receveur indique des sensations à divers endroits
du corps et, parfois, il indique exactement le trajet du méridien. Merveilleuse
confirmation de leur existence et de la pertinence du travail en cours …
Travaille-t-on mal quand on commence le shiatsu et qu’on
fait de façon hésitante ce qu’on vient d’apprendre ? Non, puisque, quand
on commence, des clients viennent et cette façon de travailler leur convient,
visiblement. L’essentiel va être dans le travail sur soi, l’ouverture, le
ressenti, la présence, l’intention et l’attention, l’intensité de l’échange… et
toujours SHOSHIN ‘le ressenti profond des premiers instants’, l’état d’esprit
qui ne devrait jamais nous quitter.
N’oublions pas par ailleurs cette petite phrase assassine de
M. Masunaga : ‘Cependant, même sans étudier beaucoup, on peut, néanmoins,
obtenir de bons résultats, et même si on ne connaît pas bien la théorie, on ne
court pas de grands risques. Un fait peut le prouver, c’est le peu d’efforts
que font aujourd’hui les thérapeutes de
shiatsu, une fois leurs études terminées, pour continuer à apprendre et à lire
des ouvrages, comme le font les acupuncteurs. Parce que, même si on manque les
Tsubo et même si le degré des pressions n’est pas convenable, l’action des
Tsubo se fait malgré tout ici ou là, quand on appuie plus fort un peu partout.
Une telle façon de faire, cependant, rend impossible la prise des Tsubo
efficaces pour les personnes réellement malades’.
Voilà qui est clair : peu importe le niveau, mais soyons conscients que
- si nous nous trompons, ce n’est pas grave, il n’y a pas de
risques
- si nous sommes des feignants, nous ne serons pas vraiment efficaces.
Oh, les jolis paradoxes orientaux !
Je
nous souhaite un bon travail, sur 12, 24, 32 ou 100 méridiens, entre keiketsu, tsubo, keiraku, myaku et autres
termes inspirants qui vous sont familiers maintenant.