Saturday, 3 October 2020

Le long chemin des méridiens - Les racines


L’article précédent ouvrait quelques pistes sur la signification et l’utilisation des points. Et donc, puisque les ‘points’ se situent sur des ‘méridiens’, continuons l’analyse et  voyons, comme pour les points, où cela nous mène.

Restons fidèle à la méthode (Hô ) et commençons par l’étymologie, en Chinois et en Japonais.


Deux idéogrammes en Chinois


Les méridiens classiques sont désignés par l’idéogramme Chinois traditionnel JING 經. L’idéogramme est une association d’un fil de soie (ténu, presque invisible) et d’une eau coulant sous la terre (un courant en mouvement). Une troisième partie du caractère indique un homme au travail (une équerre). En Chinois simplifié, cet idéogramme devient.La constante à travers toutes les variantes étant l’idée de modèle, de norme.


Le fil de soie amène l’interprétation de la chaîne (verticale) d’un tissu. Un méridien est donc, pour Elisabeth Rochat de la Vallée (in ‘Les 101 notions-clés de la médecine chinoise’), ‘une norme qui parcourt un territoire pour le diriger dans son espace et selon les cycles du temps ; il règle les circulations des souffles (des Ki) et de tout ce qui se meut dans le corps et fait que tout chemine et échange harmonieusement et rythmiquement’.

Jing est toujours employé dans le sens d’une direction normative, ici l’orientation Sud-Nord, verticale, fondamentale, céleste, d’où le nom de méridien (sur la longitude).

Voyez ici la décomposition du Kanji. 

Jean Fabre (in ‘Les repères de l’Empereur Jaune’) donne comme définition ‘une ligne indiscernable, tant elle est ténue, où circule un fluide invisible'. Nous avons toujours les idées de ligne, d’écoulement invisible. C’est que le modèle des méridiens se trouve, apparemment, dans les cours d’eau qui organisent les territoires de la Chine et qui sont,  comme par hasard, au nombre de 12.
Et quand on désigne le système de méridiens, on ajoute un idéogramme 絡 et on dit jingluò.


Il y a un deuxième idéogramme prononcé MAI  qui désigne, lui, les Vaisseaux Curieux. 

L’idéogramme signifie circulation et on attribue à ces circulations le titre de méridien (puissance normative et régulation, donc). Le nom complet en Chinois est Qi  (extraordinaire, le même idéogramme que celui qui désigne les points hors méridien) Jing  (Méridien) Ba (Huit) Mai (Circulation). C’est pourquoi tous les vaisseaux curieux portent en Chinois le nom ‘Mai’ : Du Mai, Ren Mai, Chong Mai, Dai Mai, Yin et Yang Qiao Mai, Yin et Yang Wei Mai.


On ne considère donc pas la même chose, puisque pour les classiques, c’est la trame et l’organisation d’abord, puis la circulation et pour les Merveilleux, c’est la circulation d’abord, mais ils sont assimilés quand même à l’organisation.

Deux idéogrammes en Japonais

En Japonais, nous trouvons également deux idéogrammes différents.

Les classiques

Les méridiens classiques sont désignés comme des KEIRAKU 経絡, un mot composé de deux idéogrammes KEI   et RAKU 絡

A la base de KEI se trouve qui veut dire ‘système’, l’idéogramme complet étant et signifiant ‘longitude’, voire même ‘sutra’. C’est donc l’idée de l’organisation longitudinale (on lit verticalement les sutra sur des rouleaux, à l’origine), et c'est le même idéogramme que le Chinois simplifié, même si il s’écrit légèrement différemment, intégrant des idées de main droite et de sol.

M. Masunaga précise que l’idéogramme est une figuration de ‘fils tendus longitudinalement d’un métier à tisser’, d’où son utilisation pour désigner plus spécifiquement les 14 méridiens longitudinaux.

Il s'agit bien du même 'KEI' que celui que nous lisons dans KEIKETSU, traduit 'point' (rappelez-vous, des cavités sur des lignes verticales, voir article précédent).

Mais le mot pour ‘méridien’ en Japonais est KEIRAKU, donc, ils associent toujours à KEI un deuxième idéogramme : RAKU . Nous avons vu qu’en Chinois, ce même idéogramme réfère à ‘système’. Le dictionnaire japonais donne comme traduction ‘s’entrelacer, s’enchevêtrer, s’enrouler’, avec également une idée de relation et d’interaction. Y a-t-il un bug dans le métier à tisser ?

J’ai trouvé une fascinante information sur le blog de Billy Ristuccia, (Sojha School of Japanese Healing Arts,) praticien américain d’Anma et source précieuse pour les documents japonais. En fait, en disant, KEIRAKU, les Japonais gardent le souvenir d’un deuxième système de méridiens. 

Il y a, à l’origine, 100 trajets de méridiens, répartis en deux systèmes, les KEI et les RAKU.  

Le système KEI comprend 32 trajets :

  • 12 classiques
  • 12 méridiens divergents
  • 8 Méridiens extraordinaires
Le système RAKU comprend les … 68 autres, répartis eux-mêmes en diverses catégories et dont on sait fort peu de choses en Occident, puisque la littérature à leur sujet n’est quasi qu’en Chinois ou en Japonais, et puisque ces méridiens traitent des maladies qu’on ne voit que rarement dans les temps modernes. 

En disant KEIRAKU, les Japonais considèrent donc non seulement les méridiens comme un système, mais ils intègrent tous les méridiens imaginables, existant et ayant existé.

L'idée d'enchevêtrement contenue dans RAKU est d'ailleurs intéressante, dans l'optique où il y aurait 100 méridiens sur une si petite surface et pose la question de notre manie à tracer des lignes droites dans un corps qui n'en contient guère (de même que sur Terre ou dans l'Univers : nous voyons des lignes droites où il n'y en a pas, et nous construisons anguleux, c'est une obsession du cerveau gauche).

En entendant KEIRAKU, je me plais à visualiser un corps en 3D parcouru par des lignes emmêlées, courbes, spiralées, des vortex... plutôt qu'un plan en 2D avec des lignes tracées à la règle.

Les extraordinaires


Les Méridiens Extraordinaires sont désignés de la même façon qu’en Chine, sauf que ça se prononce différemment : Kikei Hachimyaku 奇経八脈. Donc littéralement : 'hors parcours système 8 circulations'.

Si l'idéogramme pour 'circulation'  est le même qu’en Chinois et se prononce 'myaku', quand on cherche l’étymologie, on trouve des connotations intéressantes. Un myaku  est en fait une pulsation, un flux, une veine, une chaîne de montagnes…Quand on parle de myaku, on considère donc le flux, et non la verticalité. Pour M. Masunaga, myaku est une ligne, un vaisseau circulant dans le corps ou même… un vaisseau sanguin.

A noter, pour compliquer les affaires, qu’on parle aussi des méridiens (classiques ou merveilleux) comme des ‘Keimyaku’, ou des ‘myaku-kei’ par quoi on évoque donc à la fois le système, la trame, et la circulation verticale dans le méridien 経脈.

Et enfin, puisque les Méridiens Extraordinaires sont des myaku, ils ont aussi un nom japonais en myaku que l’on n’utilise jamais, leur préférant les noms Chinois en Mai, pourquoi, on se le demande :

Français

Anglais

Chinois

Japonais

 

Vaisseau Conception

Conception Vessel

RenMai

Ninmyaku

 

Vaisseau gouverneur

Governing Vessel

DuMai

Tokumyaku

 

Vaisseau Carrefour

Through-going Vessel

ChongMai

Shiyô-myaku

 

Vaisseau Ceinture

Belt Vessel

DaiMai

Taimyaku

 

Vaisseau Equilibre Yang

Yang Ankle Vessel

Yang QiaoMai

Yokiyô-myaku

 

Vaisseau Equilibre Yin

Yin Ankle Vessel

Yin QiaoMai

Inkiyô-myaku

 

Vaisseau Liaison Yang

Yang Linking Vessel

Yang WeiMai

Yôi-myaku

 

Vaisseau Liaison Yin

Yin Linking Vessel

Yin WeiMai

Ini-myaku

 

 

La traduction par ‘méridien’.

TOUT CELA, ces termes divers, avec des connotations et des idées sous-jacentes différentes, Jing, Mai, Keiraku, Myaku, Keimyaku…, s’est vu attribuer une unique traduction en Français : méridien. On a, comme pour les points d’ailleurs, une belle perte de sens et de nuances en chemin.


Nous devons le mot ‘méridien’ à Georges Soulié de Morant, un des grands promoteurs de l’acupuncture en Europe, qui n’était pas médecin, mais … diplomate en Chine. Persuadé de l’efficacité de l’acupuncture, il a traduit divers textes chinois qu’il a réunis dans son ouvrage ‘l’acupuncture chinoise’. Le mot ‘méridien’ a fini par s’imposer par l’usage, et d’ailleurs dans d’autres langues.

Pour Jean Fabre (in ‘Les repères de l’Empereur Jaune’), continuateur de la pensée de Jacques-André Lavier, le terme méridien ne tient compte ni du fluide souterrain, ni de l’idée de succession des points, clairement évoquée dans l’idéogramme. Méridien est, de plus, un terme cartographique désignant des conventions linéaires pour séparer l’espace, ce qui ne figure en rien la réalité vivante de l’énergie des Jing.


Jacques-André Lavier avait d’ailleurs lui-même proposé le néologisme de ‘péridromie’ (in ‘Histoire, doctrine et pratique de l’acupuncture chinoise’). ‘Dromos’ signifiant en Grec  à la fois une course (il y a du mouvement là-dedans), mais aussi le parcours, le chemin, et le préfixe ‘peri’ ‘autour’, donc, des ‘parcours qui courent’ tout autour du corps. Ce mot n’a pas été adopté par la suite.

Pour les myaku, les traducteurs ont été plus créatifs, puisque on trouve des Méridiens extraordinaires, Merveilleux, Merveilleux Vaisseaux et Vaisseaux Curieux, ce qui montre simplement que les traducteurs ne savent pas quel aspect considérer.

Car, suite à ce que nous avons vu ci-dessus, si on considère l’aspect organisateur奇経, le terme ‘méridien extraordinaire’ semble plus approprié. Et si on considère le flux circulatoire八脈, le terme Vaisseau conviendra mieux.

On ne voit pas comment les appeler au plus juste, si ce n’est en disant ‘8  circulations linéaires hors système classique’, ce qui est impraticable.

Quel à peu près dans les traductions, n’est-ce pas ?

Il faudra évidemment nous résigner à utiliser le même langage que les autres et que l’usage a fini par consacrer, mais au moins avons-nous ouvert notre compréhension sur la riche réalité que la pauvreté des mots dissimule. Et cela va nous inspirer pour notre pratique.

Arrivés à ce point, faisons une pause et laissons décanter tout cela, car le prochain article abordera plusieurs visions japonaises des méridiens et réfléchira sur notre pratique. Une autre histoire...

Thursday, 1 October 2020

Le point sur les points

En Shiatsu, on exerce des pressions sur des ‘points’ situés sur des ‘méridiens’. Et on précise encore bien souvent, ‘ce sont les mêmes points que l’acupuncture’. Pour savoir quels sont ces points, il n’est que de consulter des cartes de méridiens avec des points, que l’on trouve partout. 

Cette extrême banalité et récurrence de l’information incite à gratter un peu.  

Donc, faisons le point sur les points.

L’origine des points


D’abord, comment en est-on venu à travailler sur des points du corps ?

Le professeur Jacques-André Lavier (in ‘Histoire, doctrine et pratique de l’acupuncture chinoise’) fait tout un récit imagé de la façon dont les Chinois ont supposément découvert la technique des aiguilles sur des points précis du corps. Dans les temps chamaniques anciens, on croyait que les maladies étaient le fait de ‘Gui’ (esprits) hostiles qui envahissaient le corps. Une flèche plantée un jour par accident dans une jambe évacua une douleur persistante. On répéta l’expérience à plusieurs endroits du corps. On affina la flèche en poinçons puis en aiguilles. Le fait de planter des objets dans le corps tuait les Gui hostiles, particulièrement vulnérables là où le doigt s’enfonce. Puis on trouva le moxa (chauffer, voire brûler les points). Les points se multiplièrent. On les regroupa sur des lignes longitudinales (les méridiens).

Chronologiquement, les points précèdent bien les méridiens.


Le professeur Lavier pense que les premiers points définis étaient au nombre de 13. Ils sont encore connus aujourd’hui sous le nom de points des revenants (Ghost points, ghost étant ici le Gui), réputés redoutables à travailler si on n’a pas une grande expérience et utiles pour les maladies mentales et l’épilepsie. En japonais, le caractèredésigne l’esprit d’une personne décédée ou un Oni, càd un ogre, et aujourd’hui encore, les Japonais ne vont pas la nuit dans les endroits réputés abriter des Oni.


Le Dr Dao Kim Long, médecin vietnamien, fait remonter la technique à Neanderthal, lorsque les chasseurs, fatigués de courir après leurs proies, et souffrant de crampes, se massaient. En se frappant les muscles avec des cailloux, ils ont découvert les premiers points d’acupuncture.

Pour un Oriental, il n’est pas besoin de vérifier scientifiquement l’histoire des origines, mais bien d’en retirer un enseignement. L’important est bien ici l’ancienneté, le caractère empirique du développement de la technique et le long processus évolutif de la transmission. Quant à nous, qui sommes tout au bout de cette lignée, il nous incombe de continuer à chercher.

Définitions de praticiens

Maintenant que nous avons une idée de l’origine des points, voyons ce qu’en disent les praticiens qui écrivent des livres.

  • Elisabeth Rochat (in ‘101 notions-clés de la Médecine Chinoise’) : Situés sur les méridiens, les points sont les étapes de la constitution et de la reconstruction d’un être, les articulations et les relais du flux vital organisé.

  • Shizuto Masunaga (in ‘Shiatsu et Médecine orientale’) : le tsubo indique précisément la partie déterminée du corps sur laquelle le traitement devra être pratiqué, cette partie pouvant être soit un Keiketsu que l’on a repéré sur un méridien, soit un point de traitement fixé en fonction de la pathologie.

  • Katsusuke Serizawa (dans son livre ‘Tsubo’) : ‘les points appelés tsubo se trouvent le long des 14 systèmes de méridiens (12 de base et 2 systèmes de contrôle) qui s’étendent sur le corps entier et vers les organes internes. Bien qu’invisibles à l’œil, ces points, ou tsubo, sont les endroits où il est facile pour le flux d’énergie dans les systèmes de méridiens de devenir lent/mou/visqueux (‘sluggish’) et de stagner’.

  • Yuichi Kawada mentionne dans un périodique à l’usage de ses élèves : ‘Appelés trous du dragon par les Chinois ce sont les endroits où on peut appliquer une pression et affecter le flux énergétique’.

  • Ryokyu Endo (in ‘Tao Shiatsu, médecine vitale pour le XXIème siècle’) : les tsubo n’ont pas une position anatomique précise. Un tsubo est un creux physiologique qui change en fonction des circonstances.  Ce sont des points de thérapie apparaissant au-dessus des  méridiens, les portes à travers lesquelles on peut atteindre ceux-ci. Les tsubo sont des points creux, déficients en ki.

  • Bernard Bouheret, lors d’un séminaire : ‘Dans n’importe quelle partie du corps, il y a cet échange entre ciel et terre : ce sont les tsubo’.

  • Jacques Pialoux (in « Guide d’acupuncture et de moxibustion’) évoque ‘les points vitaux situés au creux des fossettes’.

  • Maud Ernoult (in ‘Manuel complet de médecine chinoise et de shiatsu  ‘) : les tsubo sont  ‘des points où se concentre l’énergie’.

On voit donc que chaque auteur considère un aspect différent lié à la présence de points et on pressent, à la lecture de ces définitions, tout un contexte, une philosophie, une spiritualité, une pratique, un ressenti propres à chacun.

Il va falloir aller voir l’étymologie.

Etymologie


Et là, surprise, voilà que s’ouvrent de nouvelles perspectives.

Car les idéogrammes utilisés (il y en a 4 en tout)  ne sont pas les mêmes en Chinois et en Japonais. Mais nous, nous traduisons tout cela par un seul mot : ‘point’.

En Chinois

Pour le Chinois, Elisabeth Rochat de la Vallée (in ‘Les 101 notions-clés de la médecine chinoise’) nous renvoie vers deux mots :

Xue 穴 , évoque une cavité où se tapissent les souffles (Qi) qui habitent le corps ou qui entrent depuis l’extérieur dans ces antres qui s’ouvrent pour eux. L’aiguille – ou toute autre technique – les sollicite pour stimuler les circulations quand les souffles de ces cavités se bloquent, pour attirer les souffles manquant ou pour évacuer les souffles pervertis.

Shu, 輸 évoque ‘un char qui acquiesce à la main qui le guide’, qui transporte ce qui lui est confié. L’idéogramme évoque un transfert. Les souffles ne résident pas seulement dans les cavités qui s’offrent à eux. Ils pénètrent de l’extérieur en profondeur et se rendent aux circulations et aux organes avec lesquels ils sont en affinité, et qu’ils vont stimuler ou léser, selon les cas.

Deux grandes catégories de points se retrouvent sous cet idéogramme, les 5 « Shu antiques » sur chaque méridien (wu shu 五 輸), et les Shu du dos (en Japonais, les Yu).

Elisabeth Rochat ajoute que ces deux caractères pour désigner des points, même très différents, encadrent toutefois parfaitement la nature et la fonction de ces lieux de pénétration et donc de régulation des souffles.

Parlant des Yu (Shu du dos), Maître Kawada nous donnait une autre explication. Au départ, le kanji symbolise un tronc d’érable creusé pour en faire un canoe. Donc, il s’agit d’enlever ce qui n’est pas utile, ce qui est mauvais. Nettoyer, enlever ce qui est mauvais pour le corps, c’est ce qui se passe quand on travaille les points Yu.

Les deux interprétations se rejoignent sur le fait que le travail sur les Yu / Shu permet de faire ressortir ce qui est entré.

Voilà pour les idéogrammes Chinois, mais il se fait qu’en Japonais on n’utilise pas les mêmes pour dire ‘point’, Yu étant une catégorie de points. Du moins, si nous faisons confiance à l’analyse de M. Masunaga, mais je crois qu’on peut.

En Japonais

Dans ‘Shiatsu et médecine Orientale’, quand il s’agit de points, il nous renvoie également vers deux mots, bien que, précise-t-il, ‘la réalité  que ces dénominations recouvrent, à savoir, le point précis sur lequel le traitement va devoir être effectué, est pour toutes la même’.

Le premier mot, Keiketsu  経穴, signifie les points d’observation des méridiens, nœuds d’énergie et sortes de fosses de Ki, certains étant concentrateurs et d’autres résonateurs d’énergie – le tout se traduit par point d’acupuncture.

Nous voyons donc qu’il s’agit bien du même xue qu’en Chinois ,sauf qu’en Japonais il se prononce KETSU et qu'on lui associe un autre idéogramme, KEI,  qui signifie, lui, selon les associations, la verticalité, la longitude, passer à travers, ou encore un … sutra bouddhiste (un long papier vertical). Il y a une idée de trame, là-dedans, puisque le radical  signifie la soie et aussi le système.

Retenons donc que pour les Japonais, quand on parle d’un point en général, on croit utile de préciser que c’est une cavité, mais sur une trame verticale.

C’est intéressant pour les discussions récurrentes sur le thème ‘ceci est-il un shiatsu des tsubo ou un shiatsu de méridiens ‘. Le mot général pour ‘point’, keiketsu, indique en fait que l’on tient toujours compte de ces deux dimensions.


L’autre mot Japonais pour désigner les points nous est, lui, bien connu, puisqu’il s’agit de tsubo, mot que nous rencontrons fréquemment dans la littérature. Mais justement, que signifie-t-il ? Le mot est écrit habituellement en kana つぼ, mais c’est la même idée que 壺, qui signifie un pot, une jarre, un vase, une dépression ou encore le but d’une intention.

M. Masunaga nous précise que ‘le simple fait, pour un Keiketsu de condition pathologique, de réagir au traitement, fait de lui un tsubo valable. Pour qu’il y ait Tsubo, il faut qu’il y ait, à l’endroit où se situe celui-ci, une altération pathologique nécessitant un traitement pour guérir’.

Un Tsubo est donc un Keiketsu qui ’appelle’ un traitement, un endroit où les mains se posent et amènent une modification de la qualité d’énergie.

D’où, deux constatations :

  1. L’idéogramme n’est, clairement, pas le même qu’en Chinois.
  2. C’est dû au fait qu’un Japonais ne considère pas la même chose qu’un Chinois. Il voit le tsubo comme l’endroit qui appelle le traitement, qui attire les mains. C'est purement pragmatique. 

M. Masunaga se fait lyrique, voire même sensuel, car il interprète l’idéogramme 壺 comme  ‘un vase à l’ouverture resserrée,  voire le bouton d’une fleur, qu’il faut caresser doucement pour qu’il s’ouvre’.

Ce qui confirme un fait essentiel : il faut comprendre que les Japonais s’inspirent volontiers de cultures étrangères, mais les refondent à leur manière. Le résultat final n’est donc jamais conforme à l’original.

Comme le formule Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’), le Japonais est fidèle en cela ‘à l’image de son génie multiforme, idéaliste et réaliste, poétique et pratique, constructeur’.
Qu’il y ait des influences chinoises dans le shiatsu (entre bien d’autres choses), donc, certes… mais au final, ce n’est plus la même optique.


Le tsubo, une approche  non-exclusive au shiatsu

Dans l’Anma, qui est bien plus ancré dans la tradition ancienne Japonaise que le shiatsu, on considère que lorsque les points sont stimulés, la tension musculaire se relâche, ce qui facilite la circulation du sang et de l’énergie (KI KETSU, 気血).

L’Anma fait d’ailleurs la distinction, selon Billy Ristuccia, spécialiste en la matière (School of Japanese Healing Arts), entre différentes sortes de tsubo :

  • Keiketsu Tsubo , les points sur les méridiens (nous connaissons les idéogrammes)
  • Kiketsu Tsubo, les points hors méridiens classiques, Ki signifiant ici excentrique, non-conventionnel.
  • Aishi Tsubo, les points naturels sans rapport avec les méridiens
L’acupuncture, l’Anma… sont d’autres pratiques utilisant les tsubo. Toutes les disciplines se retrouvent, je crois, sur le fait que la stimulation des tsubo à la surface de la peau déclenche les capacités naturelles du corps à l’auto-guérison.

Nous le disions au début de cet article, il y a  bien plus de points que ceux que nous recensons habituellement sur les méridiens. Si on se limite aux keiketsu, on en comptera, comme dit le Docteur Chamfrault dans son ‘Traité de Médecine Chinoise’, ‘aussi nombreux que les jours de l’année’, et il y a là, évidemment, une analogie.

Combien de points utilisons-nous en shiatsu ? Certainement pas 360, les grandes catégories sont les Gen, Bo, Yu, Geki et Raku, auxquels on ajoutera les Shu Antiques… Assez peu sont finalement utilisés par les praticiens de shiatsu.

Shiatsu de points ou de méridiens ?

Les diverses écoles de shiatsu mettent l’accent tantôt sur les points, tantôt sur les méridiens.

Il serait toutefois périlleux de tenter une classification. On remarque que les shiatsu privilégiant les points sont plutôt basés sur un cadre de référence occidental (favorisé depuis l’époque Meiji), comme le shiatsu Namikoshi. Les keiraku shiatsu (shiatsu de méridiens) sont plutôt basés sur la médecine traditionnelle orientale.  Je renvoie à l’article d’Antoine Di Novi sur les types de shiatsu existant actuellement au Japon et dans le monde pour prendre conscience de la diversité. Et à l’article suivant de ce blog sur les méridiens qui éclaircira les approches.

M. Serizawa (in ‘Tsubo, Vital points for Oriental therapy’) considère, lui, que ‘les nombreuses écoles et systèmes différents de thérapie shiatsu au Japon aujourd’hui rendent impossible d’en pointer une et de dire que c’est le vrai système’.

Si nous sortons deux minutes de notre mentalité d’Occidental, nous pouvons en conclure que classifier les shiatsu en shiatsu de points ou shiatsu de méridiens n’est pas fondamental, que tous mettent l’accent sur l’un ou l’autre aspect, mais sans oublier l’autre. Et rappelons-nous que le mot ‘keiketsu’ contient les deux aspects.

En fait, tout dépend effectivement de ce que l’on considère, et cela me fait penser un peu à la physique quantique 

  • Si on regarde l’onde, on ne voit pas la particule : keiraku shiatsu
  • Si on regarde la particule, on ne voit pas l’onde : tsubo shiatsu

Sachant donc que les deux existent, mais que c’est l’observateur qui influence ce qu’il voit. Et donc, le praticien, en fonction de ce qu’il considère, verra l’un ou l’autre, et même l’un et l’autre, dans un indifférencié. Car quand il n’y a pas d’observateur, il y a les deux… C’est pourquoi l’on dit : être présent et absent en même temps.

De nombreuses techniques de points


Même en shiatsu, il n’y a pas que les pressions. 

Pour M. Serizawa, toutes les écoles de shiatsu se sont développées à partir de l’ancien massage anma traditionnel,  en y ajoutant certaines techniques de main du judo (kappo et do in).  Une caractéristique du shiatsu étant la pression sur les tsubo du corps, mais donc pas seulement.

De fait, la pratique dépasse souvent la stricte étymologie de atsu ‘faire des pressions’. De sorte que, sans y référer explicitement, notre pratique utilise plusieurs techniques issues directement de l’Anma.

  • Keisatsu, frottement léger
  • Junetsu, pétrissage doux
  • Appaku, méthode de pression (et rappelons que M. Namikoshi avait, au départ, appelé sa technique ‘Appaku Ho’, soit méthode de pression, avant d’emprunter le terme Shiatsu à Tempeki Tamai).
  • Shinsen, vibration
  • Koda, tapotement
  • Annetsu, serrage et pétrissage

Ce faisant, il ne donne qu’une information partielle, ce que font tous ces auteurs japonais, car, selon Billy Ristuccia, il y a 9 techniques propres à l’Anma. Mais passons.





Pertinence des cartographies de points


Nous comprenons donc qu’en shiatsu, il ne suffit pas d’aligner des séries de points pour obtenir un résultat. Par conséquent, les nombreuses cartographies du corps humain ne suffisent pas non plus à se lancer en shiatsu. Le ressenti vient toujours confirmer, voire corriger le descriptif, et même en acupuncture,  Jacques-André Lavier (op. cit.) conseille de chercher le point avec le doigt avant de piquer.

Les cartes, avec leurs distances en pouces (cun) sont tout au plus des poteaux indicateurs indiquant que c’est par là.

Michel Odoul nous renforce dans cette approche (‘in Shiatsu fondamental – La philosophie’) : ‘il en est de même en Shiatsu, où le geste ne se limite pas à la zone sur laquelle on appuie, mais va bien au-delà. Chaque point travaillé cherche à toucher tout le corps… Le geste du praticien ne se limite pas au point d’acupuncture travaillé dans sa dimension symptomatique, mais cherche à atteindre ce qu’il représente sur le plan énergétique. Son attitude et sa présence sont majeures’. Le point est, somme toute, une porte d’entrée (et de sortie) énergétique, pas que pour ce qu’il est censé travailler, mais aussi pour le praticien. 

Voilà qui nous emmène hors sujet, et nous ramène au praticien, à sa présence.

Le livre sur les tsubo de M. Serizawa


Si on veut aborder la médecine orientale par les tsubo et non par les méridiens, le livre de M. Serizawa 'Tsubo, Vital points for Oriental Therapy' est un incontournable.


Katsusuke Serizawa 芹澤勝助 (1915 – 1998) n’est pas n’importe qui. Praticien de techniques traditionnelles (Acupuncture, moxa, Anma…) il était professeur d’université, chercheur, auteur de nombreux ouvrages et titulaire de distinctions prestigieuses de l’Etat Japonais.

Son ouvrage sur les tsubo a au moins été traduit en Anglais.


La motivation est clairement médicale, car, pour M. Serizawa, il n’y a rien à chercher de mystique dans la Médecine Orientale. La thérapie orientale peut, il est vrai, guérir des maux pour lesquels la médecine occidentale manque d’explications, mais rien de miraculeux là-dedans. La science médicale orientale est un système rationnel  organisé autour de la théorie des méridiens et des tsubo, nourrie par 3000 ans d’expérience pratique.  La médecine occidentale a besoin de nommer le problème pour définir le traitement et est donc démunie face à de ‘nouvelles’ maladies pour lesquelles il ne semble pas y avoir de causes physiologiques. 

La thérapie des tsubo est à même de résoudre ces problèmes à cause de son approche générale'. Les désordres des organes se reflètent à la surface de la peau (c’est l’emplacement des tsubo) et la pression, ou d’autres formes de traitement, soulage les symptômes pathologiques et remet tout l’organisme en bon fonctionnement.

Pour M. Serizawa, la complémentarité de la médecine orientale avec l’occidentale réside en sa capacité à résoudre les problèmes chroniques et ceux causés par des maladies psychologiques (et rappelons-nous qu’un des terrains de prédilection de M. Masunaga était effectivement la psychologie).

Pour les cas compliqués qui débarquent au cabinet, désespérés par des années de souffrance, il m’arrive, il est vrai, de dire ceci : ‘si la médecine, avec tous ses appareils, ne trouve pas ce que vous avez, je ne trouverai pas non plus, mais nous allons tenter quelque chose’. Il serait en effet présomptueux de se placer au-dessus de la capacité d’analyse de la science occidentale. Par contre, quand elle ne trouve rien, ou ne peut rien, notre ‘approche générale’ peut aider quand même.

La base du traitement pour M. Serizawa est donc le tsubo, qui peut se traiter par des méthodes aussi diverses que le massage, le shiatsu, l’acupuncture, le moxa… Mieux encore, M. Serizawa n’hésite pas à utiliser des accessoires très divers, comme les patchs chauds, les bains de paraffine, voire un … sèche-cheveux pour les épaules tendues, les douleurs articulaires… Ou même… la bouteille de bière (accessoire omniprésent au Japon) pour masser la plante des pieds, ou appuyer sur certains points.

Un vade mecum du traitement par les tsubo


La majeure partie du livre est un vade-mecum exhaustif des maladies et du traitement par tsubo, dans des domaines très divers.

  • Les maladies qui ne sont pas à proprement parler des maladies ( !) : impuissance, crampes, gueule de bois, acouphènes…
  • Les maladies respiratoires, circulatoires, du système digestif, du système métabolique (diabète), du système nerveux et du cerveau, des muscles et articulations, du système urinaire, de la peau
  • Les maladies juvéniles, les problèmes féminins
  • La fatigue et la promotion de la santé
  • Et, cerise sur le gâteau, les traitements cosmétiques : élimination des rides du visage, brillance des cheveux, développer la poitrine (féminine), avoir une belle peau…

Un homme plein de ressources, visiblement…

Pour chaque maladie, un diagnostic est proposé (étiologie et symptomatologie), ainsi qu’un certain nombre de points et de techniques de traitement, sous forme de kata. Cette façon de travailler est très précieuse, car complète. En général, les ouvrages mentionnent une liste de points, mais pas la façon de les travailler.

L’autre ouvrage à avoir qui développe une approche semblable, même s’il ne se focalise pas que sur les points, est le Vade Mecum de Shiatsu Therapeutique de Bernard Bouheret. Avec ces deux-là, le praticien est à même de mener une réflexion dans ses traitements, en partant des maladies.

Vous voyez que réfléchir simplement sur le mot ‘point’ nous a fait faire un beau voyage et ouvert beaucoup de portes.

Le prochain article traitera évidemment de l’autre aspect, qui est les méridiens… Obligé…

Sunday, 19 July 2020

Lettre d'amour sans le dire : le roman qui nous parle de shiatsu


Catherine me met sous le nez, en fin de séance, sa lecture de vacances. C’est l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse de son praticien de shiatsu, me dit-elle. Quoi ? Un roman qui parle du shiatsu ? Moi qui n’en lis pas, des romans, je me précipite à la librairie pour acheter celui-là.

Et je dois dire que la lecture d’Amanda Sthers «  Lettre d’amour sans le dire’, paru récemment aux éditions Grasset, est non seulement agréable, mais enrichissante et instructive pour notre pratique. Je vous en fais ici une lecture shiatsu.

L'auteure, Amanda Sthers


Qui est Amanda Sthers ? Fille d’une Bretonne (apparentée à la pianiste Anne Queffélec) et d’un psychiatre juif tunisien… Elle est une des auteurs de Caméra Café (je suis fan, cette abominable série me rappelle délicieusement tous les travers de mes années de travail en entreprise), a écrit en 2013 la première bio officielle de Johnny, a épousé puis divorcé de Patrick Bruel…Elle est l'auteure de 10 romans, de pièces de théâtre, scénariste, réalisatrice et a reçu plusieurs distinctions.

Pour une bio complète, la page Wikipedia contient beaucoup d'erreurs, selon l'auteure elle-même, qui m'a fait le plaisir d'autoriser cette recension. Le profil LinkedIn est une source plus fiable.

Et donc, voilà qu'Amanda Sthers parle de shiatsu...


L’histoire d'Alice


Son roman est la lettre d’une femme, Alice Cendres, à son praticien de shiatsu, prénommé Akifumi. Alice débarque un jour par hasard dans un salon de thé à Paris où travaille également un Japonais qui donne des shiatsu. Une méprise avec une autre cliente la fait entrer dans le cabinet. Elle reçoit un shiatsu et sa vie bascule.

Elle va alors commencer l’écriture d’une longue lettre à Akifumi. Cette lettre est l’expression de son ressenti suite aux traitements de cet homme bienveillant et la remontée de toutes ses expériences douloureuses avec les hommes qui ont abusé d’elle. Relations d’abus, famille oppressante, fille non-désirée, carrière morne de prof de Français, pension prématurée… la vie d’Alice semble un échec sur toute la ligne, et le shiatsu fait remonter tout cela à la surface. Elle se met à apprendre le Japonais, à lire la littérature japonaise… en même temps que se développe un sentiment d’amour pour son praticien. On ne peut pas pour autant évoquer le transfert.

Simplement, c’est le seul homme dans sa vie qui lui ait témoigné de la bienveillance et réveillé / respecté son corps, plutôt que de l’exploiter en la brutalisant. Et au moment où elle décide enfin de se déclarer, bien sûr, les choses ne vont pas comme prévu… Je ne vous dévoile pas la chute.

Je voudrais simplement pointer quelques passages très réussis, qui illustrent très finement le ressenti que l’on peut avoir en séance de shiatsu ou après. Sans tomber dans le débat  ‘que faire si votre client(e) tombe amoureux (se) de vous ?’ C’est évident qu’il y a une éthique de la pratique, mais c’est un autre thème. D’ailleurs, il n’y a pas de passage à l’acte, dans le roman. Tout est dans le ressenti. 

Alors, à la lecture, restons dans le ressenti, parce que c’est fin, et plus intéressant que les discussions.

Le dit et le non-dit


Ce n’est pas clair, dans le livre, si Akifumi réalise ce qu’Alice ressent pour lui et s’il saisit son arrière-plan et son histoire douloureuse. En effet, il parle très peu Français et donc, les séances sont relativement limitées sur le plan de la communication verbale.

En Occident, nous avons tendance à parler beaucoup, c’est bien ou pas, c’est comme ça. Il y a ce que nos client(e)s nous disent et ce qu’ils/elles ne nous disent pas. Quand ils parlent, la célèbre phrase du Dr House : ‘Patients lie’ me vient toujours à l'esprit. Mais l’essentiel est sans doute dans le non-dit.

Que savons-nous, au fond, de ce que peut ressentir celui ou celle qui est allongé(e) sur le tatami ? Ce qui remonte en séance et après, suite au rééquilibrage ? Les choses inavouables qu’ils ne nous diront jamais, ou parfois seulement à nous ? Ce qu’ils voient en séance (couleurs, formes, idées, souvenirs…) ? Nous sentons bien les blocages du corps, les lâchers, nous écoutons la respiration, sommes attentifs aux changements de l’énergie, aux expressions…  Parfois il y a formulation, parfois pas, libération explosive ou retenue.

Quoi qu’il arrive et finisse par se dire, il s’agit d’être ouvert à tout : pas de jugement, pas de commentaire, pas de pilotage, mais oui, de l’amour, qui permet de tout entendre et de tout prendre, pour le laisser aller ensuite. ‘Amour’ n’est pas un mot tabou en shiatsu, il se rapproche, dans la forme mais pas sur le fond, du mot grec néotestamentaire ’Agapê’, càd amour universel et inconditionnel. Ce qui, convenez-en, est bien plus difficile à réaliser que de se refermer sur une seule personne, dans un couple par exemple.  

Le Corps au Cœur de notre pratique


(les italiques sont des citations intégrales du roman)

Jamais je ne m’étais fait masser. Nous n’avions pas beaucoup de moyens et j’ai toujours donné la priorité à d’autres choses. Le corps n’avait pas de place dans nos vies.

Le Corps est le Cœur, pour nous autres, praticiens de thérapies manuelles, shiatsu ou autres. Quelle que soit l’histoire de la personne qui vient nous voir pour la première fois, le toucher est sans doute pour elle un moment privilégié, ou osé, pour de multiples et complexes raisons personnelles, sociétales, émotionnelles…

Et les temps qui courent viennent confirmer l’urgence de nos pratiques. Touchons le plus grand nombre de personnes possible, en présentiel, car le salut du monde en dépend.

Toujours, la porte d’entrée est le corps, la manifestation. Je laisse les pratiques en ligne à la seconde zone, au pis-aller, car elles sont nourriture pour un mental exacerbé et viennent encore stimuler un peu plus le Feu du Foie au travers de la primauté du regard. Elles ont leur utilité, mais secondaire, leur porte est le Mental. 

Nous, notre porte est le corps et, à travers le corps, nous touchons tous les niveaux.  Il y a cette ‘délectation’ du toucher dont parle Alain Daniélou. C’est valable dans toutes les soi-disant ‘réalités.

Dualisme Homme - Femme


Vous vous êtes agenouillé. Je ne m’attendais pas à ce qu’un homme me masse. En temps normal, j’aurais protesté, mais il émanait de vous  une douceur mêlée à une autorité…  Vous avez pris un moment pour joindre vos mains devant votre poitrine en position de prière puis incliner lentement le buste vers le sol. Cela m’a rassurée sans trop savoir pourquoi, comme si vous quittiez vos attitudes humaines pour vous concentrer uniquement sur mon corps.

Ah, ce fameux dualisme Homme / Femme qu’on nous assène en permanence, l’identification de l’ego au genre et la sexualisation qui en découle, évidemment. Il s’agit pour nous, praticiens, de ne pas rentrer là-dedans en séance, mais de rester ‘en-deçà’, ne pas franchir la ligne. A part le fait qu’un corps de femme n’est pas, morphologiquement, un corps d’homme, peu importe la manifestation sexuée, en effet. Mais se rappeler que chacun se situe quelque part sur cette compréhension, sans que l’on sache où exactement, est une bonne chose.

Eckhart Tolle (in ‘Le pouvoir du moment présent’) appelle cela l’incomplétude sur le plan de l’identité par la forme.  ‘Cette incomplétude se fait sentir’ (mais pas toujours) ‘sous la forme de l’attirance homme-femme, l’attirance vers la polarité énergétique opposée, peu importe le niveau de conscience’. Si j’apprécie à l’occasion un bon toucher viril, j’irai en effet plutôt spontanément vers une praticienne de shiatsu ou de massage, car elle a ce qui me manque : elle est une femme. Mais, poursuit Tolle, ‘cette fascination se produit plutôt à la périphérie de votre vie, et non au centre’. Voilà, ce n’est, de nouveau, pas grave, il suffit de s'en rendre compte.

Libérer le souffle



Vous avez immobilisé votre corps entier et m’avez entraînée à fixer votre respiration sur la vôtre. Nous ne pouvions respirer à contretemps, votre souffle me demandait d’inspirer avec vous, que je sois avec vous. Et dans ce duo d’exhalations, soudain je n’ai plus été seule et mes yeux ont laissé couler des larmes. Ce n’était ni du chagrin ni une émotion, je libérais simplement de la vie. Je me remettais en marche.

Très fort, le monsieur Akifumi, pour un début de première séance, mais c’est fort bien décrit, c’est ce qui peut se passer. Harmoniser les respirations, libérer de la vie par le shiatsu… se remettre en marche. 

Itsuo Tsuda (in ‘Ecole de la respiration, tome 5, le dialogue du silence’) dit qu’on touche à l’expiration, pas à l’inspiration. C’est ce qui permet de libérer. Travailler à contre-courant engendre la contraction. C’est une question d’attention et de développement de l’intuition, qui est sans fin.

Sachez qu’effectivement, le shiatsu peut être libérateur et que la respiration va être fondamentale en séance. D’ailleurs, plus de 90% des receveurs ‘oublient’ de respirer correctement. On ne nous apprend pas, et de un. Et de deux, lisez implicitement ce qu’on peut penser des masques (de nouveau, ce n’est pas le lieu du débat).

Puis, il y a l’expérience du lendemain.



Grâce à vous, mon corps s’est en quelque sorte remis à vivre. Il est devenu plus chaud, mon sang circule plus vite, je sens des fourmis dans le bout de mes doigts, telle une résurrection.

La sensation de froid, qu’Alice évoque comme une de ses caractéristiques habituelles, est partie, l’énergie recircule. Elle est reconnectée au corps énergétique, en d’autres termes. Parfait. Je demande souvent à mes client(e)s ‘avez-vous ressenti quelque chose de particulier après la séance précédente ?’ Parfois, ils ne s’en souviennent pas, mais il y a  ces effets, positifs, et parfois négatifs (effet Menken, nettoyage). 

Le corps se rééquilibre, et rappelons que, quelle que soit la discipline choisie, médicale ou non-médicale, c’est le corps qui a les capacités d’auto-guérison, pas le traitement ou la technique qui sont des facilitateurs.

La rencontre de deux êtres


Le samedi suivant notre première rencontre ; veuillez m’excuser d’écrire cela, mais à mes yeux, il s’agissait d’une rencontre plus que d’un massage…


Bien sûr, et bien vu. Nous attirons les personnes qui nous correspondent, celles pour qui nous pouvons réellement signifier quelque chose en ce moment de leur vie. Chaque visite est un cadeau. Il y a la séance et ses acteurs, c.-à-d. les deux personnes en présence, et l’intrication qui peut en résulter et parfois nous dépasse.

Faut-il chercher à comprendre ? Mais non. Simplement se dire que c’est la bonne personne qui est là en cet instant. Une cliente m’écrit : ‘je suis vraiment contente de vous avoir croisé sur mon chemin, votre shiatsu mais aussi votre personnalité et nos discussions m’aident beaucoup’. Mais voilà, tout est dit, c’est un ‘package’, effectivement. Et c’est réciproque, car nos client(e)s sont nos maîtres.

La lignée


Il y a quelque chose de divin dans vos mains, dans les gestes que vous avez répétés comme s’ils étaient ancestraux, que vous n’en étiez que le légataire et que vous transmettiez à mon corps le poids soulagé des corps passés et leur lumière pour me guérir.

Mais c’est joliment dit, cette prescience de la lignée ! Laissons-là le divin, mais voyons-nous comme légataires d’une transmission multiforme, comme un relais sur une lignée à travers laquelle l’énergie et la mémoire des shiatsu donnés inlassablement se transmet. C’est là toute la force de l’empirisme qui caractérise la tradition orientale, le passage de maître à disciple. Ce ressenti résonne.

Un mal qui fait du bien



Ca faisait mal, ça faisait du bien. Une sorte de délice masochiste. Mon corps entier se relâchait, mes cuisses s’écartaient, je m’écrasais dans le sol qui m’aspirait. Je me suis endormie comme une enfant, les muscles relâchés, sans pudeur. Et j’ose le dire aujourd’hui, j’avais envie de vous quand j’ai basculé dans le sommeil.

Un mal qui fait du bien, voilà effectivement une description courante du toucher shiatsu. Des points a priori désagréables lâchent progressivement, on sent que cela travaille. C’est une bonne sensation, qui n’est pas masochiste, sauf pour les personnes qui vivraient cette configuration sexuelle. Un point d’attention…  

Ici dans le roman s’immisce évidemment le réveil du désir comme expression de l’énergie sexuelle. L’énergie sexuelle est une expression fondamentale d’une bonne énergie vitale. 

En séance, cela peut arriver de toute façon du fait que le parasympathique prend le dessus (d’ailleurs, elle s’endort). C’est plus visible chez les hommes, évidemment. Un homme en état de détente peut avoir une érection spontanée. Mes collègues féminines bien à l’aise dans leur pratique devraient confirmer que le plus gêné, dans ces cas-là, c’est le client, pas la praticienne. Tout a le poids et la gravité qu’on veut bien lui accorder, au final. Souvenons-nous de rester légers.

Les miroirs du mental



Les hommes ont disposé de moi. Jamais je n’ai connu de gestes bienveillants. Je sais que les vôtres sont professionnels et je ne confonds pas. Pourtant, j’ai le sentiment que quelque chose nous dépasse. Je serais honteuse si je me trompais. Merci de me le dire sans détour si tel était le cas.

Il ne s’agit pas évidemment en cabinet de faire comme si la polarité sexuelle n’existait pas, même si nos gestes sont effectivement professionnels. Et nous ne connaissons pas l’histoire de nos receveurs en matière de relations avec l’autre sexe (ou le même sexe).

Ici, Amanda Sthers illustre bien ce qu’un de mes anciens professeurs appelait ‘l’ambiguïté humaine foncière’.  En 3 lignes, on parcourt : l’affirmation du sexuel / la négation du sexuel / le doute, l’espoir / la culpabilité/le besoin de confirmation. Il faut bien se dire que le mental fait cela tout le temps et s’agite continuellement entre des opposés. Ce genre de sentiments contradictoires peut très bien s’enchaîner très rapidement chez nos client(e)s, exprimé ou non.

La semaine passée, une cliente se mit tout à coup à me déballer ses relations et ses préférences sexuelles. Cela devait s’exprimer, tout est bon, et où peut-on exprimer ces choses ?  C’est parfait, respirons et pratiquons, en restant à l’écoute.

Sourire


Ce vendredi-là, nos regards se sont croisés un peu plus longuement et vous avez souri, ce n’était pas de la politesse, vous m’indiquiez que vous étiez heureux de me voir.

Le praticien de shiatsu n’est pas un être éthéré détaché de tout ou, à l’inverse, taillé dans le marbre. Donc, oui, je me reconnais bien dans cette description. Je regarde attentivement mes receveurs/euses et je suis heureux de les (re)voir, à chaque fois, et dans l’ouverture à ce qui va surgir, quoi que ce soit. J’accueille avec un sourire ou une blague, c’est sûr, parce que c’est bon d’être là. Le plus intéressant est toujours la ‘photo’ d’entrée et de sortie. En général, ils sont tendus et absorbés en entrant, mais sourient en sortant. C’est pour moi un des signes de l’efficacité de la séance.

La nature et la jeunesse



C’était la pleine lune, j’avais 20 ans à nouveau.

Car faire du shiatsu ramène l’attention aux cycles naturels, et quand l’énergie circule, c’est sûr qu’on a la sensation de rajeunir, on pétille, on se sent vivant !

Exprimer l’amour


On dit qu’au Japon, les gens qui s’aimaient ne le déclaraient pas… On ne dit pas ‘je t’aime’, mais ‘il y a de l’amour’, comme ‘il y a du soleil’.

Tout cela fluctue, évidemment, avec le temps et les mœurs, mais effectivement, originellement, il n’y a pas de pronoms personnels dans le  (JE) (T’) aime en japonais, sauf pour la compréhension dans le texte. En séance, comme dit plus haut, c’est sûr qu’il y a de l’amour, sinon, on ne ferait pas ce métier. Le 'je' et le 'tu' sont des identifications périphériques, les méditants comprendront sans doute.

Un ouvrage à lire pour enrichir notre pratique


Voici donc un livre bien délicat, dans la retenue, la pudeur, le non-dit, et en même temps, le lâcher, la sincérité, l'écoute du ressenti. Choses bien japonaises venant d'une Occidentale, et qui devraient nous parler. 

Il y a bien d’autres formulations dans le roman d’Amanda Sthers qui méritent qu’on s’y arrête. J’ai été charmé par l’histoire et le style, et l’idée peu probable quand même qu’un jour je reçoive une telle lettre… Comment réagir ? Question qui se poserait à ce moment. La vie est si surprenante.

Au-delà d’une lecture agréable de vacances, nous avons là un roman shiatsu et même un qui peut nous faire avancer dans notre pratique. Cela méritait bien une recension et d'en faire la promotion auprès de tout qui donne ou reçoit des shiatsu. 

Recommandé absolument !

Saturday, 23 May 2020

Shiatsushi par temps de COVID


Ce que Corona m'a appris


Quelle pagaille, ces deux derniers mois, quel déchaînement d’énergies contraires, et quelles leçons aussi à en tirer…

Je n’ai aucun commentaire à donner ici sur la gestion de la crise par les politiques, la pertinence des avis officiels et scientifiques, les dangers potentiels de la situation pour nos libertés, les craintes et les espoirs pour l’avenir… 
Ce genre de communication a déjà eu lieu ‘ad nauseam’.

Par contre, si je regarde du point de vue de notre métier, le shiatsu, je peux me permettre deux trois réflexions.

Une crise est une opportunité d’avancer, elle permet de révéler crûment certaines réalités, de questionner nos activités….

La conclusion est, d’emblée : que faisais-je avant la crise ? Du shiatsu ! 

Que ferai-je après ? Du shiatsu ! 

Plus que jamais. Et aussi, autrement que jamais, sur les plans de la conviction, de la puissance et du lâcher, de la lucidité et de la joie.


Les choses qui ne passent pas


Il y a quand même eu des attitudes ou des réactions qui me restent en travers de la gorge.

Ainsi fus-je choqué par la rapidité déconcertante avec laquelle quelques instances censées représenter notre profession (dans plusieurs pays), des écoles, voire des praticiens à titre individuel sont rentrés sous terre en se déclarant publiquement, dès le début du confinement, ‘activité non-essentielle’.  

Evidemment que le shiatsu n’a pas de solution en phase de contagion et qu’il faut laisser faire les médecins. Evidemment que, au même titre que bien d’autres activités, le shiatsu ne rentre pas dans la liste des activités essentielles établies par les gouvernements en période de confinement. Mais se déclarer non-essentiel manque pour le moins de nuances. C’est oublier tous les moments où nous le sommes, essentiels, en amont, quand ce n’est pas la crise. Ce n’est pas deux mois de crise qui vont occulter des années de travail de prévention.

La prévention est au cœur de notre métier, et la prévention est essentielle. Notre rôle premier est d’aider le corps à cultiver ses facultés d’auto-guérison, en rééquilibrant l’énergie (et en cas de problème, on va bien entendu tenter de l’éliminer). On fait du shiatsu, et, normalement, on ne tombe plus (ou moins souvent) malade. 

Parlant de la presse grand public, j’ai peut-être vu deux articles insistant sur la nécessité de la prévention et d’entretenir une bonne immunité. Parlant de la gestion de la crise, nos pays n’ont pas appliqué de traitement médical préventif massif, les instances officielles continuent donc à attendre la dégradation des conditions de santé avant d’agir. D’autres pays ont fait un autre choix, et nous verrons plus tard qui a eu raison. 

Mais, en tous temps et en tous lieux, nous nous situons sur un terrain où il n’y a, visiblement, pas encore grand monde. Il aurait donc mieux valu rappeler cette règle d’or. Par ‘essentiel’, je comprends également l’essence et le sens de notre métier et si ce métier n’est pas essentiel, il vaut mieux faire autre chose.

Même en temps de crise et de contagion, d’ailleurs, nous n’aurions jamais dû arrêter de travailler. Trop tard pour l’immunité, sans doute, car c’est un travail de fond.  Mais ne serait-ce que pour alléger les effets pernicieux de la scandaleuse communication anxiogène propagée à tous niveaux. Je renvoie au tout premier texte publié par Jean Pelissier sur les effets de la peur. Nous le savons bien, que la peur fait baisser l’immunité, car elle impacte l’énergie des Reins. Au sortir de l’hiver, en plus, si les Reins n’ont pas été correctement nourris, le moment est particulièrement défavorable. Nous avons beaucoup de réponses en la matière. Il eût été bon de nous positionner comme les gens qui, de par la nature de leur métier et de leur énergie, ne cèdent pas à la peur. 

Le KI sort par tous les temps.

Nous aurions également pu être appelés en renfort pour détendre, aider, accompagner, renforcer, soutenir, apaiser les personnes obligées de continuer à travailler dans des conditions difficiles ou dans un climat anxiogène. Ou les personnes souffrant d’un confinement éprouvant. Ce fut le cas en France, ai-je vu, où les hôpitaux généralement partenaires de l’EST de Bernard Bouheret ont fait appel aux shiatsushi pour leur personnel soignant.

Cela me semble meilleur que 5 minutes d’applaudissement pour nos ‘héros’ (toujours cette déplacée rhétorique de guerre…). Poser les mains sur des corps, plutôt que battre des mains dans le vide… Non ? Qu'est-ce qui aide le mieux ? Et ç’aurait été l’occasion de montrer à notre Ministre Maggy De Block, prête à réquisitionner n’importe qui capable de mettre un thermomètre, qu’on peut aussi vraiment aider les professionnels de terrain, sans investissement particulier.

En tant que praticiens, nous ne pouvons nous-mêmes avoir peur. Comme le dit un de mes estimés professeurs à propos de la captation d’énergies mauvaises chez les receveurs, ‘si tu as peur, change de métier’.

A tout qui me dirait ici ‘pourquoi n’as-tu pas agi’, je répondrais que ce genre d’initiatives impliquant la représentativité et la crédibilité de toute une profession ne m’appartient pas, et que je me serais sans doute fait jeter en allant proposer mes services de façon impréparée. Ce genre d’approche ne peut être le fait d’un individu non mandaté, et doit obtenir au moins le consensus d’une partie des praticiens. Il ne s’agit pas d’une critique facile, mais d’un constat quelque peu décevant. Un échec est toutefois un moment d’apprentissage.

Leçon de crise : un gros travail de reconnaissance et de valorisation du métier va devoir être fait, par des gens qui pratiquent réellement, ont une vision claire et défendent l’intérêt, la spécificité et l’utilité du shiatsu, quel qu’en soit le style.

Le rapport à la médecine


Un deuxième enseignement de la crise est notre rapport à la médecine, allopathique ou autre.

La relation souvent ambigüe entre les thérapies dites ‘alternatives’ et la médecine dite ‘officielle’ n’a pas lieu d’être. 

Jusqu’ici, nous connaissons tous des médecins qui ne veulent pas savoir ce que nous faisons ou y sont opposés. D’autres médecins tolèrent et conseillent à leurs patients tout ce qui peut leur faire du bien, même s’ils ne connaissent pas bien. D’autres encore s’intéressent vraiment à nos activités et voient dans le shiatsu (ou d’autres pratiques) un réel soutien à leurs prescriptions.

Ces différents types d’approche sont apparus au grand jour en temps de COVID. On a pu voir des médecins dogmatiques tenant une position officielle et qui préféreraient se faire brûler plutôt que d’en changer, contre vents et marées. On en a vu d’autres travaillant empiriquement, fidèles au serment d’Hippocrate et qui diagnostiquent, puis essaient un traitement et consolident ensuite les résultats pour arriver à un protocole. On en a vu tenter d’enrayer le développement des symptômes et d’autres attendre pour déployer la grosse artillerie. On en a vu parader sur les plateaux de télé pour déverser des avis devenus contradictoires avec le temps. On a surtout vu le dénuement face auquel ont été laissés les généralistes de terrain travailler en silence dans des conditions difficiles, voire dangereuses. Ceux qui, comme nous, se retrouvent face à la souffrance et doivent décider de faire quelque chose. Parfois sans savoir vraiment quoi.


Je me sens frère des médecins honnêtes qui disent ‘je ne sais pas’, mais agissent et tentent ce qu’ils ont de mieux. Qui travaillent empiriquement, car toute science s'est établie ainsi sur une longue période, n'en déplaise aux enfants obscurs des dites 'Lumières'. Là sont les racines de la médecine et du soin, et le shiatsu, même non-médical, procède de la même façon. En mettant la prévention en amont.

Il est encore trop tôt pour savoir qui a eu raison…  Même si on a pu prendre la mesure de tous les avis contradictoires, des poids et des choix idéologiques… Dans peu de temps, on pourra dire, pour peu que l’on veuille bien considérer les mêmes choses, quelle approche aura été la meilleure et quel traitement aura été efficace…  

La crise actuelle est pour moi un appel à serrer les rangs, à nous reconnaître et à collaborer chacun dans notre spécialité. Médecins ou autres thérapeutes : ils /elles sont les bienvenu(e)s. 

Comme le dit Itsuo Tsuda (in ‘le non-faire’) : ‘il faut cesser d’appliquer les postulats physico-chimiques à l’homme. C’est ne pas tenir compte de la sensibilité et de l’affectivité propres à chacun’. L’humain ne rentre pas dans les statistiques, ni dans le principe de cause à effet.

Notre vocation commune : prendre soin de l’Etre, en donnant des soins, à tous niveaux.

La nécessité des non-spécialistes


On a entendu aussi beaucoup ricaner sur les non-experts en quelque chose qui se sont permis d’émettre un avis. En même temps, on a assisté à un foisonnement inédit d’avis ou de points de vue en tous genres sur la situation.

Il s’agit ici de trier l’ivraie du bon grain. Comme Brassens, je pense que ‘le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con’. Je pense aussi que le diplôme n’est aucunement signe d’intelligence ou de compétence et que l’intelligence consiste en la capacité à relier entre elles des choses très différentes. L’antique pensée analogique de l’Orient : telle situation me fait penser à d’autres choses et je fais des liens qui vont aider à la compréhension et à l’action.

Il faut surtout arrêter d’infantiliser les gens et leur permettre plutôt d’exprimer leur potentiel et de laisser s’exprimer leur bon sens. Des points de vue intéressants surgissent souvent d’angles inattendus. Un conseil scientifique composé de gens du même tonneau ne reflète pas la diversité de la société et ne laisse pas place à la surprise créative qui pourrait nous sortir plus vite d’une situation, parce que, justement, personne n’y a pensé. Ce n’est pas un reproche. Comme le dit Eric Baret : ils ne peuvent pas faire autrement.

Notre époque a de plus en plus besoin de bons généralistes (en médecine ou ailleurs), c’est-à-dire de gens capables de raisonner clairement, de faire des liens et d’accompagner n’importe quelle situation. Garder la vue globale. Le risque du spécialiste dans sa tour d’ivoire, c’est qu’il ne voie pas plus loin que les murs de sa tour d’ivoire.

Ainsi nous dit Tsuda : ‘Malheureusement, dit Noguchi, il y a des spécialistes des microbes, mais pas de spécialistes du corps. C’est la cause de l’erreur qui nous fait adapter une position inverse’ (à ce qu’il faudrait faire, càd que nous focalisons sur le mal et pas ‘les parties inertes’). Par le mot ‘corps’, il faut entendre ‘terrain’.

En étant de bons généralistes, en considérant la globalité, nous devenons en quelque sorte des… spécialistes de terrain. Mais oui, nous avons un avis sur beaucoup de choses car, proches des gens, nous en entendons beaucoup. Nous voyons l’humain dans son rapport à la nature. Le shiatsu, et ses praticiens, ont légitimement un avis – des avis sur la situation.

Un virus à contretemps, énergétiquement


Pour rester dans notre pré carré, par contre, énergétiquement, le monde se conduit bizarrement. Le cycle immuable de Fu Xi serait-il ébranlé ? Le cycle du Roi Wen a-t-il les moyens de contrarier les lois éternelles de l’Univers ?  Un collègue me faisait remarquer qu’après ne pas avoir eu d’hiver, nous avions eu un printemps contrarié. De fait, ce virus aurait dû surgir en hiver, période idéale pour un retour sur soi et chez soi (et pour la destruction de l’économie, en période de fêtes, si tel est bien un des buts poursuivis) et pour le nourrissement de l’énergie des Reins.

Chaque année, je conseille l’intériorité propre à l’hiver, irréalisable pour beaucoup. Zut, opportunité ratée. Car, ce qui s’est passé, c’est que l’énergie du printemps qui est expansion s’est vue du coup totalement contrariée, brimée, empêchée par le confinement. A l’heure de sortir de notre ‘kot’, nous avons dû y rentrer. On a mis le couvercle sur la marmite à pression. Il en résulte frustrations, colère, stagnations… et quels seront les effets, énergétiquement ?  Il va falloir gérer et il y aura du travail. 

Allons-nous pouvoir rattraper ces trois mois en été ? Certainement pas. Les personnes avec une immunité faible au sortir de l’hiver et avec le couvercle sur la marmite à pression au printemps n’auront pas l’énergie pour tout faire en été. Comme c’est inédit, je ne connais pas les conséquences, nous devrons être attentifs.

Quel monde meilleur ?


Mais non. J’ai lu beaucoup de commentaires utopiques, disant que cette fois, les gens allaient comprendre la nécessité de changer et de respecter la planète. C’est beau, les utopies. On a besoin de rêver. Mais c’était prévisible. Les personnes en chemin ont fait du chemin. Les autres, non (Brassens, toujours…). Je crains qu’il ne faille abandonner l’espoir d’une transformation majeure, immédiate, de la société.

Si le confinement améliorait les gens, les monastères du monde entier, toutes religions confondues, seraient remplis de saints. Ils ne le sont pas.

Le meilleur commentaire que j’aie lu en la matière est dû à Valérie Bugault (in ‘Géopolitique du Coronavirus’, revue Strategika du 1er avril 2020) : ‘ A cela s’ajoute un autre phénomène d’émiettement et d’isolement des populations : les milieux médicaux fréquentent peu ou pas d’autres milieux, chacun restant dans son pré carré par l’organisation même de la société. Ainsi, les constats et la vie que mènent les uns sont quasi hermétiques aux constats et à la vie que mènent les autres, leurs seuls points de contact étant leur façon (directe ou indirecte) de consommer’.

Mais c’est bien sûr. Il n’y a plus de valeurs, de vision, de projets communs à cette société. Chacun vit dans son monde ou sa vision du monde, tout cela coexiste et, en fait, ne se comprend pas et ne se parle pas. On se retrouve uniquement dans la consommation, la société est devenue le ‘grand marché’ appelé de tous ses vœux par l’Europe.

Un modèle, ici, serait le Japon, pays où coexistent les visions les plus archaïques et les plus modernes du monde… dans la tolérance mutuelle et le goût du paradoxe. En Occident, on verrait plutôt les choses comme une lutte et une tentative d’imposer son point de vue.

Valérie Bugault nous donne donc un clair avertissement : ‘Nous sommes collectivement sur une ligne de crête et les choses peuvent basculer, en fonction de la capacité de réaction des citoyens, soit dans le sens du globalisme intégral avec gouvernement mondial, soit dans celui d’une reprise en main politique des pays par leurs ressortissants’.

Pour nous, le changement ne se situe pas dans le débat d’idées, mais dans le ressenti de ce qui est juste. Notre accompagnement sur le chemin de nos receveurs est aussi celui-là : les amener dans le ressenti de ce qui est juste, dans la connexion à l’Univers, dans l’interrelation, sans influencer (laissons cela aux gourous). Un jour, le toucher touche au plus profond. Le regard s’embue… le Cœur fera le reste.

Tsuda nous dit : ‘la pollution qu’apporte la civilisation n’est pas seulement de nature chimique ou physique. Il faut y inclure la pollution verbale et intellectuelle’. Nul besoin de polluer nous-mêmes, d’argumenter ou de convaincre, plutôt laisser advenir le meilleur en chacun.

L’urgence de l’instant


A nous qui prônons trop facilement l’instant présent, sans y être souvent (facile à dire, mais comment on fait ?), la situation est au moins venue rappeler l’urgence de l’instant.

Un texte écrit récemment à la demande d’Ivan Bel sur la mort et le shiatsu (à lire ici) est venu me rappeler cette urgence de l’instant, à tout moment.

Vis chaque jour comme si c’était le dernier jour de ta vie. Donne chaque shiatsu comme si c’était le seul que tu vas donner, et donc il faut tout donner, chaque fois. Qui sait si le prochain rendez-vous pourra être honoré ? Et quand ?

C’est un bel enseignement dans l’intensité du travail.  

Le travail sur soi pour aider les autres


Finalement, la seule chose à faire en toutes périodes pour nous, c’est de travailler sur nous-mêmes. Le bonheur du confinement a été de pouvoir le faire plus longtemps. Mettre en place ce que nous préconisons : prendre soin de soi, pour prendre soin des autres.

Ce travail sur soi nous permettra d’être ancrés, et d’être des phares dans l’incertitude ambiante, pour ceux qui voudront…

Le monde a besoin de nous… Je crois que nous avons tous été en contact avec des receveurs pendant le confinement. Pour simplement garder le lien, s’enquérir du bien-être, parler, briser le silence…

C’est très bien. Le shiatsu ne s’arrête pas à la fin de la séance, il est pour moi un accompagnement sur le chemin de vie. Jusqu’au bout.

Hymne à la joie



Et pour finir, quand tout est en place, quand on est bien aligné, on revient toujours à la joie, qui surgit inévitablement.

Eteignons la télé et les réseaux… On n’y voit que des peine à jouir discutaillant sans fin ou nous menaçant d’une litanie de catastrophes. Pas un qui sourit. Pas un qui fait une blague pour détendre l’atmosphère. Pas un pour considérer le bon côté des choses, qui existe toujours. Le premier qui rit aura une tapette. Mais même dans les lieux où on nous impose de mettre un masque, on n’est pas obligé de cacher nos sentiments et de tirer la tête. 

Dans cette sinistrose malsaine, distribuons des sourires et des rires, et affichons-nous sur les réseaux et dans la vraie vie comme ‘Gens Sans Peur’, gens joyeux et heureux, ce que notre pratique devrait induire. Le Shen qui rayonne est contagieux et témoigne de l’art précieux qui nous anime. 

Et voici que maintenant, notre bel art du shiatsu repasse du côté de la manifestation… Travaillons, travaillons...