Partage d'expérience : laisser faire les mains
A. vient me voir pour la première fois et m’expose ses difficultés. C’est le
syndrome d’Ehlers-Danlos, me dit-elle. Pardon ? Vous pouvez répéter ?
Maladie inconnue : moments privilégiés qui nous ramènent aux sources de
notre art. Car voilà qui est bienheureux :
je n’ai pas de protocole en
tête et rien de familier sur quoi je pourrais m’appuyer en cours de route.
Ce que l'on en dit
A. non plus, d’ailleurs, car là est précisément son problème : elle ne
sent pas ses os, elle n’en a pas la sensation et donc perd ses contours, ses
repères de forme séparée du reste du monde, au point de devoir s’appuyer
régulièrement sur quelque chose. Ennuyeux, car elle est incapable de conduire
un véhicule, tout juste un vélo si ça ne va pas trop vite. Cela va avec une
hypersensibilité : hyper-acuité visuelle, hyper-acousie, porosité
émotionnelle, hyper-laxité et, par conséquent, une grande fatigue
permanente : surexposition à une information bien trop dense.
Elle ne paraît pas son âge et est d’une minceur à faire envie à bien d’autres,
car, malgré un grand appétit, elle ne prend pas de poids. Les articulations
sont douloureuses, le haut du dos tendu, mais rien de nature inflammatoire.
Problème de codage dans la fabrication du collagène, me dit-elle. Rentré chez
moi, je m’en vais voir au dictionnaire de quoi il retourne.
Ce que l'on en lit
Le syndrome d’Ehlers - Danlos (SED) est une
maladie génétique rare qui peut
prendre plusieurs formes et peut engendrer divers désordres : hypermobilité
articulaire (jusqu’à la dislocation), hyper-extensibilité cutanée, fragilité
tissulaire… Seule une biopsie cutanée permet de la déceler avec certitude.
Comme je l’apprends en lisant le dictionnaire, A. souffre de la forme
hyper-mobile, la plus fréquente, où la fragilité tissulaire est moins présente.
Il n’existe pas vraiment de traitement médicamenteux et, pour le reste, une
approche multidisciplinaire (kiné, posture, podologie…) peut être prescrite.
Le site Passeport Santé me précise en outre que ‘
Aucune donnée scientifique ne permet aujourd’hui de traiter
ou de prévenir le syndrome d’Ehlers-Danlos à l’aide de thérapies alternatives’.
Bref, personne ne m'aurait aidé de toute façon, mais A. me demande si je peux l'aider.
Comment s'y prendre ?
Ce sont
les moments de grâce pour le praticien et
le retour à l’essence même de
la pratique.
Ce qui ne signifie pas me croire plus malin que les autres et vouloir résoudre
quoi que ce soit. Cela ne signifie pas non plus faire aveu d’incompétence et
m’excuser de ne pas pouvoir aider. Cela signifie simplement que
je vais faire
quelque chose selon ce que je vais ressentir là et que je ne sais pas où cela
va me mener. De ce fait, mon intérêt est décuplé car
l’inconnu, précisément, me
stimule.
D’abord, je vais
écouter. Au sens de Bunshin, certes, ‘chercher à distinguer
par l’oreille quelque chose
d’indistinct’, car où est le fil d’Ariane qui va
permettre de dénouer l’écheveau ? Quel indice va émerger ?
Au sens d’Eric Baret (in ‘De l’Abandon’) : ‘Accepter veut dire écouter.
Ecouter veut dire
ne rien savoir’. J’accepte ce qui est là, sans pouvoir
interpréter, et, vierge de tout savoir, il me reste à mettre les mains et à
leur faire confiance.
Ou encore : ‘ Que signifie écouter ? Cela veut dire aimer. Sans
amour, l’écoute est impossible. Aimer signifie :
être disponible à ce qui
est là… vous ne cherchez pas à comprendre quoi que ce soit, mais à vraiment
sentir’.
Me voici dès lors dans
Setsushin, tel que compris par M. Masunaga, quand il
nous dit : ‘je commence par toucher le corps du sujet sans poser de
question et fais part, simultanément, à ce dernier, de mes impressions
concernant le symptôme observé’.
Ajoutant : ‘Beaucoup de consultants ignorent que le Shiatsu n’est autre,
en réalité, que le Setsushin lui-même’.
Ou comme le disait Maître Kawada, coupant court à toute question : ‘
mettez
les mains’.
Et puis s'y mettre
Ensuite, j’aurai bien quelques directions qui vont venir, évidemment.
Hyper-laxité, en effet : la main disparaît du premier coup sous l’omoplate.
Mais il y a un point quand même, qui fait mal et fait du bien. Un tsubo qui
appelle. Le corps réagit au toucher.
Un Fukushin confirme ce que je viens d’entendre. Les personnes hypersensibles
se connaissent, évidemment.
‘Fatigue’ et ‘génétique’ vont me renvoyer vers les Reins.
‘Porosité émotionnelle’ vers le dit Maître Cœur et le Cœur.
‘Manque de contours’ vers la Rate et vers un shiatsu très enveloppant, très
contenant, qui rassemble et ramène et où, donc,
le corps du praticien se donne
totalement (ceux qui me connaissent savent que c’est une de mes prédilections).
D’ailleurs, A. a développé une endométriose, il y a une logique quand même.
Pour les articulations, même si nous ne sommes pas dans un contexte
inflammatoire au sens d’une polyarthrite, nous savons que, dans ces cas précis,
des pressions puissantes, enveloppantes précisément, soulagent beaucoup et cela
vaudra la peine d’au moins essayer pour voir si cela apporte un soulagement. Ce
fut bien le cas.
Et de manière globale, il faudra
ramener une présence, un appui, un soutien, un
ancrage dans la matière.
Et ainsi se construisit la séance.
La grande chance du praticien
La première chance est celle du
terrain inconnu qui nous ramène aux origines de
notre Art, quand les premiers praticiens, empiriquement, essayaient quelque
chose et finissaient, avec le temps, par garder ce qui fonctionne. Beaucoup
d’
humilité.
Obligation de moyens (se donner totalement),
incertitude du
résultat.
La seconde chance est d’avoir quelqu’un d’hyper-sensible sous les mains, car A.
était consciente de toutes les sensations de son corps et capable de les
communiquer en temps réel. Une aide précieuse…
Surprenamment (ou pas), une forte pression sur Gaikan et le Triple
Réchauffeur amena ainsi instantanément un glissement de chaleur vers les
épaules et la disparition des douleurs à cet endroit… ressenti partagé chez
elle et chez moi au même moment.
Nous en conclûmes que
le ressenti du corps est la porte de toutes les
expériences, jusqu’aux spirituelles. Car l’Advaita Vedanta, le Shivaïsme et le
Shintô poussèrent leur nez dans la conversation qui suivit… émanant en quelque
sorte de l’expérience vécue pendant la séance.
Le corps est ce Grand Véhicule qui nous permet de ressentir, ce que même les
dieux nous envient, dit-on.
La récompense fut dans ces mots qu’elle me dit en partant : ‘Je suis là’.