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Friday, 9 August 2024

Les vacances de Buddha

J'ai décidé d’offrir des vacances à Buddha.


Celui-là.
Celui que ceux et celles qui viennent en séance Voient ou ne voient pas.
Il est là tous les jours
Et les nuits
Dans mon cabinet
A sourire impavide
Impassible
Mais compassionnel

Il m’aide
A faire Boshin
Car il voit tout
Assis comme il est
A la tête des gens
Il m’aide
A faire Bunshin
Car il entend tout
Et surtout
Ce qu’on ne dit pas
Ce qui ne se dit pas

Je me charge du Monshin
Des mots qui s’échangent
Des sens qui émergent
Et surtout du Setsushin
La geste du geste
C’est moi qui touche
Lui ne peut pas
Il est de pierre
Il n’a pas pour autant
Un cœur de pierre
Il est de cette énergie lente
Minérale
A sa face
Un jour est comme mille ans
Mille ans sont comme un jour


Alors j’ai décidé

D’offrir des vacances à Buddha
Je m’en offre bien, moi,
Je pars aux quatre vents
Dans un monde plus haut
Il ne pouvait rester, lui,
Là-bas
Entre quatre murs

Le voilà
Le sourire inchangé
Croirait-on
Installé au jardin
En compagnie
De tout ce qui viendra là
Oiseaux et feuilles
Rongeurs et félins
Entre ombre et lumière
Entre pluie et nuages


Sorti de la caverne
Face aux espaces herbeux
C’est bien ton tour
De te faire Go Shintai
D’accueillir toi aussi
Les caresses
De la Déesse
Celle qui rayonne
Au Ciel immense




Bonnes vacances.

Thursday, 6 April 2023

La porte est en dedans

Partage d'expérience : laisser faire les mains


A. vient me voir pour la première fois et m’expose ses difficultés. C’est le syndrome d’Ehlers-Danlos, me dit-elle. Pardon ? Vous pouvez répéter ?

Maladie inconnue : moments privilégiés qui nous ramènent aux sources de notre art. Car voilà qui est bienheureux : je n’ai pas de protocole en tête et rien de familier sur quoi je pourrais m’appuyer en cours de route.

Ce que l'on en dit


A. non plus, d’ailleurs, car là est précisément son problème : elle ne sent pas ses os, elle n’en a pas la sensation et donc perd ses contours, ses repères de forme séparée du reste du monde, au point de devoir s’appuyer régulièrement sur quelque chose. Ennuyeux, car elle est incapable de conduire un véhicule, tout juste un vélo si ça ne va pas trop vite. Cela va avec une hypersensibilité : hyper-acuité visuelle, hyper-acousie, porosité émotionnelle, hyper-laxité et, par conséquent, une grande fatigue permanente : surexposition à une information bien trop dense.

Elle ne paraît pas son âge et est d’une minceur à faire envie à bien d’autres, car, malgré un grand appétit, elle ne prend pas de poids. Les articulations sont douloureuses, le haut du dos tendu, mais rien de nature inflammatoire.

Problème de codage dans la fabrication du collagène, me dit-elle. Rentré chez moi, je m’en vais voir au dictionnaire de quoi il retourne.

Ce que l'on en lit


Le syndrome d’Ehlers - Danlos (SED) est une maladie génétique rare qui peut prendre plusieurs formes et peut engendrer divers désordres : hypermobilité articulaire (jusqu’à la dislocation), hyper-extensibilité cutanée, fragilité tissulaire… Seule une biopsie cutanée permet de la déceler avec certitude. Comme je l’apprends en lisant le dictionnaire, A. souffre de la forme hyper-mobile, la plus fréquente, où la fragilité tissulaire est moins présente.

Il n’existe pas vraiment de traitement médicamenteux et, pour le reste, une approche multidisciplinaire (kiné, posture, podologie…) peut être prescrite.

Le site Passeport Santé me précise en outre que ‘ Aucune donnée scientifique ne permet aujourd’hui de traiter ou de prévenir le syndrome d’Ehlers-Danlos à l’aide de thérapies alternatives’.

Bref, personne ne m'aurait aidé de toute façon, mais A. me demande si je peux l'aider.


Comment s'y prendre ? 


Ce sont les moments de grâce pour le praticien et le retour à l’essence même de la pratique.

Ce qui ne signifie pas me croire plus malin que les autres et vouloir résoudre quoi que ce soit. Cela ne signifie pas non plus faire aveu d’incompétence et m’excuser de ne pas pouvoir aider. Cela signifie simplement que je vais faire quelque chose selon ce que je vais ressentir là et que je ne sais pas où cela va me mener. De ce fait, mon intérêt est décuplé car l’inconnu, précisément, me stimule.

D’abord, je vais écouter. Au sens de Bunshin, certes, ‘chercher à distinguer par l’oreille quelque chose

d’indistinct’, car où est le fil d’Ariane qui va permettre de dénouer l’écheveau ? Quel indice va émerger ?

Au sens d’Eric Baret (in ‘De l’Abandon’) : ‘Accepter veut dire écouter. Ecouter veut dire ne rien savoir’.  J’accepte ce qui est là, sans pouvoir interpréter, et, vierge de tout savoir, il me reste à mettre les mains et à leur faire confiance.

Ou encore : ‘ Que signifie écouter ? Cela veut dire aimer. Sans amour, l’écoute est impossible. Aimer signifie : être disponible à ce qui est là… vous ne cherchez pas à comprendre quoi que ce soit, mais à vraiment sentir’.

Me voici dès lors dans Setsushin, tel que compris par M. Masunaga, quand il nous dit : ‘je commence par toucher le corps du sujet sans poser de question et fais part, simultanément, à ce dernier, de mes impressions concernant le symptôme observé’.

Ajoutant : ‘Beaucoup de consultants ignorent que le Shiatsu n’est autre, en réalité, que le Setsushin lui-même’.

Ou comme le disait Maître Kawada, coupant court à toute question : ‘mettez les mains’.

Et puis s'y mettre


Ensuite, j’aurai bien quelques directions qui vont venir, évidemment.

Hyper-laxité, en effet : la main disparaît du premier coup sous l’omoplate. Mais il y a un point quand même, qui fait mal et fait du bien. Un tsubo qui appelle. Le corps réagit au toucher.

Un Fukushin confirme ce que je viens d’entendre. Les personnes hypersensibles se connaissent, évidemment.

‘Fatigue’ et ‘génétique’ vont me renvoyer vers les Reins.

‘Porosité émotionnelle’ vers le dit Maître Cœur et le Cœur.

‘Manque de contours’ vers la Rate et vers un shiatsu très enveloppant, très contenant, qui rassemble et ramène et où, donc, le corps du praticien se donne totalement (ceux qui me connaissent savent que c’est une de mes prédilections). D’ailleurs, A. a développé une endométriose, il y a une logique quand même.

Pour les articulations, même si nous ne sommes pas dans un contexte inflammatoire au sens d’une polyarthrite, nous savons que, dans ces cas précis, des pressions puissantes, enveloppantes précisément, soulagent beaucoup et cela vaudra la peine d’au moins essayer pour voir si cela apporte un soulagement. Ce fut bien le cas.

Et de manière globale, il faudra ramener une présence, un appui, un soutien, un ancrage dans la matière.

Et ainsi se construisit la séance.


La grande chance du praticien



La première chance est celle du terrain inconnu qui nous ramène aux origines de notre Art, quand les premiers praticiens, empiriquement, essayaient quelque chose et finissaient, avec le temps, par garder ce qui fonctionne. Beaucoup d’humilité. Obligation de moyens (se donner totalement), incertitude du résultat.

La seconde chance est d’avoir quelqu’un d’hyper-sensible sous les mains, car A. était consciente de toutes les sensations de son corps et capable de les communiquer en temps réel. Une aide précieuse…  Surprenamment (ou pas), une forte pression sur Gaikan et le Triple Réchauffeur amena ainsi instantanément un glissement de chaleur vers les épaules et la disparition des douleurs à cet endroit… ressenti partagé chez elle et chez moi au même moment.

Nous en conclûmes que le ressenti du corps est la porte de toutes les expériences, jusqu’aux spirituelles. Car l’Advaita Vedanta, le Shivaïsme et le Shintô poussèrent leur nez dans la conversation qui suivit… émanant en quelque sorte de l’expérience vécue pendant la séance.

Le corps est ce Grand Véhicule qui nous permet de ressentir, ce que même les dieux nous envient, dit-on.


 La récompense fut dans ces mots qu’elle me dit en partant : ‘Je suis là’.

 





Sunday, 4 December 2022

Secrets de Shiatsu (II) : écoute et parole

Inspiré par le livre de Tobie Nathan ‘Secrets de thérapeute’


Tobie Nathan est, depuis 50 ans, ethnopsychiatre. Il considère que chaque ethnie a son inconscient collectif, son langage, ses traditions, ses mythologies, son rapport au monde des esprits… et que, par conséquent, on ne peut pas traiter cette évidente diversité avec le seul héritage des pères occidentaux de la psychanalyse.

Dans ce livre très inspirant, j’ai trouvé beaucoup de bonnes analogies avec notre pratique du Shiatsu.

Corps-esprit


Quand on va voir un psy, c’est évidemment pour parler de soi. Ce qui n’est pas nécessairement ni obligatoirement le cas en séance de Shiatsu. Certains demandent s’ils peuvent parler. Fort bien. D’autres ne disent rien. Fort bien. Chacun est comme il est.
 

Je ne suis pas psy. Je n’ai donc pas les compétences pour mener une analyse psychologique. Parfois, il faut même l’exprimer : ‘je ne suis pas votre psy’. Mais on peut parler. 

Comme l’explique Guy Van Huyen, ce n’est d’ailleurs pas parce qu’on est en train de parler ou de montrer quelque chose à des étudiant(e)s qu’on perd le contact avec le receveur/la receveuse. On reste avec lui, avec elle. Cela se travaille.

Très souvent, je constate quand même en séance que les plus volubiles s’apaisent et rentrent dans la sensation, dans la profondeur du toucher.

Dans la vision orientale qui nourrit le Shiatsu, il n’y a d’ailleurs pas de séparation entre corps et esprit. Fondamental au Japon et dans notre pratique est le corps-esprit. En touchant le corps, nous touchons tous les aspects de l’Etre, jusqu’au plus subtil.

Mais en Occident, les catégories sont bien séparées. Il arrive donc que des psychologues m’envoient leurs clients, estimant qu’ils auraient bien besoin d’un ancrage corporel, d’un apaisement, d’un ressenti… Cela va dans les deux sens, c’est une belle collaboration à mettre en place avec des psy avec lesquel(le)s nous nous sentons en affinité. Car, de manière générale, l’homme et la femme ‘modernes’ sont beaucoup ‘trop haut’, déséquilibrés énergétiquement, dans leur tête. Au lieu de tourner rond, cela tourne en rond.

Corps-esprit : comme avec tout le reste, il y a un équilibre à trouver entre ce que c’est et où nous en sommes.

Papotes, parlottes et Parole



Là où cela devient étonnant, c’est lorsque Tobie Nathan, pourtant psychiatre renommé, nous met en garde face au cœur même de son métier.  

‘Levantin’ (né en Egypte), il affirme qu’on parle pour parler, parce que c’est ce que l’humain fait de mieux, la plupart du temps pour rien, sans raison. Il évoque la fascination pour la parole qui s’est emparée de la France de la thérapie dans les années ’60 et a duré des décennies. Et encore aujourd’hui règne ce qu’il appelle ‘la mystique de l’aveu’ (avoue, et tu iras mieux)…

‘Tout cela m’a très tôt semblé préciosité inutile, factice et hautaine, qui plus est’. Il est persuadé que ce dispositif où l’un  parle et l’autre écoute convient mal à la thérapie et même qu’il ‘dessert sa fonction première qui est tout de même de guérir’.

Si on passe son temps à parler, on ne travaille pas, on ne soigne pas. A lire Tobie Nathan, c’est vrai qu’il nous parle plus de séances collectives, de transe, de possession par les esprits, d’amulettes, de fétiches, d’objets animés, de rituels…que d’une conversation sur un divan. L’ethno-psychiatrie, cela doit déménager !

Mais attention ! Il faut quand même, je crois, faire la différence entre la Parole et le bavardage, les parlottes.

André Padoux
, dans son livre très dense intitulé ‘L’énergie de la Parole’(p.17) fait état de ces Traditions pour lesquelles la pensée ne se dégage jamais du mythe. ‘La Parole prononcée à l’origine des temps est une force créatrice et efficace, une énergie (shakti) à la fois cosmique et humaine, dont l’homme peut s’emparer au moyen des formules (mantras) dans lesquelles elle s’exprime (formules ayant aussi valeur magique et ordinairement liées à des rites) et s’égaler par là aux dieux ou au premier principe créateur lui-même. Pensée où toute forme de parole, aussi, participe en quelque sorte de cette puissance magique’.

Tobie Nathan évoque d’ailleurs ces pratiques lorsqu’il nous parle de théurgie, du nom caché de Dieu, qui donne à l’homme la puissance créatrice (l’histoire du Golem). Nous voilà partis sur des univers fascinants avec la pratique (véritable) des mantras ou, version japonaise, le kototama (syllabes ‘âme des mots’). De quoi écrire quelques livres.

Revoir la qualité de l’écoute et de la parole


Dans nos séances de Shiatsu, la dérive est facile de nous étaler sous la forme de parlottes et papotes se voulant bienveillantes et compassionnelles, certes, mais bien loin de ce pour quoi on vient nous voir, consciemment ou non.

Nous rendons au corps la place qu’il a perdue, nous ramenons au ressenti et à l’écoute du corps. Nous avons avec nos mains une voie directe pour y arriver par le toucher. Parler est un détour. Dans certains cas, il faut emprunter la déviation. A nous de voir.

Tobie Nathan nous invite par son livre à revoir la qualité de l’écoute et de la parole qui sont échangées en séance.

L’écoute est la condition première d’un véritable travail. Elle consiste à laisser le receveur s’exprimer (language et body language), à ne pas le couper ou l’orienter en fonction de ce que nous croyons ou pensons savoir qui serait bon pour lui. L’écoute véritable est silencieuse.

Les mots que nous entendons ne viennent pas titiller le mental, ils sont reçus dans le cœur, sans jugement, sans commentaire, sans avis… Ce ressenti est fondamental.

Les mots qui nous viennent ensuite montent de ce même ressenti. 3 ans plus tard, une cliente m’a rappelé ce que je lui avais dit et combien cette parole avait changé sa vie. Je ne m’en souvenais pas. Dans l’instant, c’est ce qui est venu.

Il y a deux mots en Japonais, propres à la Médecine orientale, pour éclairer et nuancer ce que devraient être l’écoute et la parole : ‘Bunshin’ et ‘Monshin’.

Bunshin


Shin est souvent mal traduit par un vilain mot interdit, proscrit, suspect et mis à l’index, commençant par ‘d’. Il a pourtant une connotation clairement en rapport avec un traitement, mais la signification profonde serait plutôt ‘énoncer clairement sa pensée’.

Dans le kanji
診, on lit en effet à gauche ‘parler’ (mieux encore ‘cœur sorti de la bouche’) et à droite ‘rendre clair’.

Donc énoncer clairement sa pensée en faisant ‘Bun’.

M. Masunaga, dans ‘Shiatsu et Médecine Orientale’ va au fond des étymologies.

聞診 Bunshin : ‘énoncer clairement sa pensée en cherchant à entendre, à distinguer par l’oreille, quelque chose d’indistinct’. Le kanji montre en effet deux portes et une oreille au milieu. Donc, écouter aux portes en quelque sorte, tenter de percevoir ce qu’on dit à huis clos.
‘Bun’ incluant également l’idée de perception par l’odorat, on ajoute parfois cette notion.

A ne pas confondre, nous dit M. Masunaga, avec Chôshin, qui s’écrit
聴診 et renvoie à l’auscultation occidentale (avec le stéthoscope, par exemple), 聴 comprenant l’idée d’un examen prudent.

A partir de là, nous avons plusieurs pistes de réflexion et de travail :

  • L’attention aux bruits du corps qui se déclenchent régulièrement en séance, aux soupirs, aux modifications de la respiration, aux craquements qui parfois se produisent spontanément. Je trouve un ventre totalement silencieux bien plus inquiétant qu’un ventre qui s’exprime dès qu’on le touche, par exemple.

    Si nous pouvions entrer dans notre corps, nous percevrions un bruit terrible et permanent, le sang qui coule dans les vaisseaux, la déglutition, les battements cardiaques, le péristaltisme… tout cela a une musique, fonctionne ‘tout seul’, et sans doute en deviendrions-nous conscients si nous arrivions à arrêter le bruit permanent d’en haut, celui des pensées, qui occupe généralement toute notre attention.

    Bref, le corps parle un langage a priori indistinct, à nous de décoder.

  •  Bunshin nous invite surtout à aller au-delà du symptôme et à chercher la cause cachée du problème. ‘Quelque chose d’indistinct’ est en effet souvent à sa base, que ce soit de l’ordre du non-dit, de l’informulé, de l’inconscient, du passé…

    Faut-il interroger ? Parfois. Quelques mots, noyés au milieu d’un discours, peuvent amener une certitude. Et à d’autres moments, nous trouverons simplement en posant les mains à distance du symptôme…

  • Orient et Occident ne s’opposent pas et se rencontrent souvent. On pourrait ainsi faire un pont entre Bunshin et Chôshin, avec les travaux de Gerda Boyesen, fondatrice de la psychothérapie biodynamique. Surnommée ‘la dame au stéthoscope’, elle écoutait les ventres de ses clients, énonçant qu’on pouvait résoudre les stress psychologiques en travaillant sur le système digestif (digérer ses problèmes). Elle appelait ainsi les bruits intestinaux ‘psycho-péristaltisme’ et proposait des massages profonds pour traiter le physique et le psychologique.

    Voilà qui ne nous paraîtra pas si étrange, maintenant qu’on parle des neurones intestinaux, qu’on sait que le hara est une zone intensément émotionnelle et que corps-esprit ne font qu’un. Encore une piste bien intéressante à explorer…

Monshin


Après l’écoute, la parole.

Shin
診 : énoncer clairement sa pensée.
Et Mon :
問 L’image des deux portes est toujours là, mais au milieu se trouve une bouche cette fois. Et donc, c’est comme si nous parlions, mais face à une porte fermée. Le sens est alors : ‘ questionner verbalement quelqu’un sur ce qu’il tient caché dans son cœur’.

Monshin retraduit devient donc : ‘énoncer clairement sa pensée en questionnant verbalement quelqu’un sur ce qu’il tient caché dans son cœur’.

Cela me rappelle le Dr House : ‘Patients lie’. C’est-à-dire qu’ils ne nous donnent pas toujours la vraie raison de leur venue, soit sciemment, soit parce qu’elle n’est pas de l’ordre du formulé. Il est d’ailleurs des choses que l’on ne peut dire la première fois, il y faut une relation de confiance, qui se construit avec le temps.

Propres aux deux ‘Shin’ est l’aspect caché. Avec  ‘quelque chose d’indistinct’ et ‘ce qu’on tient caché dans son cœur’, il va s’agir, pour nous, de ne pas nous arrêter aux apparences. Il nous incombe d’aider à l’exhumation et à la formulation de la cause profonde. Nous savons d’ailleurs que le symptôme est la manifestation de quelque chose de profond et que traiter le symptôme ne traite pas la cause.

De l’ordre de l’informulé


En tant que praticien de Shiatsu, nous savons que le premier moyen ne sera jamais la parole.

Tobie Nathan nous confirme dans ce ressenti depuis sa position privilégiée au cœur d’un art de la parole. C’était pour moi très étonnant et très stimulant de lire cela.

Le travail profond s’effectue en effet sans un mot, à un moment où la présence s’installe dans le silence.

Dans cet indistinct, ce contact qui n’en est plus un et se fait fusion, où il n’y a plus lui et moi ou elle et moi, où le Souffle traverse et anime, soudain quelque chose apparaît, s’en va, se réinitialise, il y a ce frémissement profond et joyeux… la personne se lève et le visage a changé.

Secret de thérapeute de Shiatsu… chacun est en chemin.

Je n’en dirai rien, car formuler oriente le ressenti.

‘Pour savoir vraiment ce qu’est le Shiatsu, il faut recevoir une séance, le ressentir dans son corps’.


Dans le prochain article, nous partirons de ce que nous dit Tobie Nathan sur la transmission.





Tuesday, 30 August 2022

Le dizain de neige – Un Bun Shin de Clément Marot



Dizain
 : forme poétique ancienne

Clément Marot : poète français de la Renaissance

Bun Shin : une des 4 formes de diagnostic oriental

L’Eau et le Feu : les deux premiers éléments des 5 décrits en Orient.

Shiatsu : ma pratique.

Pensée analogique : relier des choses en apparence très éloignées dans une même compréhension.

On y va ?



Musique !

 
Tout est parti de ce très joli poème de Marot mis en musique par Lise Borel. Ecoutez-la d’abord et lisez ensuite.



Coup de cœur ! Lise Borel (1993) est une jeune compositrice française qui pratique tous les genres avec talent et grande inventivité, la chanson française ou anglaise, le conte musical, la polyphonie a capella ou carrément la musique liturgique. Elle y ajoute un grand sens de la filmographie. Découvrez ses clips sur Youtube.

Intérêt d’écouter de la musique ? On ne dira jamais assez que le Shiatsu, étant au premier chef un art, a tout à voir avec l’art, certainement musical.

+ Texte


Lise Borel ressuscite en quelque sorte la grande chanson française, qui consiste à traduire en mélodies les meilleurs poèmes. Ici, c’est Clément Marot, célèbre poète français du 16ème siècle , dont on nous dit qu’il joignait ‘une tête vive à un bon cœur’. Il devait avoir le feu du  Shen qui s'exprimait librement.


On en lisait au Collège quand la 5ème s’appelait encore l’année de Poésie. Démarche intéressante d’aller exhumer des textes qui n’ont rien perdu de leur pouvoir poétique, mais que plus personne ne lit.

Démarche qui a sa pertinence dans notre métier également, on découvre des pépites.

C’est un dizain, dix vers de dix pieds, pour ceux qui aiment la symbolique des chiffres.

Marot nous dit donc ceci (en vieux Français, c’est compréhensible et très joli)

Anne (par jeu) me jecta de la Neige,
Que je cuidoys froide certainement:
Mais c’estoit feu: l’experience en ay je,
Car embrasé je fuz soubdainement.
Puis que le feu loge secrettement
Dedans la Neige, où trouveray je place
Pour n’ardre point? Anne, ta seulle grâce
Estaindre peult le feu que je sens bien,
Non point par eau, par neige, ne par glace,
Mais par sentir un feu pareil au mien. 

Elégant poème d’amour que l’on peut toutefois lire depuis la pratique du Shiatsu. Car de même qu’il y a la forme et la manifestation (l’amour de Marot pour Anne d’Alençon), il y a les éléments, et l’énergie qui anime tout cela.

Prêts pour le grand saut ?

+ lecture Shiatsu sur l'Eau et le Feu


Anne par jeu : le rappel que tout est jeu dans l’échange d’énergie, dans les rapports entre hommes et femmes, l’indispensable légèreté de l’être qui nous manque tellement ces temps-ci . Les Indiens disent ‘lîla’, le jeu divin ;

La neige que je (cuydais) pensais froide, le ressenti premier et superficiel que nous pouvons avoir du monde ;

Mais c’était feu, c’est l’expérience que j’en ai : nous entrons dans la sensation, le ressenti, le cœur de notre métier.

Quand les client(e)s me font part de leurs sensations, pour eux parfois nouvelles, incompréhensibles, étranges ou ‘anormales’, je les ramène à leur sensation et non à leur compréhension : toutes les sensations sont bonnes et correctes. Il s’agit d’entrer dedans et de les laisser s’exprimer. Si donc la neige est feu, c’est parfait.

Puisque le feu loge secrètement dedans la neige : nous voilà dans le YinYang au-delà (ou plutôt en-deçà) de l’apparente opposition des éléments : le Feu dans l’Eau, la chaleur dans le froid, l’impalpable dans la matière…

Pourquoi associe-t-on, au fond, le désir lié à l’énergie des Reins à l’Eau, alors que la perception générale est que le désir est Feu ? Si ce n’est que l’Eau Rein gauche se combine au Feu Rein droit, pour créer le mouvement perpétuel de l’énergie vitale, comme l’explique si bien l’idéogramme du Ki. Il y a aussi que la poussée de l’élan vital se situe au Koshi.

Où trouverai-je place pour n’ardre point ? (ne pas brûler). Question cruciale par nos temps de sécheresse où l’eau semble avoir disparu dans sa fonction de domination et d’opposé : l’Eau éteint le Feu. Quand nous brûlons, faut-il espérer l’Eau ?

Non, nous dit Marot, ça ne va pas aller, quel que soit l’état de la matière ‘non point par eau par neige ni par glace’, puisque tout cela contient du Feu.

Cela se fera ‘par sentir un feu pareil au mien’, le feu rencontrant semblable feu fusionne avec lui et en quelque sorte disparaît. Dans un contexte amoureux, je vous laisse à vos expériences pour savoir si la fusion est la solution. 

Dans un contexte énergétique, nous avons deux pistes :

  • 'Sentir un feu', on est de niveau au niveau du ressenti. Cela indique la perte de l’identification à et de la contraction de l’ego, en quelque sorte la perte de contours que m’évoquent parfois les client(e)s après une séance : ‘c’est comme si j’avais perdu mes contours’. On est passé dans l’état fluidique non opposé au monde extérieur mais qui se coule en lui.

  • La participation mystique, chère à Levi-Strauss et si souvent rappelée par Jung, peut apporter le soulagement. Savoir que d’autres brûlent du même feu que moi et souffrent semblablement peut apporter un apaisement. Nous sommes ici rappelés aussi en quelque sorte à l’interrelation chère aux Bouddhistes, mais au niveau du ressenti, pas de l’idée.


= Diagnostic Bun Shin


En fait, nous venons de faire un ‘Bunshin’. On traduit le mot lapidairement par ‘diagnostic par l’ouïe et l’odorat’. Mais comme d’habitude, il faut aller voir un peu plus loin. M. Masunaga attire notre attention sur la signification profonde de ces kanji :

聞 Bun – entendre, écouter, demander, composé des caractères ‘oreille’ et ‘porte’ comme si on écoutait à la porte

診 Shin – checkup, examen, diagnostic, composé des caractères ‘parole’ et ‘rendre clair’

Et donc la traduction complète serait : énoncer clairement ce qu’on pense en cherchant à entendre quelque chose d’indistinct.

En écoutant et réécoutant Marot mis en musique par Lise Borel est apparu ce d’abord imperceptible parfum de justesse et la compréhension s’est ensuite dessinée et affinée : Bun Shin.

Ainsi, lorsque nous pratiquons, nous écoutons les langages, des mots et du corps et à un moment, peut-être, une conviction se fait jour. C'est un processus que nous pouvons certainement appliquer en cabinet. 


A vous de conclure !


Je vous laisse tirer les conclusions

1. Je vire à l’obsessionnel en voyant du Shiatsu partout. Mais le Shiatsu n’est-il pas une compréhension de la Vie, et des flux d’énergie qui la traversent ? Et donc partout.

2. Notre tradition occidentale comporte des compréhensions très semblables à celles de la réflexion orientale, il suffit d’être attentifs et de cesser d’opposer.

Chercher les pépites dans le lit boueux de la rivière...

Bonne pratique et bon ressenti.