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Friday, 3 April 2026

Resurrexi

Toucher le corps, mais lequel ? Et comment ?


Pâques approche ! Fête majeure des chrétiens dans le monde entier,  sans laquelle il n’y aurait tout simplement pas de christianisme.

Fortement résumé, le message de Pâques est le suivant : la mort n’est pas la fin, la Vie l’emporte, la résurrection est possible. Jésus a été le premier à faire cela, préfigurant en quelque sorte ce qui nous est promis à tous et toutes, au Jugement Dernier, dont personne ne sait si la date est déjà programmée.

A priori, les fêtes chrétiennes nous sont bien étrangères, à nous, praticiens et praticiennes de Shiatsu et donc, en principe, orientalisants dans notre conception de l’Univers. Nous considérons plutôt le YinYang, les 5 Mouvements, les 3 Trésors, les Méridiens, les 3 Foyers.

Mais, à y bien regarder, il n’y a  peut-être pas d’incompatibilité entre Occident et Orient.

Je vous propose pour le plaisir un petit exercice d’analogie (méthode orientale, précisément) et de théologie, afin de voir si les traditions diverses et variées sont finalement si éloignées qu’on le pense (ou qu’on le veut).

Le corps tout d’abord


Rappelons quand même d’emblée que le christianisme version occidentale n’est que l’aboutissement d’une religion née au Moyen-Orient, plus précisément enracinée dans le Judaïsme et le monde gréco-romain, et qui s’est ensuite coulée dans le monde celte, dit ‘païen’, après avoir emprunté le Latin comme langage.  Ceci pour ne pas oublier la grande diversité des racines et qu’il y a bien des influences à la base de ce qui est devenu l’Occident.

Ce qui nous intéresse au premier chef, en tant que praticien(ne)s de Shiatsu, c’est le corps. C’est de lui que nous prenons soin en séance. On connaît l’aversion pour et le rejet du corps longtemps professé par l’Eglise, car assimilé au péché de la chair, au mal (le diable) et au mal nécessaire de vivre dans un monde transitoire, la vraie Vie n’étant pas celle-ci, mais la suivante, où l’âme, et non le corps, va au Ciel (si on se conduit bien) ou en Enfer (si on se tient mal).

Tout cela, ce sont des développements qui se sont incrustés dans la religion au fil du temps, après de longs et virulents conflits d’opinion, et il faut bien reconnaître que ce ne sont pas les plus ouverts d’esprit, Paul en tête, qui ont fini par imposer leur point de vue.

Face à ce corps devenu bien encombrant, on a considéré que la version putrescible n’était pas la bonne version, que la vie sur terre n’était pas la vraie vie et qu’il y aurait une résurrection des corps et la vie éternelle… après la mort, ce qu’avait bien montré la résurrection de Jésus.

Dans notre pratique, nous expérimentons le corps-esprit, càd que nous voyons l’humain comme l’union indissoluble de niveaux d’énergie, des plus denses (le corps physiologique) aux plus subtils (l’esprit). Par le corps, nous touchons tous les niveaux et il n’y a là évidemment ni bien ni mal. Une bonne formulation de cette réalité se trouve dans le Shivaïsme cachemirien, où le corps engendre l’esprit et l’esprit engendre le corps. Double mouvement intrinsèquement et indissolublement mêlé.

En apparence, ces deux visions, la chrétienne et l’orientale,  semblent irréconciliables. A moins de reporter le processus des fêtes chrétiennes sur un schéma qui nous est bien connu, avec un axe vertical et un axe horizontal.  




 Tentons l’expérience.


Pâques au centre

Si nous devions placer Pâques sur un diagramme, nous le placerions au centre, puisque l’événement est au cœur de la foi chrétienne.


Outre le dogme, il existe des preuves musicales de la centralité de l’événement, notamment dans l’immense corpus grégorien. L’Office de Pâques comporte en effet la seule pièce écrite à la première personne, où Jésus dit ‘Resurrexi’, JE suis ressuscité. Toutes les autres pièces sont à la seconde ou la troisième personne, sauf une autre, où Jésus après l’Ascension parle depuis l’autre monde (Pater, cum essem cum eis). Pour les grégorianistes, ceci est fondamental.

Le compositeur Charles Tournemire, auteur de l’Orgue Mystique, recueil qui commente en musique tous les offices de l’année liturgique (comme Bach l'a fait pour les Luthériens), soit plus de 250 pièces, ne s’y est pas trompé, puisqu’il compose d’abord l’Office de Pâques, comme étant le cœur de l’année liturgique. Il précise dans ses notes ‘ Cette portion de l’année liturgique en est la plus sacrée, celle vers où converge le cycle tout entier.’  

(Ecoutez : Tournemire - l'étourdissant final de l'Office de Pâques sur 5 différents thèmes grégoriens)





Le Graduel de la Messe de Pâques dit ceci : Haec dies quam fecit Dominus: exultemus et laetemur in ea, Alleluia. L’émotion est clairement la Joie, qui s’exprime dans l’exultation. La Joie est centrale et, avec elle, la lumière éclatante, le rayonnement indescriptible du changement d’état.

Nous associons quant à nous la joie à l’Empereur, l’énergie à son zénith, la lumière, le Sud. Quant au centre, dans le schéma classique des 5 Mouvements, nous y placerions la Terre.

Les deux visions ne sont pas forcément opposées, car :

  • Il ne s’agit pas purement de Feu ou de lumière, on nous parle bien d’une résurrection du corps, nous sommes dans le domaine de la Terre, mais transfigurée.

  • La Terre est l’organisme vivant capable de se régénérer sans fin, d’année en année et c’est bien le triomphe de la Vie qui se perpétue avec une grande puissance, passant par des phases de mort, mais toujours ressuscitant. Le mot ‘resurrectio’, enployé dans un sens chrétien, vient à l’origine du verbe ‘resurgere’, càd surgir à nouveau, jaillir à nouveau, une résurgence après un temps d’absence.

Temporellement, Pâques a d’ailleurs été placé à la sortie de l’hiver, associant ainsi la commémoration au renouveau de la Nature. Les Chinois ne sont pas les seuls à manier l’analogie.


Deux axes : remettre la croix au bon endroit


A partir du centre, deux axes se déploient, un vertical et un horizontal. Ce qui fait immanquablement penser à la croix, symbole majeur du christianisme. En plaçant Pâques à l’intersection des deux branches de la croix, nous remettons le symbole à sa juste place. Les chrétiens, prenant en modèle la crucifixion, ont en effet posé la base de la croix sur la Terre et ses branches en l’air. Hors sol ! C’est en quelque sorte une torsion du sens du symbole, ce qui le rend non-signifiant et inopérant. Car si l’axe vertical est bien le Ciel /Terre, l’horizontal se situe en fait, lui, exactement, à la surface de la Terre.

On devrait donc toujours dessiner la croix avec un axe horizontal au niveau de la surface de la Terre, partageant ainsi le monde entre le domaine de la matière /Yin et le domaine de l’énergie /Yang, les deux interagissant et s’interprénétrant, on va le voir. Nota bene : dans la vision orientale, cet axe est décalé à 45 degrés, car on considère le yinyang, mais l’ordre de grandeur est le même.

Nous sommes donc, à cette intersection de Pâques, au point de rencontre du corps-esprit, avec une partie inférieure : corps/terre/matière/densité et une partie supérieure esprit/ciel/immatériel/subtilité, les deux traversées et réunies par un axe vertical.

Il est regrettable que l’iconographie chrétienne ait opté pour une croix surélevée à laquelle est suspendue un macchabée, cfr les calvaires et autres joyeusetés parsemant les carrefours. Car ce n’est pas le cœur du message. Le cœur, c’est la résurrection. Les rosicruciens sont donc plus proches de la vérité en dessinant une rose à l’intersection, le tout représentant l’union du corps (ici, la croix représente le corps physique) et de l’esprit (la rose représente l’âme, la conscience dans son évolution vers l’état de sagesse).


Résurrection du corps


Intéressons-nous donc à ce phénomène.

La résurrection de Jésus semble une manifestation particulière du corps-esprit et la seule qui soit documentée sous cette forme à ce jour, si du moins, on veut bien croire les textes (Evangiles canoniques et apocryphes), nettement postérieurs à l’événement.

Notez que c’est une femme, Marie-Madeleine, dont il se dit bien des choses au sujet de sa relation intime et initiatique avec Jésus, qui découvre le pot aux roses, à savoir l’absence : le tombeau est vide. Les autres, les grands disciples masculins, balaient ses dires du revers de la main. Voilà qui donne déjà le ton pour les 2000 ans à venir, soit dit en passant.

Et puis l’absence devient présence.  Et rencontre.


Jean-Yves Leloup,
dans son livre ‘Une femme innombrable’ a écrit des pages très poétiques sur ce non-événement apparent. Là où le raisonnement fait défaut, la Beauté peut faire sentir.

Pour nous, qui voyons le corps constitué de niveaux énergétiques, du plus matériel au plus subtil, la question de la résurrection est particulièrement intéressante. De quoi s’agit-il exactement ?

Jean-Yves Leloup nous dit qu’en fait, tout le monde (les chrétiens y compris) confond résurrection et réanimation. ‘Un corps ressuscité n’est pas un corps réanimé, celui-ci serait alors de retour’, pour mourir à nouveau plus tard. C’est le cas de toutes les personnes revenues d’un bref ou d’un long coma, assorti parfois d’expériences spirituelles.

L’Evangile (apocryphe) de Marie (Madeleine) est le seul à donner une clef sur la perception d’un corps ressuscité.

‘Est-ce par la psyché que je te connais, ou par le pneuma ? Ce n’est ni par la psyché ni par le pneuma que tu me connais, mais par le noùs, qui est entre les deux’.

Ce qui signifie :

  • Il n’est pas possible de percevoir un corps ressuscité par la psyché et les sens où elle se projette : ouïe, odorat, vue, goût et toucher.

  • Il n’est pas possible de le percevoir par le pneuma, l’Esprit, le souffle silencieux où le vivant naît et se résorbe. 

  • Mais par le noùs, mot grec que l’on peut traduire par l’intelligence contemplative, que l’on associe volontiers avec l’expression de Maître Eckhart ‘la fine pointe de l’âme’ et qui est donc entre parole et silence, entre visible charnel et invisible spirituel.
Un corps ressuscité n’est donc ni visible ni invisible, ni palpable ni impalpable, ni matière ni esprit. Pour le sentir, il faut ‘un psychisme apaisé ouvert à la présence de l’Esprit

Percevoir par la peau


Et l’organe de perception est alors la peau. La perception de Marie, nous dit Jean-Yves Leloup, est un pressentiment du réel dans sa peau, car le noùs voit ‘le lien, le fil qui relie le ciel et la terre, le corps terreux et le corps céleste, le corps rêvé qui n’est pas un rêve mais appartient aux deux mondes’.

Cette perception par la peau, nous la retrouvons chez Jean-Marc Eyssalet (Le secret de la Maison des Ancêtres), quand il nous parle de la mise en place de la tactilité et de l’écoute. Il nous dit en effet que le revêtement cutané tout entier est écoute. Le musicothérapeute A. Tomatis avait déjà découvert que la peau est en effet un morceau d’oreille, et pas le contraire.

Et donc, ‘les sons, les vibrations de l’air représenteraient des modalités particulières de la tactilité : les sensations tactiles, le contact des êtres et des objets, les rayons solaires, lunaires et stellaires, les messages profonds nous renseignant sur notre position spatiale ou l’état dynamique de nos viscères seraient des modalités particulières du monde sonore et vibratoire’.

Ainsi, pour l’écoute comme pour la tactilité, le dénominateur commun est SHEN, avec comme organe subtil de référence le Cœur, que l’on traduit aussi par Conscience.

La perception par la peau, niveau subtil du toucher, est clairement quelque chose que nous pratiquons et affinons toute notre vie. Tomatis avait d’ailleurs trouvé qu’une des zones les plus favorables à la réception sonique est la pince pouce-index de la main droite.

Masunaga
(Shiatsu et Médecine Orientale) nous dit que Setsushin (toucher pour décider du traitement) est un dialogue entre deux peaux qui se touchent. Il doit y avoir entre le thérapeute et le patient une relation de cœur à cœur. Et il ajoute ‘De même que c’est dans l’union sexuelle que réside ce qu’il y a de plus fondamental dans l’amour humain, ce qui se transmet dans le contact mutuel des peaux, c’est la forme première, la plus élémentaire de l’amour’. Nous sommes dans le domaine du Cœur, de la Conscience, de la sexualité, de l’amour… sphère – Une - du sacré, finalement.

Le message de la résurrection va sans doute encore un pas plus loin, puisque c’est toute la peau, à travers son écoute, qui nous met en contact avec les réalités subtiles de l’Univers, parmi lesquelles un corps ‘ressuscité’.


Peut-on dire que Marie-Madeleine avait Jésus dans la peau ? Et, de votre ressenti, est-ce possible lors d’une relation intime, ou lors de toute étreinte ? Ou en dehors d’une étreinte ? Toucher, être touché, sans passer par le sens commun du toucher.

En quelque sorte, la peau fonctionne comme la surface de la planète Terre, réceptive aux énergies subtiles, et créant sous sa surface de multiples mouvements qui ne remontent pas toujours à la conscience. Pâques se situe à l’exacte rencontre du corps-esprit, toutefois encore dans la dimension Terre. 

Ce qui n’arrive pas tous les jours. Il semblerait bien que Jésus, par une sorte d’achèvement spirituel non réédité à ce jour, ait pu réaliser cette condition. Que l’on pense aux 36 niveaux énergétiques que les systèmes tantriques shivaïtes appellent ‘tattva’ et qui répartissent le cosmos entre Shiva, les plans de conscience humains, les sens et la matière la plus grossière. Il est donc ‘monté’ très haut, tout en restant perceptible par la Conscience à travers la peau. On parle du mystère pascal… en effet.


La résurrection du corps, c’est pour nous ?


Pour revenir à notre schéma, il y a  donc bien déplacement sur l’axe vertical et nous voici, clairement, au centre, avec l’accès à la fois au Ciel et à la Terre et quelque chose qui participe des deux.

La question subsidiaire est de savoir si nous pouvons faire la même chose.

  • Nous avons parlé des réanimés dont la vie est transformée suite à une expérience spirituelle, mais qui finissent par mourir ‘définitivement’.
  • Il y a  toutes ces histoires de revenants, énergies psychiques et émotionnelles qui ne veulent ou ne peuvent pas partir, perceptibles ou non aux sens.

  • Nous pourrions parler de nombreux saints avec une pratique spirituelle forte et qui continuent, après leur mort, à agir dans ce monde et dont le corps est incorruptible, mais pas vivant. Didier Van Cauwelaert dans son livre ‘L’insolence des miracles’ documente de nombreux cas, dont Saint-Charbel ou le Padre Pio.

Ce corps incorruptible existe d’ailleurs également chez des ascètes bouddhistes, qui, même mort, restent en méditation, ou s’éclipsent en ‘corps d’arc-en-ciel’.

Mais la résurrection, c’est encore autre chose. Cela pour dire qu’il reste beaucoup de choses à explorer quant aux niveaux énergétiques atteignables par le corps et que celui-ci est bien plus qu’un sac d’organes voué à la putréfaction. Aussi, mais pas seulement.

La théologie des Corps Glorieux


Pour les catholiques, il y a la théologie des Corps Glorieux, forme qui nous est promise à nous humains et répétée à chaque Credo sans qu’on y pense (« Je crois à la résurrection des corps »). Mais cela n’aura pas lieu dans ce monde comme pour Jésus, seulement au jugement dernier.

La théologie des Corps Glorieux annonce en quelque sorte l’existence d’un corps à la fois humain et divin, immortel, lumineux, sans souffrance. Parmi ses qualités, joie et clarté, force et agilité… telles que magistralement et musicalement illustrées par Olivier Messiaen dans son recueil ‘Les Corps Glorieux’.

Ecoutez : Messiaen : Joie et clarté des Corps Glorieux





Attention qu’il ne s’agit pas d’une tentative transhumaniste d’immortalité du corps actuel comme la rêvent, paraît-il, les pontes de la Silicon Valley, mais d’une transmutation, une transfiguration de la matière en lumière, tout en restant matière. Il y a ici aussi beaucoup d’analogies dans d’autres traditions, l’alchimie, les religions de l’Inde, le bouddhisme tibétain avec des pratiques permettant d’atteindre des niveaux vibratoires tels que la lumière passe à travers la matière.

Alors, plus tard, ou maintenant, et comment ? Jésus semble bien le seul à être revenu sous une forme tangible et animée. D’autres ont atteint d’autres états. Pour moi, ceci montre, simplement, la réalité du corps-esprit et la possibilité, sans pour autant devenir des ‘illuminés’ de contacter  par le toucher / par la peau des niveaux subtils de la réalité qui nous ramènent, finalement, à la prescience de l’axe Ciel/Terre, de niveaux vibratoires puissants et nous rapprochent, en remontant le flux du ki, comme le dit Echart Tolle, du Non-Manifesté. C’est une expérience très joyeuse, à approfondir sans cesse.

Peut-être qu’en élevant le niveau vibratoire de notre corps, en contactant la jubilation des cellules qui se sentent pleinement vivantes, nous réveillons en nous la Sôteria, la Grande Santé, celle du corps-esprit. Le mot Sôter étant d’ailleurs aussi appliqué à Jésus sous la traduction de Sauveur : Iesus Christos Theou Uios Sôter. La boucle est bouclée.

Vous connaissez une pratique qui fait ça ? Moi, oui. 

L’Eau, le baptême


Reprenons notre schéma.

Si nous descendons maintenant l’axe vertical selon la compréhension orientale, nous trouvons l’Eau, ce qui immanquablement fait penser au baptême. Il faut en effet passer par l’Eau pour rentrer dans le monde chrétien et donc dans la sphère spirituelle qui propose ce modèle de compréhension de la Vie et de l’Univers. Le mouvement s’amorce donc bien par le bas et monte selon l’axe vertical. Tout en bas, on pourrait placer Noël et on connaît bien la proximité de cette fête avec le solstice d’hiver, la fête du sol invictus chez les Romains.

Retour de la lumière invaincue, début de la vie, point le plus bas du Yin qui repart vers le Yang. C’est cohérent.

Dans l’année liturgique, nous avons en effet : Noël, suivi du baptême, puis du carême (période non pas de privation mais d’économie et d’optimisation des ressources), et enfin  le renouveau de Pâques, transmutant la condition humaine pour bondir ensuite vers  le Ciel.

Le Feu, Ascension et Pentecôte


De toute évidence, ce mouvement est symbolisé par l’Ascension, 40 jours après la Résurrection, comme si ce corps transmuté ne pouvait éternellement rester dans cette dimension.

A noter que, dans un premier temps, Jésus interdit à Marie-Madeleine de le toucher, comme si ce corps magnifié n’était pas encore totalement accessible au sens du toucher, visible, audible, comme un hologramme, pas encore totalement  incorporé, imprimé en 3D. Ce n’est qu’après que Saint-Thomas pourra glisser sa main dans le flanc de Jésus, pleinement matérialisé à ce moment.

Dans l’Evangile de Marie, Jésus dit ‘Ne me retiens pas’. C’est plus intéressant, comme si la perception du corps ressuscité ne pouvait être figée et que cet état même est mouvement. En effet, comme un flash, cet état ne dure que 40 jours, de même que le Carême dure exactement 40 jours avant Pâques. Il y a là une analogie symbolique avec d’autres traditions.

Ainsi, les Orthodoxes, considèrent que l’âme d’un défunt met 40 jours à cheminer vers Dieu, avec une commémoration spéciale à ce moment. En cela, ils sont semblables aux Shintoïstes et aux Bouddhistes, qui voient une période de 49 jours avant que l’âme ne quitte la dimension terrestre. Dans tous les cas, il faut des cérémonies à des moments précis pour aider ce passage.

Dans le cas de Jésus, ce mouvement ascendant est on ne peut plus explicite, puisqu’il s’élève ‘corps et âme’ en direction du Ciel, sous les yeux médusés de ses disciples.

Mais tout mouvement ascendant amène un mouvement descendant, qui aura lieu 10 jours plus tard à la Pentecôte (le mot voulant dire cinquante). Là, c’est l’Esprit-Saint, 3ème personne de la Trinité, interrelation active et immatérielle du Père et du Fils, qui descend sur les apôtres sous la forme de… langues de feu, avec pour effet une sorte d’Eveil, puisqu’ils n’ont plus peur, parlent plusieurs langues et sortent annoncer la Bonne Nouvelle.  Phénomène d’expansion et de redistribution, à l’opposé exact du point le plus bas, mais dirigé vers le point le plus bas. L’énergie est celle du Feu, ce qui ne nous surprend pas à cet endroit.

On pourrait dire également, ce qui n’est pas propre au christianisme uniquement, qu’il s’agit de la descente de la grâce, cet éclair de compréhension profonde au niveau du Cœur et qui balaie d’un coup toutes les barrières, les séparations, les limitations.

On peut donc lire une partie de la théologie chrétienne sur cet axe vertical, ce qui ramène le christianisme parmi d’autres traditions en apparence très éloignées et avec lesquelles il a certainement voulu prendre ses distances, en partie de par son caractère monothéiste, se proclamant la seule religion valable (un seul Seigneur, une seule Foi, un seul baptême). On a vu les dérives que cette attitude a données au cours de l’Histoire.

A notre époque où les églises sont vides, c’est qu’on a perdu le sens profond et qu’il est temps, non pas de moderniser encore, mais de désencombrer le christianisme de tout le fatras dogmatique, moral, social, décalé, désacralisé et déprimant qu’il a accumulé avec le temps. Bref sortir de son splendide isolement, remettre du sens, du ressenti, des rituels et du sacré pour ranimer précisément la flamme : le corps-esprit.

Le déplacement vertical Terre /Ciel n’est pas propre à l’Orient, ni au christianisme.  On décèle le même mouvement de fond dans beaucoup de traditions, religieuses ou non.  

Si nous considérons le tantrisme, par exemple, nous pourrions décrire un processus semblable avec la montée de Kundalini qui, selon André Padoux est la montée de l’énergie divine endormie dans le corps. Et nous pourrions faire une description analogue sur le même diagramme avec les solides de Platon.

Plus prosaïquement, je vois le ShaoYin, la couche la plus profonde et la plus décisive du processus humain, où l’apparent grand écart entre l’énergie des Reins et le Cœur se résorbe au plus profond de l’individu. Si les Reins tirent vers le bas et le Cœur monte, ça explose : désintégration. Si les Reins ‘montent’ (désir, naissance, élan, Noël) et le Cœur ‘descend’ (le Feu réchauffe l’Eau, rayonnement tous azimuts, Pentecôte), l’individu est parfaitement dans son axe vital et à même de contacter et d’innerver toutes les couches. La rencontre entre Jing et Shen manifeste la vitalité du Ki.



Que faire de tout cela ?


Voyant ce fond commun  y a-t-il un message un message pour nous ?

  • Constatons que les humains ont toujours eu le pressentiment de ces processus à l’œuvre dans l’Univers et en eux et qu’ils ont tenté de les formaliser selon leurs compréhensions, leurs langages, leur ‘Weltanschauung’, leurs cultures, leurs environnements… Ici rien ne s’oppose, un œcuménisme s’imposerait plus tôt au sens où nous avons tous cela en commun.

  • Quelle que soit la Tradition invoquée, portons simplement le regard sur le monde pour voir ‘Musubi’, comme le décrivent les Japonais, le processus de régénération permanente de la Vie sous toutes ses formes, qui est cyclique, périodique et qui passera ultimement par ‘Mors et Resurrectio’, ce que certains formulent comme ‘sortir dans la Vie’ (et non pas  ‘entrer dans la Mort’).
  • Considérons les différents aspects de cette énergie vitale en nous, du plus dense au plus subtil et la possibilité de transmuter/transcender/ressentir/expérimenter en nous déplaçant sur cet axe vertical sans jamais perdre le centre.
  • Recontactons sans cesse le corps-esprit indissoluble, ce que la Tradition hermétique formule par ‘Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas’, car il faut bien distinguer ‘pour des raisons pédagogiques’, comme dit Eric Baret.

Âme spirituelle, âme corporelle


Pour terminer, revenons au diagramme, vous remarquerez que je n’ai rien posé sur l’axe horizontal, alors que le schéma oriental y place des éléments.

J’y placerais précisément deux mouvements, correspondant à ce que les Orientaux appellent le Hun l’âme spirituelle et le Po l’âme corporelle.

La première veut s’élever et nous amène vers le Ciel.
La seconde veut descendre et nous tire vers la Terre.

Ce sont les deux aspirations de l’humain, à la fois Fils du Ciel et gardien de la Terre. La Vie consiste à garder l’équilibre entre les deux, en profitant pleinement des deux. Monter et donc descendre, descendre et donc monter. Expérimenter à travers nos 5 sens, ce que les purs esprits sont incapables de faire. Ce qui donne une joie profonde.

Dans ma pratique, cela s’appelle la jouissance du toucher, le bonheur d’être ici sur Terre, de pressentir tant de choses, de les partager, de me sentir à ma place entre Ciel et Terre, avec de temps en temps, ce que Messiaen appelle des ‘Eclairs sur l’Au-Delà’.


 

Joie du Ciel, jouissance de la Terre.

A la mort, tout cela se dénoue, le Hun part vers le Ciel, le Po revient à la Terre. Mais là, il n’y a plus personne pour en parler.

Joyeuse fête de la lumière, quelles que soient vos croyances.


Haec Dies quam fecit Dominus, exultemus et laetemur in ea.

Ecoutez : la version ancienne, en chant vieux-romain, du Haec Dies. 





  









Sunday, 30 July 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (17) : presser seulement ?

Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été


DIX-SEPT

Il est quand même étrange que nous pratiquions quelque chose qui s’appelle Shiatsu  指圧, mot qui signifie donc ‘presser avec les doigts’, mais que, très souvent, nous n’utilisions pas que les doigts et que nous fassions autre chose que presser.

Serait-ce que, comme trop souvent à notre époque de publicité mensongère et d’à peu près, la dénomination ‘Marketing’ ne recouvre pas vraiment le contenu du paquet ? Non. C’est qu’à l’époque, il fallait inventer un néologisme, afin de sauver des pratiques plus anciennes, considérées, à une époque d’occidentalisation forcée (fin 19ème, début 20ème siècle), comme de vieux trucs inopérants à mettre à la poubelle.

On visait plus particulièrement l’Anma (
signifie ‘tenir -frotter’), apparu au Japon dès le 5ème siècle, lui-même descendant de pratiques chinoises de massage (Anmo) importées avec tout le reste. Les Japonais en ont fait, au cours des siècles, comme à leur habitude, quelque chose de tout à fait efficace. L’Anma existe toujours aujourd’hui à travers plusieurs grandes écoles.

Considérons ce que l’on appelle les Shugi,
手技,‘techniques de main’ de l’Anma :

  • Kei Satsu Hô - 軽擦法 -Techniques légères de frottement
  • Ju Nen (Ju Netsu) Hô -  柔念法 - Techniques de pétrissage
  • Shin Sen Hô  - 振せ法– Techniques de vibration
  • Appaku Hô - 圧迫法 – Techniques de pression
  • Ko Da Hô  - 卯打法 – Techniques de percussion
  • Kyoku Te Hô - 曲手法 – Techniques spéciales de percussion (littéralement ‘de la main baissée’ ou ‘mélodieuse’)
  • Un Do Hô - 運動法 – Techniques de mobilisation, d’étirement et de réhabilitation
  • Kyo Satsu Hô - 強擦法 ou An Netsu Hô – Techniques de frottement et rotation avec  forte pression
  • Ha Aku Hô - 把握法 – Techniques de saisie et de compression /serrage


Belle diversité… Et ne sont-ce pas là des techniques que nous apprenons sous le vocable de ‘Shiatsu’ et appliquons régulièrement au cours d’une séance  ? Tant mieux, d’ailleurs, car si nous passions une heure à ‘presser avec les doigts’ comme une machine à coudre, ce serait vite ennuyeux.

M. Serizawa dit que toutes les écoles de Shiatsu se sont développées à partir de l'Anma, augmenté d'autres techniques.

M. Namikoshi exerçait d’abord en qualité de thérapeute d’Appaku H
ô (une des branches de l’Anma). Il adopta ensuite le nom « Shiatsu », car « l’ayant entendu par hasard, il trouvait ce titre bon », nous souffle M. Masunaga.

Outre tout ce que le Shiatsu doit à l’Anma traditionnel, laissons nos mains trouver la technique qui convient au bon endroit et au bon moment et  laissons nos mains, coudes, pieds, corps… jouer de multiples variations sur le thème du toucher.

Wednesday, 26 July 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (13) : le TEATE

 Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été



TREIZE

Vos réactions sur cette série d’été me sont précieuses, car inspirantes.

Ainsi, merci à Juliette qui en aiguillant la réflexion sur les mains, me donne envie de vous évoquer brièvement le TEATE, mot japonais relatif à la base ancienne de toutes les techniques du toucher depuis l’aube des pratiques corporelles.

Partons deux secondes sur une considération d’un enseignant tantrique (beaucoup d’affinités avec le Shiatsu, comme déjà évoqué dans le nr 11 de cette série).

Daniel Odier (dans ‘Désirs, Passions et Spiritualité) nous dit : ‘Les Maîtres cachemiriens parlent de la prééminence du sens du toucher. Un être humain recouvre naturellement son unité lorsqu’il est touché profondément, càd lorsque le contact n’est plus une stratégie sexuelle. Lorsque rien n’est voulu. Ce contact s’établit dans une sorte de grâce, car il rend à celui qui est ainsi touché le sens de sa propre spatialité.

Nous n’allons certainement pas contredire les Maîtres cachemiriens sur ce point, nous qui, en tout premier lieu, touchons. Pas de Shiatsu sans toucher. Et vous avez certainement déjà éprouvé de quelle spatialité on parle ici.

Maître Kawada répondait presqu’invariablement à toutes les questions que nous posions, surtout les plus alambiquées : ‘mettez les mains’.

Tout part de là. Le geste premier. Le Teate qui remonte à la nuit des temps, puisque l’humain sait instinctivement mettre la main là où cela fait mal.

Les Japonais ont pour cela le mot « teate » 手当, littéralement « la main » et « frapper, s’approprier », dont M. Masunaga nous dit qu’il est  ‘la forme première de toutes les thérapeutiques médicales’.

C’est là que nos clients nous disent : ‘vous avez mis la main exactement où cela fait mal. Comment saviez-vous ?’ Je ne savais pas, mes mains savent. Faire confiance à mes mains est la toute première étape.

S’il n’y a pas cet élan profond, antérieur à toute technique, toute réflexion, toute projection, toute imagination, tout cadre, toute attente, tout espoir, tout désir, il n’y a pas de Shiatsu.





Thursday, 6 April 2023

La porte est en dedans

Partage d'expérience : laisser faire les mains


A. vient me voir pour la première fois et m’expose ses difficultés. C’est le syndrome d’Ehlers-Danlos, me dit-elle. Pardon ? Vous pouvez répéter ?

Maladie inconnue : moments privilégiés qui nous ramènent aux sources de notre art. Car voilà qui est bienheureux : je n’ai pas de protocole en tête et rien de familier sur quoi je pourrais m’appuyer en cours de route.

Ce que l'on en dit


A. non plus, d’ailleurs, car là est précisément son problème : elle ne sent pas ses os, elle n’en a pas la sensation et donc perd ses contours, ses repères de forme séparée du reste du monde, au point de devoir s’appuyer régulièrement sur quelque chose. Ennuyeux, car elle est incapable de conduire un véhicule, tout juste un vélo si ça ne va pas trop vite. Cela va avec une hypersensibilité : hyper-acuité visuelle, hyper-acousie, porosité émotionnelle, hyper-laxité et, par conséquent, une grande fatigue permanente : surexposition à une information bien trop dense.

Elle ne paraît pas son âge et est d’une minceur à faire envie à bien d’autres, car, malgré un grand appétit, elle ne prend pas de poids. Les articulations sont douloureuses, le haut du dos tendu, mais rien de nature inflammatoire.

Problème de codage dans la fabrication du collagène, me dit-elle. Rentré chez moi, je m’en vais voir au dictionnaire de quoi il retourne.

Ce que l'on en lit


Le syndrome d’Ehlers - Danlos (SED) est une maladie génétique rare qui peut prendre plusieurs formes et peut engendrer divers désordres : hypermobilité articulaire (jusqu’à la dislocation), hyper-extensibilité cutanée, fragilité tissulaire… Seule une biopsie cutanée permet de la déceler avec certitude. Comme je l’apprends en lisant le dictionnaire, A. souffre de la forme hyper-mobile, la plus fréquente, où la fragilité tissulaire est moins présente.

Il n’existe pas vraiment de traitement médicamenteux et, pour le reste, une approche multidisciplinaire (kiné, posture, podologie…) peut être prescrite.

Le site Passeport Santé me précise en outre que ‘ Aucune donnée scientifique ne permet aujourd’hui de traiter ou de prévenir le syndrome d’Ehlers-Danlos à l’aide de thérapies alternatives’.

Bref, personne ne m'aurait aidé de toute façon, mais A. me demande si je peux l'aider.


Comment s'y prendre ? 


Ce sont les moments de grâce pour le praticien et le retour à l’essence même de la pratique.

Ce qui ne signifie pas me croire plus malin que les autres et vouloir résoudre quoi que ce soit. Cela ne signifie pas non plus faire aveu d’incompétence et m’excuser de ne pas pouvoir aider. Cela signifie simplement que je vais faire quelque chose selon ce que je vais ressentir là et que je ne sais pas où cela va me mener. De ce fait, mon intérêt est décuplé car l’inconnu, précisément, me stimule.

D’abord, je vais écouter. Au sens de Bunshin, certes, ‘chercher à distinguer par l’oreille quelque chose

d’indistinct’, car où est le fil d’Ariane qui va permettre de dénouer l’écheveau ? Quel indice va émerger ?

Au sens d’Eric Baret (in ‘De l’Abandon’) : ‘Accepter veut dire écouter. Ecouter veut dire ne rien savoir’.  J’accepte ce qui est là, sans pouvoir interpréter, et, vierge de tout savoir, il me reste à mettre les mains et à leur faire confiance.

Ou encore : ‘ Que signifie écouter ? Cela veut dire aimer. Sans amour, l’écoute est impossible. Aimer signifie : être disponible à ce qui est là… vous ne cherchez pas à comprendre quoi que ce soit, mais à vraiment sentir’.

Me voici dès lors dans Setsushin, tel que compris par M. Masunaga, quand il nous dit : ‘je commence par toucher le corps du sujet sans poser de question et fais part, simultanément, à ce dernier, de mes impressions concernant le symptôme observé’.

Ajoutant : ‘Beaucoup de consultants ignorent que le Shiatsu n’est autre, en réalité, que le Setsushin lui-même’.

Ou comme le disait Maître Kawada, coupant court à toute question : ‘mettez les mains’.

Et puis s'y mettre


Ensuite, j’aurai bien quelques directions qui vont venir, évidemment.

Hyper-laxité, en effet : la main disparaît du premier coup sous l’omoplate. Mais il y a un point quand même, qui fait mal et fait du bien. Un tsubo qui appelle. Le corps réagit au toucher.

Un Fukushin confirme ce que je viens d’entendre. Les personnes hypersensibles se connaissent, évidemment.

‘Fatigue’ et ‘génétique’ vont me renvoyer vers les Reins.

‘Porosité émotionnelle’ vers le dit Maître Cœur et le Cœur.

‘Manque de contours’ vers la Rate et vers un shiatsu très enveloppant, très contenant, qui rassemble et ramène et où, donc, le corps du praticien se donne totalement (ceux qui me connaissent savent que c’est une de mes prédilections). D’ailleurs, A. a développé une endométriose, il y a une logique quand même.

Pour les articulations, même si nous ne sommes pas dans un contexte inflammatoire au sens d’une polyarthrite, nous savons que, dans ces cas précis, des pressions puissantes, enveloppantes précisément, soulagent beaucoup et cela vaudra la peine d’au moins essayer pour voir si cela apporte un soulagement. Ce fut bien le cas.

Et de manière globale, il faudra ramener une présence, un appui, un soutien, un ancrage dans la matière.

Et ainsi se construisit la séance.


La grande chance du praticien



La première chance est celle du terrain inconnu qui nous ramène aux origines de notre Art, quand les premiers praticiens, empiriquement, essayaient quelque chose et finissaient, avec le temps, par garder ce qui fonctionne. Beaucoup d’humilité. Obligation de moyens (se donner totalement), incertitude du résultat.

La seconde chance est d’avoir quelqu’un d’hyper-sensible sous les mains, car A. était consciente de toutes les sensations de son corps et capable de les communiquer en temps réel. Une aide précieuse…  Surprenamment (ou pas), une forte pression sur Gaikan et le Triple Réchauffeur amena ainsi instantanément un glissement de chaleur vers les épaules et la disparition des douleurs à cet endroit… ressenti partagé chez elle et chez moi au même moment.

Nous en conclûmes que le ressenti du corps est la porte de toutes les expériences, jusqu’aux spirituelles. Car l’Advaita Vedanta, le Shivaïsme et le Shintô poussèrent leur nez dans la conversation qui suivit… émanant en quelque sorte de l’expérience vécue pendant la séance.

Le corps est ce Grand Véhicule qui nous permet de ressentir, ce que même les dieux nous envient, dit-on.


 La récompense fut dans ces mots qu’elle me dit en partant : ‘Je suis là’.

 





Tuesday, 6 December 2022

Secrets de Shiatsu (III) : Etre, paraître, transmettre

Inspiré par la lecture du livre de Tobie Nathan, 'Secrets de Thérapeute'.

Tobie Nathan est, depuis 50 ans, ethnopsychiatre. Il considère que chaque ethnie a son inconscient collectif, son langage, ses traditions, ses mythologies, son rapport au monde des esprits… et que, par conséquent, on ne peut pas traiter cette évidente diversité avec le seul héritage des pères occidentaux de la psychanalyse.

Dans ce livre très inspirant, j’ai trouvé beaucoup de bonnes analogies avec notre pratique du Shiatsu.

Cuillère !


Maintenant que j’enseigne le shiatsu… non, donne cours de shiatsu…, non, transmets le shiatsu… non plus.  Que faut-il dire pour le Shiatsu ?

Je suis prof de langues germaniques à la base, donc supposé capable de faciliter l’apprentissage avec une pédagogie adaptée. Sauf que ‘j
’en gardai aussi une allergie profonde à la pédagogie telle qu’elle se pratique à l’école, dans des classes à longueur de journée, avec des niveaux, des examens et des diplômes. L’école devrait être celle de la vie sous toutes ses facettes’ (in : Le Shiatsu - Un Art Japonais).

On connaît des gens intellectuellement brillants mais humainement déplorables. Inversement, quelques cancres se sont hissés à des sommets. Premier de classe, cela flatte l’ego, sans plus.

L’économiste Charles Gave (abstraction faite de toute conviction politique) ne mâche pas ses mots à ce sujet : La première erreur, c’est de croire que ceux qui ont fait les meilleures études sont les plus intelligents. Etre capable de répéter ce qu’ont dit les professeurs n’est pas une preuve d’intelligence… On a bâti un système d’éducation qui fait monter les gars qui ont une mémoire de cheval mais n’ont aucun caractère’.

Kaamelott, pour les connaisseurs :

  • Il parle notre langue, le roi Burgonde ?
  • Il a suivi des cours. 
  • Arthur ! Cuillère !
Le modèle académique basé sur les distinctions, la compétition, le mérite a certes pu créer quelques têtes bien faites, ce qui est inintéressant si ce n’est pas connecté au cœur, à l’ouverture, à la curiosité, à la capacité de créer des connexions, à la vie concrète, à l’empathie. Une bonne note sur un diplôme n’est finalement révélatrice de rien du tout, on nous attend sur le terrain pour voir ce que nous allons en faire.

Il ne s'agit certes pas de déconsidérer l'intelligence, mais d'éviter l'amalgame avec l'intellect stérile qui s'auto-congratule à travers des systèmes périmés.

La transmission ‘top down’ où le prof en sait plus que ses élèves est dépassée dans un monde 3D où les technologies de communication donnent accès à toute l’information de l’Univers.

Je ne vous ferai pas le coup du 'c'est mieux au Japon'. Depuis l'époque Meiji, le Japon a adopté la méritocratie compétitive et sélective à l’occidentale, en l’exacerbant même encore plus, si possible, dans les domaines économiques, politiques, médicaux, académiques…

Et donc ce modèle (même à supposer qu’il soit correctement appliqué) ne me semble pas adapté du tout à l’enseignement du Shiatsu, où l’on constate parfois l’emploi de termes pompeux empruntés au vocabulaire des ‘hautes écoles’. 

Le dôjô sur l’autre versant

Mais, traditionnellement, dans la sphère des arts martiaux et des pratiques corporelles, les Japonais ont autre chose à proposer : le modèle du dôjô. Dôjô, 道場, littéralement, le lieu de la Voie. Il y a, avant tout, la pratique. Le dôjô est ouvert à tous les pratiquants à tout moment. Tous reçoivent un enseignement adapté. Parfois séparés par grades, parfois mélangés… et c’est le défi pour le ‘Sensei’ 先生 (étymologiquement celui qui est né avant, donc l’ancien) de faire en sorte que chacun en retire ce qui lui convient.

La progression se fait souvent par grades et, s'il y a des 'examens', ce sont surtout des moments de démonstration de savoir-faire et de savoir-être, car il y a aussi une étiquette : on ne se tient pas n'importe comment dans un dôjô et on connaît sa place, ainsi que les tâches qui y sont relatives.

A propos d’ancienneté, avant d’enseigner le Shiatsu, il faut compter une dizaine d’années de pratique en cabinet. Sinon, on dispense un savoir livresque, sans intérêt.

En quoi cela consiste-t-il ? Simplement à monter sur un tatami et partager une expérience, montrer une pratique, donner des directions, susciter l'intérêt et la curiosité, encourager la recherche, donner le goût de la pratique en la faisant ressentir…

Il y a d'abord la pratique de la forme, qui est le kata, nécessaire à intégrer pour nous former nous-mêmes. 

Il y a la répétition incessante de la pratique. 

Il y a la riche compréhension de la vision et de la culture qui sous-tendent et nourrissent la pratique. 

Il y a la technique nécessaire à la pratique, la posture correcte, l’attitude juste, le ma ai. 

Il y a l’attention à avoir pour tous et pour toutes à tout moment. 

Il y a le regard bienveillant.

Il y a l’intuition de l’instant qui fait qu’on ne suit tout à coup plus le ‘programme’. 

Il y a la joie de la pratique, la légèreté, la bonne humeur.

Il y a tant et tant de choses, induites par la passion de notre art.

Le choix qui se présente à nous est donc : 

 Il y a donner cours et transmettre.

Il y a savoir et connaissance.

Connaissance, étymologiquement, naître avec, permettre à un talent de naître, de se déployer, de grandir, permettre aux étudiants de grandir dans un cadre indicatif, inclusif et donc non-limitatif, de mener leur recherche avec une bonne boîte à outils.


Transmettre... Voyons-nous au bout d’une longue chaîne de transmission qui se polit et se renouvelle de génération en génération… et peut-être forgerons-nous les maillons suivants.

Long développement, on marche sur des oeufs… A dire ce genre de choses, je risque de me faire taxer de trouble-fête, de prétentieux ou d’arrogant, tant les modèles classiques sont incrustés dans les esprits. Il ne s'agit pas d'épingler des personnes, mais de changer d'orbite.

Devons-nous creuser sans fin les mêmes sillons, ou tenter de regarder depuis l’autre versant, de penser ‘out of the box’, c.-à-d. sortir des limites communément acceptées et jamais remises en question ?

L'apprentissage permanent auprès de nos vrais Maîtres


Or, voilà que je trouve en Tobie Nathan un soudain allié. L’homme peut justifier d’un excellent parcours académique : psychologue, deux thèses de doctorat, professeur d’université, diplomate… De quoi faire soupirer d’aise les adorateurs du Diplôme d’Or.

Et pourtant, en fin de parcours, voici ce qu’il nous dit :

‘On a tout de suite commencé à me poser la question de la transmission. Comment enseigner ce que j’apprends, et toujours si difficilement auprès des patients ?... Moi je savais qu’enseigner, ce n’était pas savoir, mais apprendre… En matière de thérapie, nous sommes perpétuellement élèves, à l’école du patient, car c’est lui, toujours lui, le seul maître’.

Les patients (en Shiatsu, on dira les clients ou les receveurs) sont nos Maîtres. D’où l’importance de pratiquer longtemps avant d’enseigner quoi que ce soit.

Mais surtout, nous sommes en apprentissage permanent. Chaque séance continue à m’étonner, quelque chose de neuf, de jamais vu ou entendu apparaît… On en apprend sur l’espèce humaine et ce avec quoi nous nous débattons. La réalité dépasse toujours l’imagination. Et parfois, je suis bien secoué, mais j’ai appris. Je remercie tous ceux et celles qui m’enseignent ainsi au fil des séances.

Après, dans l’enseignement proprement dit à l'école Ôdô, qui s’enracine dans cet humus généré par la pratique, j’apprends beaucoup aussi. Il y a cette obligation de montrer et d'expliquer qui contraint à bien clarifier sa pensée.

L’arborescence créée par l’expérience et la réflexion sur l’expérience se rattache nécessairement à un tronc. En enseignant, on ne perd pas le tronc de vue.

Formalisation et formatage des écoles


Un iconoclasme plus loin, continuons avec Tobie Nathan sur les écoles.  ‘Tous ces gens qui m’entouraient voulaient une école, ils voulaient dessiner des filiations, obtenir des labels, des autorisations. Ils voulaient m’instituer en guide, en chef. J’ai toujours refusé. J’ai toujours su que l’école paralyse le maître et empoisonne l’élève’.

Ah, la filiation, le label dûment estampillé, la licence offerts par les institutions officielles (parfois auto-proclamées telles), censés offrir la garantie à vos clients que vous êtes un bon praticien. La seule garantie, c’est que vous avez suivi un nombre d’heures de cours. Et donc, seuls vos clients seront totalement à même de dire que vous êtes un bon praticien, quand vous les aurez aidés. Retour au premier article : la seule légitimité provient de nos clients.

L’école paralyse le maître, l’enfermant dans un cadre qui l’oblige à suivre un moule préétabli (souvent par d’autres) et empoisonne l’élève, chez qui elle peut couper les ailes de la créativité.

Curieusement, nous avons un avis semblable de la part d’une des plus hautes autorités du monde du Shiatsu. M. Masunaga dans ‘Shiatsu et Médecine Orientale’ (p. 111) nous dit en effet : ‘J’ai toujours été opposé à la formalisation du Shiatsu par des écoles… quand on fige la forme de sa thérapeutique en lui donnant une dénomination officielle, le traitement lui-même se distancie de la personnalité propre du thérapeute’.
 

On rétorquera que M. Masunaga a lui-même fondé son école, mais on se souviendra qu’il a quitté un Collège pour fonder une association. Iôkai 医王会signifie en effet ‘Association du Roi de Médecine’, ce qui implique, a priori, plutôt une rencontre de soignants qu’une organisation structurée. Même quand on est un chercheur, il faut bien un minimum de structure en ce monde.


La perte de l’élan initial


Formaliser sa pratique dans un cadre rigide conduit, en d’autres termes, à enseigner une forme stérile et à se couper de la transmission, de l’élan initial. C’est pourquoi tant d’écoles déclinent, une fois le Maître fondateur disparu. Il reste la coquille.

Des Maîtres comme Itsuo Tsuda ou Koichi Tohei ont déploré la détérioration de l’esprit et la perte de sens survenues dans le monde de l’Aikidô après la disparition de Maître Ueshiba, notamment en matière du travail avec le Ki.

On observe cela partout, y compris dans le monde musical, où l’inspiration, dans l’improvisation musicale par exemple, se tarit parfois pour n’être plus qu’un enchaînement sec de formules maîtrisées, sans étincelle.

Et on voit aussi des enseignants jaloux de l’ombre que pourraient leur faire certains élèves extrêmement doués et qui les découragent, leur rognent les ailes, voire leur barrent l’accès à une juste renommée officielle. Combien de génies ainsi bridés ?

Telle est la complexe réalité humaine qu’il importe de bien discerner.

Me vient l’image de la plage :

A marée basse, elle est jonchée de coquilles vides, sans âme, et la mer qui les a nourries se retire dans un lointain souvenir ;

A marée haute, l’élan vital est omniprésent, le mouvement pousse vers le haut, ramène à la terre et il s’agit d’oser se laisser porter.

Sans perdre de vue l'imbrication des cycles, la question est : que voulons-nous pour le Shiatsu ? Et pour nous-mêmes au sein du monde du Shiatsu ?

Se regarder dans le miroir

M. Masunaga nous invite surtout à ne pas nous distancier de notre personnalité propre. Il n’y a aucun mal à être quelqu’un, et nous laisserons les autres egos nous accuser d’ego.

La transmission se nourrit avant toute chose de notre vécu personnel. Qui nous sommes détermine ce que nous transmettons.

Une amie thérapeute me disait récemment  avoir donné un traitement particulièrement long, large et persévérant qui avait fini par porter ses fruits sur un cas a priori inexplicable. Comme je lui faisais part de mon étonnement admiratif devant un tel déploiement de moyens, elle me répondit : ‘Ma pratique aujourd’hui résulte de l'avantage d'avoir passé tant d'années à souffrir et de n'avoir eu de cesse de chercher des éléments de compréhension. Il m'aura fallu passer par diverses disciplines pour mieux me comprendre, m'accepter, soigner et me déployer. Sans cela, je ne serais pas la même thérapeute’.


Ce qui éclaire trois aspects fondamentaux de notre parcours de praticien et d’enseignant :

  1. Nous attirons les gens qui nous correspondent et que nous pouvons réellement accompagner ;

  2. Notre vécu, douloureux et heureux, est ce qui fait de nous de bons praticiens qui comprennent (dans le sens de ‘prendre avec’) intimement et accompagnent sur un chemin qu’ils ont pratiqué eux-mêmes ;

  3. Le premier travail à effectuer est le travail sur soi.

Terminons par Tobie Nathan, toujours en filigrane de ces réflexions : ‘un thérapeute qui se contente de seulement soigner des individus ne guérit personne, son existence doit aussi être une thérapie pour le monde auquel il participe’.

Bon apprentissage et bonne pratique.

Prochain article : Pratiquons-nous de l’Ethno-Shiatsu ?