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Wednesday, 17 November 2021

La façon japonaise : retrouver notre légèreté par le Shiatsu

 Le shiatsu est un art Japonais. En Europe, ce sont essentiellement des Européens qui le pratiquent. Alors, authentique notre shiatsu ? Comme au Japon, ou pas du tout ? Quels critères utiliser ?


J’étais ravi de lire une interview récente d’une collègue japonaise établie à Reims,
Mme Hiroko Mizuguchi, qui évoque la légèreté comme une caractéristique japonaise. Voilà qui résonne bien, et nous parle de ‘kokoro’ : état d’esprit, ressenti profond.


Il y a comme un complexe face aux Japonais


Dans un article sur la légèreté, je ne vais pas m’appesantir, mais généralement, on ne place pas le débat sur ce plan-là, quand on réfléchit aux possibles
différences ou ressemblances  entre le Japon et l’Occident.

En Occident, nous avons hérité du shiatsu, arrivé ici comme tant d’autres pratiques japonaises, dans la seconde moitié du 20ème siècle. Les premiers enseignants étaient tous des Japonais et puis, de génération en génération, les élèves occidentaux ont pris le relais.  Et donc on est en droit de se demander si on s’est éloigné des origines. On sent même comme un petit complexe par rapport au Japon. Mais comme il n’y a pas grand monde qui aille vérifier ou, tout simplement, qui soit capable de communiquer  en Japonais, tout cela reste flou.

On va ainsi
tenter de se comparer au nombre d’heures (nettement supérieur au Japon), au style de formation, à la reconnaissance officielle du shiatsu là-bas (certaines écoles, en fait). On va dire que les Japonais aiment les fortes pressions à la limite de l’insupportable et que nous, on ne peut pas travailler comme cela (alors que ce n’est qu’un style, loin d’être la norme)…

Disons que tout cela ne concerne que les formes extérieures du shiatsu et que l’on navigue ici entre
quelques écueils : fausses perceptions, projections (‘l’Orient rêvé des Occidentaux’), légendes, méconnaissance voire réécriture de l’histoire, traductions erronées, inaccessibilité des sources, éloignement du pays-mère… Connaissances partielles et positions partiales, donc. A nous d’extraire de leur gangue les pépites authentiques.

Pour couper court à ce genre de discussions, je rejoins volontiers M. Masunaga qui désamorce le débat dans ‘Shiatsu et médecine orientale’ (p 111) en disant que, s’il faut évidemment des principes de pratique, on ne peut pas perdre sa personnalité en figeant la forme de sa thérapeutique. Et de dire qu’en Shiatsu, c’est
‘un thérapeute, une école’. Faisons, dès lors, comme nous le sentons.

Légèreté et gaieté chez les praticiens Japonais


Comment, dès lors, nous rapprocher du Japon dans notre pratique ? Si donc on place la personnalité et les données culturelles à la source de la pratique du shiatsu, on peut effectivement se demander
ce qui caractériserait un(e) praticien(ne) japonais(e).  C’est là qu’il faut lire (sur le site de Shiatsu France) cette belle interview de MmeHiroko Mizuguchi, praticienne installée à Reims.

A la question ‘Voyez-vous des différences culturelles dans la pratique du shiatsu entre les deux pays ?’, elle répond prudemment qu’elle n’a pas encore reçu beaucoup de séances en France pour émettre une opinion, mais nous parle du Japon :

J’ai l’impression que les shiatsushis au Japon ont l'air plus détendus et plus légers. Les shiatsushis que j’ai rencontrés au Japon sont très à l’écoute et sont attentifs aux résultats de la séance. Ils ont aussi de la légèreté et de la gaieté. A chaque séance, j’étais plus joyeuse après la séance avant d’arriver au cabinet grâce à leur technique mais aussi à leur bonne humeur’.

A voir les discussions Shiatsu sur les forums, on pourrait effectivement penser que le shiatsu n'est pas très drôle en Occident. Mais de mes études avec Maître Kawada, je retiens absolument un bon sens de l’humour. Rares étaient les cours où il ne riait pas, il adorait qu’on lui balance des vannes en tous genres et appréciait le fait qu’on aime ‘rigoler’. Il aimait aussi raconter de bonnes histoires, un caractère que l’on retrouve chez d’autres comme MM. Tsuda et Ohashi, allant même parfois jusqu’à l’absurde. Regardez Tokujiro Namikoshi et son sonore ‘HAHAHA’ qui clôturait son célèbre slogan ‘shiatsu no kokoro wa’.  


 On observe cela partout au Japon. Dès qu’on sort des villes, les gens sont finalement curieux, assez familiers et on voit beaucoup de personnes âgées discuter et prendre du plaisir ensemble de façon parfois démonstrative. Oublions l’image d’un peuple coincé dans une impassibilité sociétale.


The Japanese Way


Me revient à l’esprit la scène de Zatoichi, où Takeshi Kitano joue le rôle de ‘Anma san’ (‘Monsieur Masseur’). On le voit donner un massage avec les pouces et les coudes à la dame qui l’héberge, tout en discutant le plus naturellement du monde des bandes de vauriens qui rançonnent les gens. Tout cela débouchera sur un carnage épouvantable avec des jaillissements d’hémoglobine. Ce naturel, à l’écoute des problèmes des gens, est précisément ce à quoi fait allusion Mme Mizuguchi. Aussi décalé que puisse être Kitano, il est profondément Japonais et sait ce que fait un praticien.

Quant à nous, nous ne deviendrons jamais Japonais (un autre mythe serait de le croire), mais nous pratiquons un art Japonais. Il y a dans l’esprit japonais tant de pratiques et de personnes inspirantes et nourrissantes. The Japanese Way. 日本の道 ! Une manière d’être qui nous rapproche, au-delà des possibles différences de pratique et de culture.

La manière d’être en cabinet

Voyons donc si nous sommes capables d’être en adéquation avec la manière d’être japonaise qu’évoque Mme Mizuguchi.

Plus détendus 

Nous sommes tous stressés à des degrés divers, perméables plus ou moins au stress ambiant, mais voilà, il faudrait que pas, ou peu au cabinet. Pratiquer l’ici et maintenant qu’on nous remet à toutes les sauces. Détendu et disponible, donc. Comme dit Mme Yamamoto, être 'supérieur' à nos receveurs / receveuses, par quoi elle veut dire en meilleure santé générale.

Je donne souvent l’image du trop plein. Quand c’est plein, il n’y a pas de place. Que ce soit pour accueillir de nouvelles choses, pour changer d’orientation, pour faire un enfant. Et pour donner un shiatsu, donc.

Plus légers 

Là, c’est l’énergie du Cœur Empereur qui va rayonner dès que nous sommes plus ou moins alignés et harmonisés. Bien centrés dans notre hara, le cœur ouvert et le mental apaisé. Le triangle de M. Tsuda enfin sur sa base. Ce n’est pas un état à rechercher, mais à laisser advenir.

Très à l’écoute

C’est pareil. On écoute avec les oreilles et si la tête est pleine, rien ne rentre. On écoute avec le cœur et si il chavire, on n’entend rien. On écoute avec les mains, et si on n’est pas dans les mains, on passe à côté de ce qui se passe, là. Créer de l'espace.

Attentifs aux résultats de la séance 

Rester dans la position de l’observateur qui voit le receveur, soi-même et l’interaction. S’adapter à tout moment. Seule la présence totale entraîne l’absence (relative) du moi.

Et surtout : légèreté et gaieté

Légèreté et gaieté. S’il y a la joie, il y a la gaieté qui est son expression. Aussi grave ou dramatique que puisse être la séance, même si on a pleuré, après la gaieté resurgit.

Inochi no izumi waku : la fontaine bouillonnante de la vie apparaît soudainement, c’est une partie du slogan de M. Namikoshi. Lequel considérait
‘bien rire’ comme un des 5 critères de bonne santé.

Lors du dernier weekend de formation, on me faisait remarquer qu’on ne rit plus, et quand on rit c’est toujours de quelqu’un, pour stigmatiser ce que l’on trouve ridicule. On montre du doigt et on se moque. Pauvre sens de l’humour… Où sont les grands, les Pierre Dac, Raymond Devos et autres qui racontaient des histoires savoureuses et absurdes sans blesser personne ?

C’est cet humour joyeux qu’il nous incombe de réinventer en cabinet. Quand ça me prend, je chante une petite chanson. Cela fait toujours sourire. Etre praticien, c’est être bon public, rire des histoires qu’on nous raconte et bon acteur, en raconter des drôles.

La leggerezza ! J’aime le mot en italien, car il sonne comme une caresse, un effleurement. Pourquoi la légèreté de l’être serait-elle insoutenable ? Rate en déséquilibre !

Contagiosité

Quand Mme Mizuguchi dit qu’elle se sent plus joyeuse après la séance, c’est la photo d’avant et d’après. Regardez le visage de vos receveurs, ils ne sont normalement pas le même avant et après. Alors, vous avez donné une bonne séance.

Mais elle se sent aussi joyeuse à cause de la technique. Nous pouvons être puissants, mais pas pesants. Cela nous ramène au rythme musical d’une séance et finalement au Ki Do Ma : le bon geste – avec la bonne intensité – dans le juste intervalle de temps.

Alors, pouvons-nous faire tout cela et nous rapprocher de ce qui se fait au Japon ? Assurément ! C'est l'essence même de notre art : qui nous sommes détermine ce que nous faisons.


Entre omoi et karui, moins lourds et plus légers

La langue japonaise nous donne enfin à nouveau des éclairs de compréhension.

Le caractère japonais pour lourd est , ce qui se dit omoi, avec l’idée de choses empilées qui font que c’est lourd.  Pour être moins lourd, il s’agit d’enlever des couches.

Léger, c’est karui ce qui contient l’idée de légèreté, offrir peu de résistance, se sentir léger et donc se déplacer facilement (la racine du kanji est un véhicule ), pas important et le cœur léger.

Si nous avons le cœur léger, nous aurons le corps léger, fondamental pour notre pratique !



ALORS… ?


Le cabinet comme oasis au milieu de la lourdeur ambiante
Un temps différent dans la présence
Un endroit où déposer les fardeaux, les poids et les peines
Un échange léger et joyeux car là est l’essence de la Vie
Le pétillement des cellules et des yeux avant de repartir

ça vous dit ?

Alignés avec nos collègues japonais, dans l’authenticité. Praticien et receveur unis dans la même légèreté de la Vie. Bienvenue sur les tatamis !


Joie et clarté des Corps Glorieux, comme disait Messiaen. Mais ici sur Terre.

APPENDICE


Outre la manière d’être, il y a également des façons de faire qui nous sont totalement accessibles pour nous rapprocher du Japon, sans se prétendre spécialiste du Japon.

Si vous avez envie de creuser, j’y ai déjà consacré deux articles :

Thursday, 1 October 2020

Le point sur les points

En Shiatsu, on exerce des pressions sur des ‘points’ situés sur des ‘méridiens’. Et on précise encore bien souvent, ‘ce sont les mêmes points que l’acupuncture’. Pour savoir quels sont ces points, il n’est que de consulter des cartes de méridiens avec des points, que l’on trouve partout. 

Cette extrême banalité et récurrence de l’information incite à gratter un peu.  

Donc, faisons le point sur les points.

L’origine des points


D’abord, comment en est-on venu à travailler sur des points du corps ?

Le professeur Jacques-André Lavier (in ‘Histoire, doctrine et pratique de l’acupuncture chinoise’) fait tout un récit imagé de la façon dont les Chinois ont supposément découvert la technique des aiguilles sur des points précis du corps. Dans les temps chamaniques anciens, on croyait que les maladies étaient le fait de ‘Gui’ (esprits) hostiles qui envahissaient le corps. Une flèche plantée un jour par accident dans une jambe évacua une douleur persistante. On répéta l’expérience à plusieurs endroits du corps. On affina la flèche en poinçons puis en aiguilles. Le fait de planter des objets dans le corps tuait les Gui hostiles, particulièrement vulnérables là où le doigt s’enfonce. Puis on trouva le moxa (chauffer, voire brûler les points). Les points se multiplièrent. On les regroupa sur des lignes longitudinales (les méridiens).

Chronologiquement, les points précèdent bien les méridiens.


Le professeur Lavier pense que les premiers points définis étaient au nombre de 13. Ils sont encore connus aujourd’hui sous le nom de points des revenants (Ghost points, ghost étant ici le Gui), réputés redoutables à travailler si on n’a pas une grande expérience et utiles pour les maladies mentales et l’épilepsie. En japonais, le caractèredésigne l’esprit d’une personne décédée ou un Oni, càd un ogre, et aujourd’hui encore, les Japonais ne vont pas la nuit dans les endroits réputés abriter des Oni.


Le Dr Dao Kim Long, médecin vietnamien, fait remonter la technique à Neanderthal, lorsque les chasseurs, fatigués de courir après leurs proies, et souffrant de crampes, se massaient. En se frappant les muscles avec des cailloux, ils ont découvert les premiers points d’acupuncture.

Pour un Oriental, il n’est pas besoin de vérifier scientifiquement l’histoire des origines, mais bien d’en retirer un enseignement. L’important est bien ici l’ancienneté, le caractère empirique du développement de la technique et le long processus évolutif de la transmission. Quant à nous, qui sommes tout au bout de cette lignée, il nous incombe de continuer à chercher.

Définitions de praticiens

Maintenant que nous avons une idée de l’origine des points, voyons ce qu’en disent les praticiens qui écrivent des livres.

  • Elisabeth Rochat (in ‘101 notions-clés de la Médecine Chinoise’) : Situés sur les méridiens, les points sont les étapes de la constitution et de la reconstruction d’un être, les articulations et les relais du flux vital organisé.

  • Shizuto Masunaga (in ‘Shiatsu et Médecine orientale’) : le tsubo indique précisément la partie déterminée du corps sur laquelle le traitement devra être pratiqué, cette partie pouvant être soit un Keiketsu que l’on a repéré sur un méridien, soit un point de traitement fixé en fonction de la pathologie.

  • Katsusuke Serizawa (dans son livre ‘Tsubo’) : ‘les points appelés tsubo se trouvent le long des 14 systèmes de méridiens (12 de base et 2 systèmes de contrôle) qui s’étendent sur le corps entier et vers les organes internes. Bien qu’invisibles à l’œil, ces points, ou tsubo, sont les endroits où il est facile pour le flux d’énergie dans les systèmes de méridiens de devenir lent/mou/visqueux (‘sluggish’) et de stagner’.

  • Yuichi Kawada mentionne dans un périodique à l’usage de ses élèves : ‘Appelés trous du dragon par les Chinois ce sont les endroits où on peut appliquer une pression et affecter le flux énergétique’.

  • Ryokyu Endo (in ‘Tao Shiatsu, médecine vitale pour le XXIème siècle’) : les tsubo n’ont pas une position anatomique précise. Un tsubo est un creux physiologique qui change en fonction des circonstances.  Ce sont des points de thérapie apparaissant au-dessus des  méridiens, les portes à travers lesquelles on peut atteindre ceux-ci. Les tsubo sont des points creux, déficients en ki.

  • Bernard Bouheret, lors d’un séminaire : ‘Dans n’importe quelle partie du corps, il y a cet échange entre ciel et terre : ce sont les tsubo’.

  • Jacques Pialoux (in « Guide d’acupuncture et de moxibustion’) évoque ‘les points vitaux situés au creux des fossettes’.

  • Maud Ernoult (in ‘Manuel complet de médecine chinoise et de shiatsu  ‘) : les tsubo sont  ‘des points où se concentre l’énergie’.

On voit donc que chaque auteur considère un aspect différent lié à la présence de points et on pressent, à la lecture de ces définitions, tout un contexte, une philosophie, une spiritualité, une pratique, un ressenti propres à chacun.

Il va falloir aller voir l’étymologie.

Etymologie


Et là, surprise, voilà que s’ouvrent de nouvelles perspectives.

Car les idéogrammes utilisés (il y en a 4 en tout)  ne sont pas les mêmes en Chinois et en Japonais. Mais nous, nous traduisons tout cela par un seul mot : ‘point’.

En Chinois

Pour le Chinois, Elisabeth Rochat de la Vallée (in ‘Les 101 notions-clés de la médecine chinoise’) nous renvoie vers deux mots :

Xue 穴 , évoque une cavité où se tapissent les souffles (Qi) qui habitent le corps ou qui entrent depuis l’extérieur dans ces antres qui s’ouvrent pour eux. L’aiguille – ou toute autre technique – les sollicite pour stimuler les circulations quand les souffles de ces cavités se bloquent, pour attirer les souffles manquant ou pour évacuer les souffles pervertis.

Shu, 輸 évoque ‘un char qui acquiesce à la main qui le guide’, qui transporte ce qui lui est confié. L’idéogramme évoque un transfert. Les souffles ne résident pas seulement dans les cavités qui s’offrent à eux. Ils pénètrent de l’extérieur en profondeur et se rendent aux circulations et aux organes avec lesquels ils sont en affinité, et qu’ils vont stimuler ou léser, selon les cas.

Deux grandes catégories de points se retrouvent sous cet idéogramme, les 5 « Shu antiques » sur chaque méridien (wu shu 五 輸), et les Shu du dos (en Japonais, les Yu).

Elisabeth Rochat ajoute que ces deux caractères pour désigner des points, même très différents, encadrent toutefois parfaitement la nature et la fonction de ces lieux de pénétration et donc de régulation des souffles.

Parlant des Yu (Shu du dos), Maître Kawada nous donnait une autre explication. Au départ, le kanji symbolise un tronc d’érable creusé pour en faire un canoe. Donc, il s’agit d’enlever ce qui n’est pas utile, ce qui est mauvais. Nettoyer, enlever ce qui est mauvais pour le corps, c’est ce qui se passe quand on travaille les points Yu.

Les deux interprétations se rejoignent sur le fait que le travail sur les Yu / Shu permet de faire ressortir ce qui est entré.

Voilà pour les idéogrammes Chinois, mais il se fait qu’en Japonais on n’utilise pas les mêmes pour dire ‘point’, Yu étant une catégorie de points. Du moins, si nous faisons confiance à l’analyse de M. Masunaga, mais je crois qu’on peut.

En Japonais

Dans ‘Shiatsu et médecine Orientale’, quand il s’agit de points, il nous renvoie également vers deux mots, bien que, précise-t-il, ‘la réalité  que ces dénominations recouvrent, à savoir, le point précis sur lequel le traitement va devoir être effectué, est pour toutes la même’.

Le premier mot, Keiketsu  経穴, signifie les points d’observation des méridiens, nœuds d’énergie et sortes de fosses de Ki, certains étant concentrateurs et d’autres résonateurs d’énergie – le tout se traduit par point d’acupuncture.

Nous voyons donc qu’il s’agit bien du même xue qu’en Chinois ,sauf qu’en Japonais il se prononce KETSU et qu'on lui associe un autre idéogramme, KEI,  qui signifie, lui, selon les associations, la verticalité, la longitude, passer à travers, ou encore un … sutra bouddhiste (un long papier vertical). Il y a une idée de trame, là-dedans, puisque le radical  signifie la soie et aussi le système.

Retenons donc que pour les Japonais, quand on parle d’un point en général, on croit utile de préciser que c’est une cavité, mais sur une trame verticale.

C’est intéressant pour les discussions récurrentes sur le thème ‘ceci est-il un shiatsu des tsubo ou un shiatsu de méridiens ‘. Le mot général pour ‘point’, keiketsu, indique en fait que l’on tient toujours compte de ces deux dimensions.


L’autre mot Japonais pour désigner les points nous est, lui, bien connu, puisqu’il s’agit de tsubo, mot que nous rencontrons fréquemment dans la littérature. Mais justement, que signifie-t-il ? Le mot est écrit habituellement en kana つぼ, mais c’est la même idée que 壺, qui signifie un pot, une jarre, un vase, une dépression ou encore le but d’une intention.

M. Masunaga nous précise que ‘le simple fait, pour un Keiketsu de condition pathologique, de réagir au traitement, fait de lui un tsubo valable. Pour qu’il y ait Tsubo, il faut qu’il y ait, à l’endroit où se situe celui-ci, une altération pathologique nécessitant un traitement pour guérir’.

Un Tsubo est donc un Keiketsu qui ’appelle’ un traitement, un endroit où les mains se posent et amènent une modification de la qualité d’énergie.

D’où, deux constatations :

  1. L’idéogramme n’est, clairement, pas le même qu’en Chinois.
  2. C’est dû au fait qu’un Japonais ne considère pas la même chose qu’un Chinois. Il voit le tsubo comme l’endroit qui appelle le traitement, qui attire les mains. C'est purement pragmatique. 

M. Masunaga se fait lyrique, voire même sensuel, car il interprète l’idéogramme 壺 comme  ‘un vase à l’ouverture resserrée,  voire le bouton d’une fleur, qu’il faut caresser doucement pour qu’il s’ouvre’.

Ce qui confirme un fait essentiel : il faut comprendre que les Japonais s’inspirent volontiers de cultures étrangères, mais les refondent à leur manière. Le résultat final n’est donc jamais conforme à l’original.

Comme le formule Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’), le Japonais est fidèle en cela ‘à l’image de son génie multiforme, idéaliste et réaliste, poétique et pratique, constructeur’.
Qu’il y ait des influences chinoises dans le shiatsu (entre bien d’autres choses), donc, certes… mais au final, ce n’est plus la même optique.


Le tsubo, une approche  non-exclusive au shiatsu

Dans l’Anma, qui est bien plus ancré dans la tradition ancienne Japonaise que le shiatsu, on considère que lorsque les points sont stimulés, la tension musculaire se relâche, ce qui facilite la circulation du sang et de l’énergie (KI KETSU, 気血).

L’Anma fait d’ailleurs la distinction, selon Billy Ristuccia, spécialiste en la matière (School of Japanese Healing Arts), entre différentes sortes de tsubo :

  • Keiketsu Tsubo , les points sur les méridiens (nous connaissons les idéogrammes)
  • Kiketsu Tsubo, les points hors méridiens classiques, Ki signifiant ici excentrique, non-conventionnel.
  • Aishi Tsubo, les points naturels sans rapport avec les méridiens
L’acupuncture, l’Anma… sont d’autres pratiques utilisant les tsubo. Toutes les disciplines se retrouvent, je crois, sur le fait que la stimulation des tsubo à la surface de la peau déclenche les capacités naturelles du corps à l’auto-guérison.

Nous le disions au début de cet article, il y a  bien plus de points que ceux que nous recensons habituellement sur les méridiens. Si on se limite aux keiketsu, on en comptera, comme dit le Docteur Chamfrault dans son ‘Traité de Médecine Chinoise’, ‘aussi nombreux que les jours de l’année’, et il y a là, évidemment, une analogie.

Combien de points utilisons-nous en shiatsu ? Certainement pas 360, les grandes catégories sont les Gen, Bo, Yu, Geki et Raku, auxquels on ajoutera les Shu Antiques… Assez peu sont finalement utilisés par les praticiens de shiatsu.

Shiatsu de points ou de méridiens ?

Les diverses écoles de shiatsu mettent l’accent tantôt sur les points, tantôt sur les méridiens.

Il serait toutefois périlleux de tenter une classification. On remarque que les shiatsu privilégiant les points sont plutôt basés sur un cadre de référence occidental (favorisé depuis l’époque Meiji), comme le shiatsu Namikoshi. Les keiraku shiatsu (shiatsu de méridiens) sont plutôt basés sur la médecine traditionnelle orientale.  Je renvoie à l’article d’Antoine Di Novi sur les types de shiatsu existant actuellement au Japon et dans le monde pour prendre conscience de la diversité. Et à l’article suivant de ce blog sur les méridiens qui éclaircira les approches.

M. Serizawa (in ‘Tsubo, Vital points for Oriental therapy’) considère, lui, que ‘les nombreuses écoles et systèmes différents de thérapie shiatsu au Japon aujourd’hui rendent impossible d’en pointer une et de dire que c’est le vrai système’.

Si nous sortons deux minutes de notre mentalité d’Occidental, nous pouvons en conclure que classifier les shiatsu en shiatsu de points ou shiatsu de méridiens n’est pas fondamental, que tous mettent l’accent sur l’un ou l’autre aspect, mais sans oublier l’autre. Et rappelons-nous que le mot ‘keiketsu’ contient les deux aspects.

En fait, tout dépend effectivement de ce que l’on considère, et cela me fait penser un peu à la physique quantique 

  • Si on regarde l’onde, on ne voit pas la particule : keiraku shiatsu
  • Si on regarde la particule, on ne voit pas l’onde : tsubo shiatsu

Sachant donc que les deux existent, mais que c’est l’observateur qui influence ce qu’il voit. Et donc, le praticien, en fonction de ce qu’il considère, verra l’un ou l’autre, et même l’un et l’autre, dans un indifférencié. Car quand il n’y a pas d’observateur, il y a les deux… C’est pourquoi l’on dit : être présent et absent en même temps.

De nombreuses techniques de points


Même en shiatsu, il n’y a pas que les pressions. 

Pour M. Serizawa, toutes les écoles de shiatsu se sont développées à partir de l’ancien massage anma traditionnel,  en y ajoutant certaines techniques de main du judo (kappo et do in).  Une caractéristique du shiatsu étant la pression sur les tsubo du corps, mais donc pas seulement.

De fait, la pratique dépasse souvent la stricte étymologie de atsu ‘faire des pressions’. De sorte que, sans y référer explicitement, notre pratique utilise plusieurs techniques issues directement de l’Anma.

  • Keisatsu, frottement léger
  • Junetsu, pétrissage doux
  • Appaku, méthode de pression (et rappelons que M. Namikoshi avait, au départ, appelé sa technique ‘Appaku Ho’, soit méthode de pression, avant d’emprunter le terme Shiatsu à Tempeki Tamai).
  • Shinsen, vibration
  • Koda, tapotement
  • Annetsu, serrage et pétrissage

Ce faisant, il ne donne qu’une information partielle, ce que font tous ces auteurs japonais, car, selon Billy Ristuccia, il y a 9 techniques propres à l’Anma. Mais passons.





Pertinence des cartographies de points


Nous comprenons donc qu’en shiatsu, il ne suffit pas d’aligner des séries de points pour obtenir un résultat. Par conséquent, les nombreuses cartographies du corps humain ne suffisent pas non plus à se lancer en shiatsu. Le ressenti vient toujours confirmer, voire corriger le descriptif, et même en acupuncture,  Jacques-André Lavier (op. cit.) conseille de chercher le point avec le doigt avant de piquer.

Les cartes, avec leurs distances en pouces (cun) sont tout au plus des poteaux indicateurs indiquant que c’est par là.

Michel Odoul nous renforce dans cette approche (‘in Shiatsu fondamental – La philosophie’) : ‘il en est de même en Shiatsu, où le geste ne se limite pas à la zone sur laquelle on appuie, mais va bien au-delà. Chaque point travaillé cherche à toucher tout le corps… Le geste du praticien ne se limite pas au point d’acupuncture travaillé dans sa dimension symptomatique, mais cherche à atteindre ce qu’il représente sur le plan énergétique. Son attitude et sa présence sont majeures’. Le point est, somme toute, une porte d’entrée (et de sortie) énergétique, pas que pour ce qu’il est censé travailler, mais aussi pour le praticien. 

Voilà qui nous emmène hors sujet, et nous ramène au praticien, à sa présence.

Le livre sur les tsubo de M. Serizawa


Si on veut aborder la médecine orientale par les tsubo et non par les méridiens, le livre de M. Serizawa 'Tsubo, Vital points for Oriental Therapy' est un incontournable.


Katsusuke Serizawa 芹澤勝助 (1915 – 1998) n’est pas n’importe qui. Praticien de techniques traditionnelles (Acupuncture, moxa, Anma…) il était professeur d’université, chercheur, auteur de nombreux ouvrages et titulaire de distinctions prestigieuses de l’Etat Japonais.

Son ouvrage sur les tsubo a au moins été traduit en Anglais.


La motivation est clairement médicale, car, pour M. Serizawa, il n’y a rien à chercher de mystique dans la Médecine Orientale. La thérapie orientale peut, il est vrai, guérir des maux pour lesquels la médecine occidentale manque d’explications, mais rien de miraculeux là-dedans. La science médicale orientale est un système rationnel  organisé autour de la théorie des méridiens et des tsubo, nourrie par 3000 ans d’expérience pratique.  La médecine occidentale a besoin de nommer le problème pour définir le traitement et est donc démunie face à de ‘nouvelles’ maladies pour lesquelles il ne semble pas y avoir de causes physiologiques. 

La thérapie des tsubo est à même de résoudre ces problèmes à cause de son approche générale'. Les désordres des organes se reflètent à la surface de la peau (c’est l’emplacement des tsubo) et la pression, ou d’autres formes de traitement, soulage les symptômes pathologiques et remet tout l’organisme en bon fonctionnement.

Pour M. Serizawa, la complémentarité de la médecine orientale avec l’occidentale réside en sa capacité à résoudre les problèmes chroniques et ceux causés par des maladies psychologiques (et rappelons-nous qu’un des terrains de prédilection de M. Masunaga était effectivement la psychologie).

Pour les cas compliqués qui débarquent au cabinet, désespérés par des années de souffrance, il m’arrive, il est vrai, de dire ceci : ‘si la médecine, avec tous ses appareils, ne trouve pas ce que vous avez, je ne trouverai pas non plus, mais nous allons tenter quelque chose’. Il serait en effet présomptueux de se placer au-dessus de la capacité d’analyse de la science occidentale. Par contre, quand elle ne trouve rien, ou ne peut rien, notre ‘approche générale’ peut aider quand même.

La base du traitement pour M. Serizawa est donc le tsubo, qui peut se traiter par des méthodes aussi diverses que le massage, le shiatsu, l’acupuncture, le moxa… Mieux encore, M. Serizawa n’hésite pas à utiliser des accessoires très divers, comme les patchs chauds, les bains de paraffine, voire un … sèche-cheveux pour les épaules tendues, les douleurs articulaires… Ou même… la bouteille de bière (accessoire omniprésent au Japon) pour masser la plante des pieds, ou appuyer sur certains points.

Un vade mecum du traitement par les tsubo


La majeure partie du livre est un vade-mecum exhaustif des maladies et du traitement par tsubo, dans des domaines très divers.

  • Les maladies qui ne sont pas à proprement parler des maladies ( !) : impuissance, crampes, gueule de bois, acouphènes…
  • Les maladies respiratoires, circulatoires, du système digestif, du système métabolique (diabète), du système nerveux et du cerveau, des muscles et articulations, du système urinaire, de la peau
  • Les maladies juvéniles, les problèmes féminins
  • La fatigue et la promotion de la santé
  • Et, cerise sur le gâteau, les traitements cosmétiques : élimination des rides du visage, brillance des cheveux, développer la poitrine (féminine), avoir une belle peau…

Un homme plein de ressources, visiblement…

Pour chaque maladie, un diagnostic est proposé (étiologie et symptomatologie), ainsi qu’un certain nombre de points et de techniques de traitement, sous forme de kata. Cette façon de travailler est très précieuse, car complète. En général, les ouvrages mentionnent une liste de points, mais pas la façon de les travailler.

L’autre ouvrage à avoir qui développe une approche semblable, même s’il ne se focalise pas que sur les points, est le Vade Mecum de Shiatsu Therapeutique de Bernard Bouheret. Avec ces deux-là, le praticien est à même de mener une réflexion dans ses traitements, en partant des maladies.

Vous voyez que réfléchir simplement sur le mot ‘point’ nous a fait faire un beau voyage et ouvert beaucoup de portes.

Le prochain article traitera évidemment de l’autre aspect, qui est les méridiens… Obligé…

Thursday, 16 April 2020

Trois pratiques d'étirement (1) - Le vrai Makkô Hô japonais


Partager la joie de sa bonne santé


En cette période de repli forcé chez soi (mais non sur soi), on voit fleurir les vidéos montrant des exercices physiques à faire à la maison. Un peu de tout. Dans notre boîte à trésors orientale, nous avons, de fait, pas mal de techniques d’étirements, de souffle, de posture… que nous pratiquons et enseignons parfois à nos receveurs. On appelle cela, pêle-mêle, Do In, Qi Gong, auto shiatsu ou autres, et un des noms qui revient le plus souvent est sans aucun doute le Makkô Hô, c'est-à-dire, dans l’acception répandue, ‘les étirements des méridiens inventés par M. Masunaga’.

Mais c’est comme avec l’histoire des débuts du shiatsu jusqu’à très récemment : tout le monde répète ce qu’il a entendu (moi en premier, vous le verrez si vous allez jusqu’au bout du dernier article) et presque personne ne vérifie les sources. Et c’est ainsi que quelques heures de recherche un peu focalisée m’ont permis de découvrir des inédits qu’il ne reste qu’à ordonner et partager. 

Donc :

  • Ce qu’on appelle Makkô Hô n’est pas le Makkô Hô original, tel qu’il existe encore au Japon aujourd’hui
  • Shizuto Masunaga ne parle pas de Makkô Hô, il propose des ‘exercices visualisés’.
  • Il y a un fond commun à toutes ces pratiques, mais il y a aussi des différences fondamentales.

En supplément, je vous proposerai une nouvelle lecture et pratique, personnelle, du Makkô Hô, avec sa réflexion philosophique également.

A l’issue de ces trois contributions, vous aurez donc trois réflexions, trois vidéos et trois pratiques à tester, une de Makkô Hô et deux de ‘Makkô Hô’.

Ce que veut dire Makkô Hô


真 向 法


C’est une règle sur laquelle on ne peut absolument plus transiger : face à un concept japonais, aller voir l’étymologie en regardant les kanji. Avec prudence. Google Translate est très approximatif et ne donne pas toujours les bonnes lectures des kanji (il y a le plus souvent deux façons de les prononcer, pour faire simple). Quant aux traducteurs de livres, ils ont souvent tendance à fantasmer et à raccrocher à des concepts occidentaux qu’ils connaissent, mais qui n’ont rien à voir avec l’idée japonaise. Donc, le mieux est de regarder les kanji et de juxtaposer les significations, sans interpréter avec un mental d’Occidental. Il y a pour cela d’excellents dictionnaires en ligne.

Dans le cas de Makkô Hô, il y a trois kanji :

  1. Ma prononcé également Shin contient l’idée de vérité, de réalité, d’authenticité, de sérieux. Ainsi, il se retrouve également dans le mot ‘photographie’.
  2. donne l’idée de direction, inclinaison, tendance, aller vers, pointer vers
  3. nous envoie vers loi, acte, principe, méthode, technique… Le livre de Tempeki Tamai s’appelle ainsi Shiatsu Hô, c’est bien le même Hô, donc Méthode de Shiatsu.

Détail, mais c’est Koo et Hoo longs, donc, il faut matérialiser et prononcer ces sons longs, Ko et Ho courts voulant évidemment dire tout autre chose.

Makkô Hô, c’est donc méthode de Makkô, méthode qui nous fait aller, nous renvoie vers l’authenticité, le sérieux, la vérité. Tomoko Morikawa Morganelli, praticienne de Makkô Hô japonais, traduit par ‘to look straight forward’, regarder droit devant. Quel est le rapport de Makkô avec des étirements ?

La réponse est sans doute dans le véritable Makkô Hô, tel que pratiqué encore aujourd’hui au Japon.

Origine du Makkô Hô japonais



C’est un acupuncteur anglais, John Dixon, qui m’a mis sur la piste du Makkô Hô japonais actuel. Il parle en effet de 4 exercices, alors qu’habituellement nous en proposons 6. On trouve ainsi des choses bien intéressantes en remontant la piste jusqu’au Japon.

C'est M. Wataru Nagai qui a mis à l’honneur les exercices du Makkô Hô. Fils d’un moine bouddhiste, il mène une carrière d’homme d’affaires lorsqu’il est frappé d’hémorragie cérébrale. Déclaré incurable et diminué physiquement, il se met à réciter les sutra bouddhistes. Or, dans son temple natal, le Shôman Ji près de Fukui (on ne le retrouve qu’avec les kanji : 福井県の勝鬘寺), il y a une pratique assise qui consiste à ‘se plier à partir de la taille’ devant le Bouddha.

Trouvant qu’il devrait introduire la gratitude dans sa vie, M. Nagai décide de pratiquer, découvre qu’il est bloqué suite à son accident, mais, en bon Japonais, s’efforce (gambatte kudasai, comme on dit là-bas) et, après 3 ans de pratique, retrouve ses pleines capacités physiques d’avant l’accident.

En 1948, dans l’après-guerre, et dans le but d’encourager les Japonais, Wataru Nagai se mit à enseigner et diffuser ces exercices de santé sous le nom de Makkô Hô. Son fils, Haraku Nagai, écrivit même un livre sur la méthode en 1972 ‘Makkô Hô : 5 minutes’ physical fitness’ et voyagea en Occident dans les années ’70 pour la diffuser. Historiquement, nous sommes donc en plein parallèle avec la période de développement du shiatsu et dans le schéma d’exportation de techniques japonaises en Occident.

Il ne semble pas que la méthode s’y soit largement enracinée, à l’exception de deux praticiens aux Etats-Unis.


Terreau culturel et religieux

Quand on parle d’une pratique ‘dans un temple bouddhiste’, à quoi raccrocher ? Il y a en effet pas mal de différences entre les différents bouddhismes japonais. C’est un FAQ du site officiel du Makkô Hô qui m’a mis sur la piste. Une question fréquemment posée au Japon est apparemment de savoir s’il y a un lien entre le Makkô Hô et la religion. La Fondation officielle s’en défend : il n’y en a pas, le Makkô Hô étant une fondation d’intérêt public reconnue par le Gouvernement et une pure méthode de santé. Mais il est vrai, précise le site, que le fondateur, vu les origines bouddhistes de sa pratique, l’avait appelée au début ‘nembutsu gymnastics’.


Le ‘nembutsu’c’est cette formule du Bouddhisme de la Terre Pure qu’il suffit au croyant de répéter pour y entrer après sa mort : ‘Nami Amida Butsu’, ce qui signifie adoration au Bouddha Amida (Bouddha de la Vie et de la lumière éternelle, infinie). Et comme c’est une caractéristique du Bouddhisme japonais de se séparer en de multiples branches et écoles (le mot ‘secte’ souvent employé est mal choisi), il convenait de vérifier si le temple Shôman Ji près de Fukui tracé comme le temple d’origine de Wataru Nagai était donc bien en rapport avec la Terre Pure.

Il l’est, mais de l’école Shinshû (et même encore une branche importante de celle-ci, appelée Ôtani-ha), fondée au 13ème siècle par un moine nommé Shinran. Donc, le Makkô-Hô trouve son origine spirituelle dans le Bouddhisme de la Terre Pure – école Jôdô Shinshû – Temple de Shôman Ji près de Fukui.


En quoi est-ce intéressant, sinon pour comprendre l’esprit qu’il y a à la base de ces exercices et qui, forcément, habitait le fondateur ? Qu’est ce qui caractérise les Bouddhistes de l’obédience Shinshû ?

  • Les croyants du Shinshû répètent le ‘nembutsu’, Nami Amida Butsu, car ils renaîtront après leur mort dans le Paradis de la Terre Pure, devenant ainsi un Bouddha. Il s’agit donc d’un acte de foi, sans demande précise, sans mérites à acquérir par de longues études ou de longues méditations. Le nom d’Amida contient l’idée de sauver tous les hommes. Cela donne la paix de l’esprit. La grâce sauve, pas les efforts personnels. (mais attention, il n’y a pas de dieu et il y a, surtout, une différence essentielle avec le Zen, qui n’accorde pas de foi dans un principe de force extérieure).
  • Les bonzes eux-mêmes vivent la vie du monde et disent qu’il faut vivre ‘selon les usages honnêtes de son temps’ (dixit Emile Steinilber-Oberlin, ‘Le Bouddhisme Japonais’) : les religieux se marient, mangent de la viande, du poisson… pas de pratiques extrêmes ou inaccessibles au commun des mortels absorbé dans le monde moderne.
  • Cette pratique s’adresse par conséquent aux gens simples (sans dénigrement aucun), menant une vie ‘dans le temps et dans le monde’ et qui n’ont ni le temps ni les moyens de rester longtemps sur un coussin ou de se perdre dans les subtilités métaphysiques. 
  • L’amour inconditionnel d’Amida pour les hommes et la gratitude qu’il engendre dans les cœurs sont des éléments opérants et fondamentaux de moralité, qui se suffisent. Chacun juge pour lui-même.



Voici donc quelques éléments du terreau dans lequel s’enracine le Makkô Hô, car son premier promoteur baignait dedans : on comprend mieux la traduction ‘to look straight forward’ dans une optique de Terre Pure. On comprend aussi que ces exercices sont simples, accessibles à tous, ne demandent pas d’efforts particuliers, ne prennent pas de temps et permettent à la gratitude et à la joie de s’exprimer.

Coïncidence ? En lisant en Anglais le site japonais du Makkô Hô, un intéressant glissement sémantique m’apparaît, puisque le Pure Earth Buddhism a engendré une pure health method.
 

Unité corps-esprit


On comprend aussi que le corps exprime par sa posture un état intérieur (et l'influence) et que, par conséquent, l’action sera autant sur le corps que sur l’esprit (au sens large), puisqu’il s’agit au départ de saluer pour exprimer sa gratitude. Renforcer le corps et l’esprit, donc, afin d’aborder directement les choses et de vivre positivement sa vie. Partager la joie de sa bonne santé, dit le site officiel. Voilà qui nous ramène à la joie du Cœur qui s’exprime pleinement quand les organes fonctionnent harmonieusement.

La pratique quotidienne de ces exercices vise ainsi plusieurs effets :

  • L’anti-vieillissement, problème bien japonais. C’est possible par la souplesse et la bonne humeur. J’ai vu au Japon, il est vrai,  beaucoup de Japonais(e)s âgé(e)s cavaler comme des lapins dans les escaliers de temples en devisant joyeusement. Le vieillissement s’exprime par l’atrophie, suite à un mauvais usage ou trop peu d’usage du corps.
  • Le travail se situe autour du tanden, des hanches, du sacrum, de la colonne vertébrale et du rééquilibrage symétrique du pelvis.
  • La respiration est fondamentale.
  • Les effets se situent sur l’état des articulations, la souplesse, la posture, la circulation sanguine, la respiration, le système nerveux.
  • Quel que soit son état, on va progresser sans heurts, jusqu’à retrouver la souplesse naturelle d’un enfant.
  • L’aspect de la gratitude envers la vie et de la joie de pratiquer sont fondamentaux. C’est une pratique joyeuse.

Quatre exercices seulement




La capture d’écran du site officiel du Makkô Hô au Japon nous présente l’essentiel dans un style japonais contemporain un peu naïf. Même sans lire le Japonais, on comprend par le graphisme. Il y a  quatre exercices de 3 minutes chacun qui font du bien à Monsieur et Madame quand ils sont stressés au travail, broient du noir ou éprouvent un manque de chaleur vitale. Et il y a là-derrière toute une organisation avec des niveaux de Makkô Hô, des cours collectifs à suivre à prix démocratique.
  1. Le nr 1 travaille sur l’ouverture du pelvis et serait en rapport avec une façon ancestrale de s’asseoir.
  2. Le nr 2 consiste à saluer, mais assis
  3. Le nr 3 ouvre l’intérieur des jambes
  4. Le nr 4, c’est du ‘back bending’, s’incliner en arrière et du ‘wariza’, une assise (suwahiro) basse entre les pieds.

En travaillant tout cela, ne pas oublier ‘harakokyu’, respirer (ko expirer kyu inspirer) dans le ventre.

To look straight forward : les mouvements se font exclusivement d'avant en arrière. C'est une attitude de la vie : avancer sans regarder sur les côtés.
Voilà qui nous paraît familier, puisque
    Dans la série de M. Masunaga, le nr 1 correspond pile à Cœur / Intestin Grêle, le nr 2 à Vessie / Reins et le nr 4 à Estomac / Rate.

  • Quant au nr 3, on le retrouve intégralement chez M. Kawada, dans sa série d’étirements des Vaisseaux Curieux, où il correspond au Liaison Yang.

  • L’attribution de ces étirements à des méridiens est par contre ultérieure et ne correspond pas à l’esprit initial. On ne peut donc pas appeler nos étirements habituels du nom de Makkô Hô.

    Spécificité japonaise


    Les éléments à la base du Makkô Hô sont culturellement bien Japonais :
    • Le salut, pas seulement les différentes formes de ‘rei’ dans les arts martiaux, mais question d’étiquette dans la vie quotidienne… En s’inclinant, on témoigne son respect… avec beaucoup de gradations.
    • L’assise, pas seulement dans un temple Zen à faire du ‘shikantaza – simplement s’asseoir’, mais comme posture fondamentale du corps dans la vie, et dans la verticalité Ciel / Terre.


    L’intérêt du Makkô Hô est qu’il a été trouvé sur base d’une expérience et d’un ressenti, et non emprunté à un fond existant d’exercices. Cette démarche empirique est au cœur de ce que nous faisons.

    Et pour vous imprégner de l’esprit des origines… plus qu’à regarder et pratiquer. Voici une vidéo de Makkô Hô tel que pratiqué au Japon.

    Une belle leçon d'atmosphère
    pour nous qui pratiquons coincés et graves dans nos beaux habits et nos temples silencieux...Ca se passe dans les festivals, collectif, simple, joyeux et pour tous les âges... Le Japon des gens, c'est bien celui-là.



    Ou encore ce praticien qui propose des enchaînements pour préparer les mouvements et... regardez bien la fin, pour voir si ça ne renforce pas le hara !

    https://youtu.be/_HraGERX040


    Ceci étant éclairci, allons voir ce qu’on pourrait dire des exercices de M. Masunaga. Prochain article…

    Lectures



    Emile Steinilber-Oberlin : le Bouddhisme Japonais


    Sunday, 8 December 2019

    Origines et racines du Shiatsu (1)

    I. Agitato – Les origines  - Mythologie et mythomanie autour du shiatsu


    Quelles sont les origines et les racines de notre art ? Grande question.  Au fond, nous savons que notre shiatsu est un art japonais. Mais dans quelle tradition nous situons-nous ? Quelle filiation ?

    Poser cette question, c’est oser se remettre profondément en question. Après avoir lu et vu pas mal de choses, je vous livre mon ressenti.

    Faire du shiatsu, c’est développer son ressenti. Comprendre le shiatsu se fait, en tout premier lieu, par le ressenti.


    Le voici, en deux parties : 

    • Agitato, les origines : remuons bien les idées, les histoires, regardons le Japon contemporain de l’apparition du shiatsu et le Japon actuel, secouons le joli sakura légendaire pour voir ce qu’il en tombe ;
    • Cantabile, les racines : voyons comment la pratique authentique et joyeuse peut nous ramener aux racines et laissons monter le chant du shiatsu.

    I. Agitato – Les origines  - Mythologie et mythomanie autour du shiatsu



    Etrange manie de l’homme que de vouloir à tout prix établir une filiation légitime qui remonte à la nuit des temps. Ainsi faisaient les Rois pour leur dynastie, ainsi faisons-nous tous un peu. L’ancien est signe de sérieux.

    On entend beaucoup de discussions et on raconte beaucoup d’histoires contradictoires au sujet du shiatsu et de ses origines. Démêler le vrai du faux va être très compliqué, pour plusieurs raisons : 

    • Les origines sont au Japon, très peu sont capables de lire les sources et même les Japonais ne s’y retrouvent  pas. Ainsi, quand Jean Herbert, dans les années ’60 écrivit sa somme sur le Shinto ‘Aux origines du Japon’, il consulta sur le terrain des dizaines de sources contradictoires. La contradiction ne dérange pas les Japonais ou alors ils disent ‘on ne sait pas’, peut-être une façon de dire ‘ce ne sont pas vos affaires’.
    •  L’obsession de l’Histoire objective est bien Occidentale. Nous voulons absolument être sûrs qu’un événement a eu lieu. Un Oriental accorde plus de valeur à ce que raconte un événement, peu importe s’il a eu lieu. Ainsi ne saura-t-on sans doute jamais si l’Empereur Jaune a bien existé en Chine, par contre le Classique de l’Empereur Jaune est fondamental pour la Médecine Chinoise.
       
    • Céline qualifiait Sartre d’’agité du bocal’. Nous sommes, nous aussi, des agités, sans cesse à l’affût de nouveauté, de sensation. Nous aimons nous raconter des histoires… fabriquant des mondes et des modes, créant des liens éphémères, des mythes, des écoles, des oppositions, des rivalités, écrivant des hagiographies… Et tout cela ajoute encore au flou ambiant.

    Voyage au pays du shiatsu ?


    C’est mon 4ème voyage au Japon et on me demande à chaque fois si je vais y faire un stage. Non, car il vaut mieux être introduit et, de toute façon, tout étant en Japonais, je n’y comprendrai rien. J’ai appris avec un Japonais, Maître Kawada, qui m’a transmis le shiatsu pratiqué par un Japonais. Mon Sensei de Kyudo, Jean-Pierre Vlasselaer, fin connaisseur du Japon, m’a également ouvert la sensibilité et la compréhension. 

    Après, pour comprendre une culture étrangère, comme le décrit très bien Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’), il s’agit de faire ‘un effort personnel de sympathie compréhensive et de sincérité d’âme’. En d’autres termes, abandonner nos grilles de lecture, nos certitudes et nos jugements pour nous ouvrir à ce qui est vraiment là.

    Alors, quand je vais au Japon, je regarde, je m’imprègne, je perçois, je m’incline et je cultive la pensée analogique chère aux Orientaux.

    Il faut avouer que le shiatsu, même reconnu par l’Etat Japonais depuis plus de 50 ans, n’y est pas très visible et que prononcer le mot ‘shiatsu’ devant des Japonais qui vous demandent votre métier suscite, la plupart du temps, l’incompréhension. Ils percutent quand on commence la phrase de Namikoshi ‘shiatsu no kokoro wa…’ A ce moment, ils lèvent les pouces et se mettent à rire, parce qu’ils ont vu cela… à la télé. Tokujiro Namikoshi était en effet un personnage médiatique qui intervenait souvent à la TV japonaise. Il a véritablement popularisé sa conception du shiatsu.

    Clairement, les Japonais d'aujourd'hui ne sont pas occupés avec ‘ces choses’, mais bien plus à travailler, faire du commerce, consommer, ne pas se faire inonder ou balayer par une tempête et,
    surtout, multiplier les plans pour survivre… On perçoit une pauvreté et des rémunérations insuffisantes. Dès qu’on s’éloigne des villes, la population chute, beaucoup de maisons et de parcelles sont à l’abandon… Bien sûr il y a de l’artisanat de grande qualité, des lieux spirituels très visités, des biens classés ‘Trésors Nationaux’… Il y a surtout des communautés locales qui vivent sur elles-mêmes, sont ravies de vous accueillir quelques heures puis soulagées de vous voir repartir, et, non, tous ces gens ne boivent pas de matcha, ne mangent pas de cuisine kaiseki et ne font pas de méditation Zen une heure sur un zafu.


    Le shiatsu, comme bien d’autres choses, entre plus dans notre vision romantique du Japon que dans le  ‘top of mind’ du Japonais moyen d’aujourd’hui.

    Des origines floues


    J’ai beaucoup d’admiration pour le courage de mes collègues du Groupe Facebook ‘History of Shiatsu’ qui se sont mis à chercher récemment des sources historiques et vont de surprise en surprise. Il faut, en fait, revérifier toutes les sources, faire un travail de traduction et ne pas répéter les ‘vérités’ communément acceptées, ni croire les hagiographies.

    A l’image des dragons peints sur les plafonds de certains temples, les prémices du shiatsu se fondent en méandres infinis et de véritables labyrinthes d’écoles, de techniques, de styles se révèlent à la recherche, tant pour le shiatsu que pour les arts qui l’ont précédé et dont il a repris des éléments à divers degrés, les plus connus étant l’Anma et l’Ampuku. Si on frappe des mains sous le dragon, il répond. Il faut juste trouver l’endroit et la hauteur exacts.

    Du travail de recherche effectué à ce jour, je retiens, pour ce propos, plusieurs faits généraux : 
    •  Le mot Shiatsu est bien apparu dans un livre écrit au 20ème siècle par un certain Tempeki  Tamai, ouvrage qui a connu plusieurs éditions et donc dates de parution à partir de 1939 (et non 1919) ;
    • Quand on regarde ce livre (jamais traduit à ce jour), il y a des pages entières consacrées à des planches d’anatomie… occidentale et d’autres encore à des points avec des numéros d’ordre… sans pour autant avoir des tracés de méridiens ;
    • D’autres sources indiquent que Tempeki Tamai parlait de pouvoirs spirituels pour guérir avec les mains et chantait en traitement le Hannya Shingyo, Sutra du Cœur bouddhiste. Rien à voir avec les traitements actuels.
       
    • Il semble n’y avoir AUCUNE filiation ou rapport entre le shiatsu et les arts japonais anciens (le ko ryû : arts traditionnels précédant l’ère Meiji – 1868). Par contre, il y en a avec le Gendai Budô, les arts martiaux apparus après Meiji (judo, aikido, karate,kempo…)    

    Travail de recherche salutaire, donc, qui nous ramène à deux valeurs fondamentales :

    •  Humilité : c’est compliqué.
    • Sincérité : nous ne savons pas grand-chose, et ce que nous savons aujourd’hui sera remis en question demain.

    Les origines précises de notre art sont décidément bien floues, il n’y a pas de vérités éternelles.

    Faire le lien entre le shiatsu et son époque


    Par contre, examiner de plus près l’époque qui a vu naître le shiatsu va nous apprendre beaucoup, car on ne peut dissocier l’émergence d’une idée ou d’une technique du terrain qui l’a nourrie.  Un remarquable article découvert récemment, écrit en 2004 par M. Hiroyuki Noguchi et traduit de l’Anglais par l’école Itsuo Tsuda m’a permis de mieux sentir le contexte qui a précédé l’apparition du shiatsu. 

    C’est important de s’attarder un peu sur cette époque pour comprendre.

    Lorsque l’Occident a forcé le Japon à sortir du splendide isolement imposé depuis deux siècles par le Shogunat, toutes les valeurs traditionnelles ont non seulement été dénigrées, mais reniées, au nom de l’imposition d’un ordre nouveau.



    L’ère Meiji (1868 - 1912), et dans sa suite Taishô (1912-1926) et Showa (1926 -1989), s’est ainsi employée à faire entrer le Japon dans le concert des nations modernes et a posé l’Occident comme modèle, en imposant :

    • Mode de vie occidental : habits, chaussures…
    • Changement d’alimentation : pain, lait, viande, café, aliments raffinés…
    • Destruction des symboles du passé : cerisiers sauvages…
    • Création du Shintoïsme d’Etat et persécution du Bouddhisme
    •  Interdiction du théâtre Nô
    • Arts occidentaux : peinture, architecture, musique, techniques de construction…
    • Introduction de la médecine occidentale, éradication de la médecine chinoise, suppression de l’acupuncture japonaise au profit de la chinoise
    • Déconnexion de la relation aux cycles naturels (calendrier…)
    • Industrialisation accélérée : usines, chemins de fer, banques, télégraphe…
    • Suppression des samouraïs et création d’une armée axée sur la conquête et la guerre
    • Système d’éducation occidental : universités…
    • Renouveau de la morale confucéenne, pragmatique et agnostique, s’accordant avec les enseignements occidentaux...



    Tout ce qui faisait la sensibilité et la spécificité du Japon a donc été déconsidéré, voire interdit. La culture traditionnelle a été complètement démantelée.

    Sophie Makariou, dans son introduction au catalogue de la magnifique et récente exposition au Musée Guimet  ‘Meiji, Splendeurs du Japon Impérial’ nous dit que ‘l’ère Meiji fit passer le Japon à l’Ouest, sans pour autant le faire renoncer complètement à lui-même’ et parle bien d’une ‘acculturation’, de la préservation de formes traditionnelles et de la création de nouvelles formes artistiques suite à la ‘marche forcée vers le progrès et l’adaptation au goût d’un marché extérieur’. En l’occurrence, l’Occident, fasciné par le Japonisme. 

    Cette fascination allait se renouveler après-guerre et jusqu’à ce jour, avec les arts martiaux, la méditation… et se poursuit peut être encore maintenant avec l’intérêt grandissant pour le shiatsu.

    Au début du 20ème siècle, l’euphorie des premières années de ‘découverte’ forcée de l’Occident est passée, le Japon est engagé dans des conflits internationaux, la machine de guerre court déjà à sa perte. 

    Danielle et Vadime Elisseef  (‘La Civilisation Japonaise’) parlent même de ‘l’impossibilité grandissante de concilier le respect traditionnel de la société confucéenne et l’épanouissement individuel tel que le prônaient les formes d’expression occidentale. Mélancolie, pessimisme, accablaient l’homme moderne condamné à l’isolement, mal à l’aise entre deux mondes’.

    Dans ce contexte psychologiquement et culturellement instable apparaît le shiatsu, quelque part lors de l’ère Taishô.

    Il ne peut donc  absolument pas se profiler comme un art traditionnel
    . Au contraire… 

    M. Masunaga (Shiatsu et Médecine Orientale) nous précise bien que son cri de guerre (!) était ‘le Shiatsu n’est pas l’Anma’ et qu’il avait emprunté toute sa théorie à la médecine occidentale pour mieux se démarquer de l’Anma. L’Anma, c’est précisément un art traditionnel du massage japonais, déjà en perte de vitesse avant les réformes, et qui ne pouvait qu’être classé au rang des vieilleries à éliminer avec le reste. Pratiqué essentiellement par des aveugles, des personnes âgées, il n’a sans doute dû sa survie que par la nécessité d’occuper ces gens à quelque chose, sous peine de les avoir à charge. Idée inconcevable à l’époque au Japon… et même aujourd’hui.

    M. Masunaga, toujours lui, pourtant plus proche des sources et parfaitement à même de les comprendre, avoue, dans sa tentative de démêler les débuts du Shiatsu, parler d’’affaires’ et d’ ‘impressions’ recueillies dans le but  de trouver dans celles-ci une direction d’avenir pour le shiatsu (Origine du Shiatsu, 1977). Comme nous le disions au début… l’histoire objective n’intéresse pas les Japonais. Et il ajoute que ‘bien que l’appellation de Shiatsu soit maintenant devenue un terme internationalement connu, la réalité mêlée que celle-ci recouvre, venue du temps de sa création, subsiste toujours’.




    Il m’apparaît donc que ce n’est pas changé et que, plus on cherche, moins on trouve, ou, en tout cas, moins on trouve ce qu’on a envie d’y trouver, à savoir que le shiatsu serait un art plurimillénaire plongeant ses racines dans un passé mythique, ce qui lui donnerait à coup sûr (et à ses praticiens) une incontestable et prestigieuse légitimité.

    Non au Tout à la Chine


    Dans le même ordre d’idées, on voit actuellement beaucoup de raccourcis amalgamant philosophie, culture, médecine chinoise et japonaise… sous prétexte que les Japonais ont tout emprunté aux Chinois et qu’étudier les formes chinoises,  c’est comprendre la forme japonaise.

    Il faut d’abord bien voir que les Japonais, curieux de nature et plutôt tolérants à toutes les influences, ont une méthode bien à eux d’intégrer les influences étrangères.

    Comme l’écrit Emile Steinilber–Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’) : ‘Comme un sable tamisé, les doctrines indiennes et chinoises furent passées au crible, pour n’en garder que l’or, et le Japon refondit cet or à l’image de son génie multiforme, idéaliste et réaliste, poétique et pratique, constructeur’.   

    Bref, au final, la version japonaise n’est pas la même que l’original.

    Ensuite, j’ai pu constater sur place bien d’autres influences que la chinoise, indigènes ou non : 

    •  Il a fallu 5 minutes dans une pharmacie pourtant de médecine chinoise pour m’entendre dire que les Japonais de la région d’Izumo ont une phytothérapie traditionnelle bien à eux, déjà décrite dans le Kojiki, et que ces « herbes mystérieuses » sont l’expression de l’esprit des gens de l’Ancien Izumo. Rien à voir avec la Chine, ni, d’ailleurs, avec le culte impérial japonais dont le temple d’Izumo ne veut rien savoir.
    • La première capitale du Japon, Asuka, est entourée de tumuli… coréens et plusieurs empereurs et grandes familles japonaises proviendraient bien de Corée.
    • Okinawa, le royaume de Ryukyu a des influences clairement polynésiennes, une histoire à part et un Shintoïsme bien à lui.
    • Encore aujourd’hui, la mémoire du Satsuma dans le Kyushu est bien vivante et ce territoire jadis indépendant ne se sent pas du tout Japonais de Honshû.
    • Les symboles du magatama et des tomoe sont indigènes et largement antérieurs au symbole Chinois du Taiji (11ème siècle), mais, curieusement, cela ne semble interpeller personne.
    • Parmi les divinités vénérées au temple de Kurama dans la Trinité du Sonten, on trouve un visiteur de l’espace, un gardien hindou du ciel et Kannon Boddhisattva. Un beau mélange…
    • Beaucoup de temples bouddhistes présentent des statues de Fudo Myô, entouré de flammes et clairement indien dans sa représentation. 



    Et ce ne sont que quelques exemples dont je me rappelle…

    Les influences diverses ne sont pas seulement anciennes… Que dire justement de la modernité occidentale introduite par Meiji, passée au crible de l’esprit Japonais, qui fait qu’un train ou une voiture, l’organisation d’une ville, la folie consumériste sont reconnaissables pour nous mais avec des accents très différents… Et qu’est-ce qui est Japonais dans la manie d’installer dans les endroits les plus isolés des toilettes publiques d’une propreté irréprochable ? Ce n’est pas Occidental, en tout cas.

    Si on veut regarder les influences étrangères, il faudra donc regarder bien au-delà de la Chine, dans toutes les époques et il faudra surtout comparer les originaux avec les versions finales japonaises.

    Quant au shiatsu, la filiation japonaise n’est déjà pas claire, alors, comment déterminer avec précision les influences étrangères ?

    Ou faut-il en conclure que le shiatsu est inclusif, càd qu’on peut mettre dedans des choses très diverses et qu’effectivement, comme le dit M. Masunaga, le Shiatsu est une forme de pratique vraiment personnelle, au point qu’on puisse dire ‘un thérapeute, une école’ (Shiatsu et médecine Orientale). Le shiatsu n’est pas quelque chose de figé et de codifié.

    Mais est-ce donc  à dire qu’il n’y a plus rien de la Tradition ancienne dans le shiatsu ?

    Un double mouvement


    Tant en Occident qu’en Orient, à partir du moment où le socle culturel et spirituel est opprimé, il y a des résurgences. Répression implique expression souterraine. L’énergie cherche son chemin. La Tradition et ses arts, décriés ici comme au Japon cherchent des conservateurs, des porte-paroles, des rénovateurs, des canaux d’expression.

    Elle les trouve donc :
    • Dans ceux qui, en silence, perpétuent les anciennes traditions et transmettent en secret jusqu’à des temps plus favorables. Ces lignes de transmission se perpétuent encore aujourd’hui. Le Japon reconnaît fort heureusement ces ‘Trésors Nationaux Vivants’, mais il y en a bien d’autres. Il faut les trouver et s’y abreuver. Certains ne nous sont pas accessibles.
    • Dans ceux qui, inspirés, réinterprètent à leur manière moderne des éléments anciens. Ce sont tous les mouvements ‘néo-quelque chose’. On l’a vu chez nous (néogothique par ex.) et on constate au Japon aux 19ème et 20ème siècles une ébullition de sectes néo-shintoïstes, par exemple. On s’aperçoit qu’il y a dans ces mouvements un réel ancrage historique, une volonté d’authenticité, une sincérité, du vrai et du faux, des pépites et beaucoup de fatras.

    Le  shiatsu, né dans une époque de destruction et de réinterprétation en même temps, avec un besoin plus ou moins conscient de préserver certaines choses, ferait donc plutôt partie de ces mouvements ‘néo-traditionnels’. Mais il a préservé en son sein des choses bien plus authentiques, il nous montre des pistes à explorer, des pratiques à retrouver ou réinventer.

    Pour résumer :

    • Il est donc tout à fait pensable que le mot ‘shiatsu’ a été créé pour perpétuer quand même un courant existant de thérapies manuelles, en minimisant en apparence les pratiques du passé et en s’ouvrant à des techniques occidentales. Il fallait que ça fasse « moderne », c’était la seule façon d’être un jour reconnu.
    • Auquel cas notre shiatsu des origines est plutôt un syncrétisme, une espèce de phénix sortant des cendres des thérapies manuelles, dans une époque qui avait perdu tous ses repères…
    • Très rapidement, diverses techniques et écoles très diverses sont apparues sous le nom de shiatsu
    • Cette diversité et les histoires colportées autour rendent difficile une description précise du shiatsu des origines (non pas un, mais des shiatsu ?), de même qu’il est difficile d’identifier la part des apports de la tradition ancienne Japonaise, des influences étrangères et de la modernité.  On peut admettre qu’il y a les trois.

    On ne peut pas trop affirmer : soupçon de mythologie, danger de mythomanie



    Alors, que faire ?

    Face à cette nébuleuse à des années-lumière de nos capacités de perception intellectuelle, deux attitudes me semblent possibles :
    • Pour ce qui est de la compréhension, adopter l’attitude des Japonais telle que bien résumée par Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’) : ‘Le Japon ne rejette jamais rien, il assimile’. Pratiquant un art Japonais, que notre attitude soit la même : ne pas fermer, ne pas rejeter, ne pas rigidifier, ne pas décréter ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas, mais examiner et transformer, faire évoluer.

      N
      ous n’avons pas besoin de passé prestigieux, de légende dorée, et nos receveurs encore moins. Mais nous pouvons en faire quelque chose.
       
    • Le Japon s’est perdu, et nous avons perdu le Japon… Les brumes entourent les valeurs et les techniques du passé. Notre quête va consister à remettre quelque chose de l’esprit du Japon ancien dans le shiatsu, càd de pratiquer pour le retrouver. La Tradition est bien là, dans notre pratique.

    Des idées pour faire cela ?