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Tuesday, 25 July 2023

夏指圧 - Natsu Shiatsu - Shiatsu d’été (12) : un regard portugais

Courtes réflexions pour ne pas oublier le Shiatsu pendant l’été



DOUZE

Le Shiatsu est un Art Japonais, et on n’insistera jamais assez sur 'Japonais'.

Nous voyons en effet ce grand amalgame ou cette confusion entre Chine et Japon, entre Médecine Chinoise et Shiatsu (pour ne rien dire de la ‘MTC’) … alors qu’en fait, il y a évidemment quelques siècles et de nécessaires évolutions entre les origines chinoises et la version finale japonaise.

Quant aux Japonais, qui sont-ils exactement ? De nouveau, il n’y a pas ‘LE ‘ Japon, et il faut se méfier des clichés régnants.

Je vous invite à regarder le film ‘The taste of tea’ ( ainsi que nous l'avons fait lors de la Retraite 2023 d'Ôdô Shiatsu) pour ressentir quelque chose de l’âme du Japon profond. C’est bien là que sont les racines profondes de pratiques comme le Shiatsu, et non dans telle ou telle école et tel ou tel maître revendiquant l’invention de la technique.

Depuis que les Occidentaux ont accosté au Japon, plus précisément les Portugais au 16ème siècle, nous tentons désespérément de comprendre une culture forte, originale, indépendante, insulaire, connectée à la Nature et peu disposée à se dévoiler au tout-venant.

En témoigne un des premiers livres écrits sur le Japon (1585) par un missionnaire portugais, le R. P. Luis Fróis, intitulé ‘Européens & Japonais – Traité sur les contradictions & différences de mœurs’.

La structure du livre est simple, et procède par oppositions : les Européens font comme ceci et les Japonais comme cela. Evidemment. L'Occidental est formé comme cela. Mais cela nous apprend énormément sur le Japon et l’Europe du 16ème siècle.

Je vous partage quelques réflexions tirées du livre.

Ch 4-1 : Chez nous les hommes entrent en religion pour faire pénitence et pour leur salut ; les bonzes le font pour échapper au travail et vivre en repos parmi les plaisirs.

Ch 14 -28 : Chez nous, il n’est pas d’usage d’offrir des médecines ; au Japon, cela se fait couramment dans des écorces de prunier.

Ch 9 -2 : Nous pratiquons des saignées ; les Japonais usent de boutons de feu faits d’herbes.

Ch 9-18 : Chez nous, si un médecin n’a pas subi d’examen, il est sanctionné et ne peut exercer ; n’importe quel Japonais, pour gagner sa vie, peut se déclarer médecin.

Ch 2-36 : L’amour familial entre parents et parentes est très fort en Europe ; au Japon, très peu, et ils sont comme étrangers les uns aux autres.

Et un petit dernier bien dans l’air du temps :

Ch 2- 35 : Les femmes en Europe ne quittent pas la maison sans la licence de leurs maris ; les Japonaises ont la liberté d’aller où bon leur semble, sans que leur mari n’en sache rien.

Arrêtons là, juste avant les sujets qui fâchent, encore aujourd'hui, comme l’avortement, l’éducation, la moralité, les maladies vénériennes… sur lesquels le Japon choquait profondément les missionnaires.

C'est intéressant à double titre :
  • Le Japon décrit ici est encore le Japon traditionnel, avant l'occidentalisation forcée de l'ère Meiji (19ème siècle). Il en reste bien des traces dans la culture contemporaine.

  • Nous avons aujourd'hui des questionnements dont les Japonais, visiblement, n’avaient cure. 
Matière à réflexion quand on cherche les origines profondes de notre Art...

Raison suffisante pour lire ce petit opus...




Wednesday, 17 November 2021

La façon japonaise : retrouver notre légèreté par le Shiatsu

 Le shiatsu est un art Japonais. En Europe, ce sont essentiellement des Européens qui le pratiquent. Alors, authentique notre shiatsu ? Comme au Japon, ou pas du tout ? Quels critères utiliser ?


J’étais ravi de lire une interview récente d’une collègue japonaise établie à Reims,
Mme Hiroko Mizuguchi, qui évoque la légèreté comme une caractéristique japonaise. Voilà qui résonne bien, et nous parle de ‘kokoro’ : état d’esprit, ressenti profond.


Il y a comme un complexe face aux Japonais


Dans un article sur la légèreté, je ne vais pas m’appesantir, mais généralement, on ne place pas le débat sur ce plan-là, quand on réfléchit aux possibles
différences ou ressemblances  entre le Japon et l’Occident.

En Occident, nous avons hérité du shiatsu, arrivé ici comme tant d’autres pratiques japonaises, dans la seconde moitié du 20ème siècle. Les premiers enseignants étaient tous des Japonais et puis, de génération en génération, les élèves occidentaux ont pris le relais.  Et donc on est en droit de se demander si on s’est éloigné des origines. On sent même comme un petit complexe par rapport au Japon. Mais comme il n’y a pas grand monde qui aille vérifier ou, tout simplement, qui soit capable de communiquer  en Japonais, tout cela reste flou.

On va ainsi
tenter de se comparer au nombre d’heures (nettement supérieur au Japon), au style de formation, à la reconnaissance officielle du shiatsu là-bas (certaines écoles, en fait). On va dire que les Japonais aiment les fortes pressions à la limite de l’insupportable et que nous, on ne peut pas travailler comme cela (alors que ce n’est qu’un style, loin d’être la norme)…

Disons que tout cela ne concerne que les formes extérieures du shiatsu et que l’on navigue ici entre
quelques écueils : fausses perceptions, projections (‘l’Orient rêvé des Occidentaux’), légendes, méconnaissance voire réécriture de l’histoire, traductions erronées, inaccessibilité des sources, éloignement du pays-mère… Connaissances partielles et positions partiales, donc. A nous d’extraire de leur gangue les pépites authentiques.

Pour couper court à ce genre de discussions, je rejoins volontiers M. Masunaga qui désamorce le débat dans ‘Shiatsu et médecine orientale’ (p 111) en disant que, s’il faut évidemment des principes de pratique, on ne peut pas perdre sa personnalité en figeant la forme de sa thérapeutique. Et de dire qu’en Shiatsu, c’est
‘un thérapeute, une école’. Faisons, dès lors, comme nous le sentons.

Légèreté et gaieté chez les praticiens Japonais


Comment, dès lors, nous rapprocher du Japon dans notre pratique ? Si donc on place la personnalité et les données culturelles à la source de la pratique du shiatsu, on peut effectivement se demander
ce qui caractériserait un(e) praticien(ne) japonais(e).  C’est là qu’il faut lire (sur le site de Shiatsu France) cette belle interview de MmeHiroko Mizuguchi, praticienne installée à Reims.

A la question ‘Voyez-vous des différences culturelles dans la pratique du shiatsu entre les deux pays ?’, elle répond prudemment qu’elle n’a pas encore reçu beaucoup de séances en France pour émettre une opinion, mais nous parle du Japon :

‘
J’ai l’impression que les shiatsushis au Japon ont l'air plus détendus et plus légers. Les shiatsushis que j’ai rencontrés au Japon sont très à l’écoute et sont attentifs aux résultats de la séance. Ils ont aussi de la légèreté et de la gaieté. A chaque séance, j’étais plus joyeuse après la séance avant d’arriver au cabinet grâce à leur technique mais aussi à leur bonne humeur’.

A voir les discussions Shiatsu sur les forums, on pourrait effectivement penser que le shiatsu n'est pas très drôle en Occident. Mais de mes études avec Maître Kawada, je retiens absolument un bon sens de l’humour. Rares étaient les cours où il ne riait pas, il adorait qu’on lui balance des vannes en tous genres et appréciait le fait qu’on aime ‘rigoler’. Il aimait aussi raconter de bonnes histoires, un caractère que l’on retrouve chez d’autres comme MM. Tsuda et Ohashi, allant même parfois jusqu’à l’absurde. Regardez Tokujiro Namikoshi et son sonore ‘HAHAHA’ qui clôturait son célèbre slogan ‘shiatsu no kokoro wa’.  


 On observe cela partout au Japon. Dès qu’on sort des villes, les gens sont finalement curieux, assez familiers et on voit beaucoup de personnes âgées discuter et prendre du plaisir ensemble de façon parfois démonstrative. Oublions l’image d’un peuple coincé dans une impassibilité sociétale.


The Japanese Way


Me revient à l’esprit la scène de Zatoichi, où Takeshi Kitano joue le rôle de ‘Anma san’ (‘Monsieur Masseur’). On le voit donner un massage avec les pouces et les coudes à la dame qui l’héberge, tout en discutant le plus naturellement du monde des bandes de vauriens qui rançonnent les gens. Tout cela débouchera sur un carnage épouvantable avec des jaillissements d’hémoglobine. Ce naturel, à l’écoute des problèmes des gens, est précisément ce à quoi fait allusion Mme Mizuguchi. Aussi décalé que puisse être Kitano, il est profondément Japonais et sait ce que fait un praticien.

Quant à nous, nous ne deviendrons jamais Japonais (un autre mythe serait de le croire), mais nous pratiquons un art Japonais. Il y a dans l’esprit japonais tant de pratiques et de personnes inspirantes et nourrissantes. The Japanese Way. 日本の道 ! Une manière d’être qui nous rapproche, au-delà des possibles différences de pratique et de culture.

La manière d’être en cabinet

Voyons donc si nous sommes capables d’être en adéquation avec la manière d’être japonaise qu’évoque Mme Mizuguchi.

Plus détendus 

Nous sommes tous stressés à des degrés divers, perméables plus ou moins au stress ambiant, mais voilà, il faudrait que pas, ou peu au cabinet. Pratiquer l’ici et maintenant qu’on nous remet à toutes les sauces. Détendu et disponible, donc. Comme dit Mme Yamamoto, être 'supérieur' à nos receveurs / receveuses, par quoi elle veut dire en meilleure santé générale.

Je donne souvent l’image du trop plein. Quand c’est plein, il n’y a pas de place. Que ce soit pour accueillir de nouvelles choses, pour changer d’orientation, pour faire un enfant. Et pour donner un shiatsu, donc.

Plus légers 

Là, c’est l’énergie du Cœur Empereur qui va rayonner dès que nous sommes plus ou moins alignés et harmonisés. Bien centrés dans notre hara, le cœur ouvert et le mental apaisé. Le triangle de M. Tsuda enfin sur sa base. Ce n’est pas un état à rechercher, mais à laisser advenir.

Très à l’écoute

C’est pareil. On écoute avec les oreilles et si la tête est pleine, rien ne rentre. On écoute avec le cœur et si il chavire, on n’entend rien. On écoute avec les mains, et si on n’est pas dans les mains, on passe à côté de ce qui se passe, là. Créer de l'espace.

Attentifs aux résultats de la séance 

Rester dans la position de l’observateur qui voit le receveur, soi-même et l’interaction. S’adapter à tout moment. Seule la présence totale entraîne l’absence (relative) du moi.

Et surtout : légèreté et gaieté

Légèreté et gaieté. S’il y a la joie, il y a la gaieté qui est son expression. Aussi grave ou dramatique que puisse être la séance, même si on a pleuré, après la gaieté resurgit.

Inochi no izumi waku : la fontaine bouillonnante de la vie apparaît soudainement, c’est une partie du slogan de M. Namikoshi. Lequel considérait
‘bien rire’ comme un des 5 critères de bonne santé.

Lors du dernier weekend de formation, on me faisait remarquer qu’on ne rit plus, et quand on rit c’est toujours de quelqu’un, pour stigmatiser ce que l’on trouve ridicule. On montre du doigt et on se moque. Pauvre sens de l’humour… Où sont les grands, les Pierre Dac, Raymond Devos et autres qui racontaient des histoires savoureuses et absurdes sans blesser personne ?

C’est cet humour joyeux qu’il nous incombe de réinventer en cabinet. Quand ça me prend, je chante une petite chanson. Cela fait toujours sourire. Etre praticien, c’est être bon public, rire des histoires qu’on nous raconte et bon acteur, en raconter des drôles.

La leggerezza ! J’aime le mot en italien, car il sonne comme une caresse, un effleurement. Pourquoi la légèreté de l’être serait-elle insoutenable ? Rate en déséquilibre !

Contagiosité

Quand Mme Mizuguchi dit qu’elle se sent plus joyeuse après la séance, c’est la photo d’avant et d’après. Regardez le visage de vos receveurs, ils ne sont normalement pas le même avant et après. Alors, vous avez donné une bonne séance.

Mais elle se sent aussi joyeuse à cause de la technique. Nous pouvons être puissants, mais pas pesants. Cela nous ramène au rythme musical d’une séance et finalement au Ki Do Ma : le bon geste – avec la bonne intensité – dans le juste intervalle de temps.

Alors, pouvons-nous faire tout cela et nous rapprocher de ce qui se fait au Japon ? Assurément ! C'est l'essence même de notre art : qui nous sommes détermine ce que nous faisons.


Entre omoi et karui, moins lourds et plus légers

La langue japonaise nous donne enfin à nouveau des éclairs de compréhension.

Le caractère japonais pour lourd est 重, ce qui se dit omoi, avec l’idée de choses empilées qui font que c’est lourd.  Pour être moins lourd, il s’agit d’enlever des couches.

Léger, c’est karui 軽 ce qui contient l’idée de légèreté, offrir peu de résistance, se sentir léger et donc se déplacer facilement (la racine du kanji est un véhicule 車), pas important et le cœur léger.

Si nous avons le cœur léger, nous aurons le corps léger, fondamental pour notre pratique !



ALORS… ?


Le cabinet comme oasis au milieu de la lourdeur ambiante
Un temps différent dans la présence
Un endroit où déposer les fardeaux, les poids et les peines
Un échange léger et joyeux car là est l’essence de la Vie
Le pétillement des cellules et des yeux avant de repartir

ça vous dit ?

Alignés avec nos collègues japonais, dans l’authenticité. Praticien et receveur unis dans la même légèreté de la Vie. Bienvenue sur les tatamis !


Joie et clarté des Corps Glorieux, comme disait Messiaen. Mais ici sur Terre.

APPENDICE


Outre la manière d’être, il y a également des façons de faire qui nous sont totalement accessibles pour nous rapprocher du Japon, sans se prétendre spécialiste du Japon.

Si vous avez envie de creuser, j’y ai déjà consacré deux articles :

Saturday, 23 May 2020

Shiatsushi par temps de COVID


Ce que Corona m'a appris


Quelle pagaille, ces deux derniers mois, quel déchaînement d’énergies contraires, et quelles leçons aussi à en tirer…

Je n’ai aucun commentaire à donner ici sur la gestion de la crise par les politiques, la pertinence des avis officiels et scientifiques, les dangers potentiels de la situation pour nos libertés, les craintes et les espoirs pour l’avenir… 
Ce genre de communication a déjà eu lieu ‘ad nauseam’.

Par contre, si je regarde du point de vue de notre métier, le shiatsu, je peux me permettre deux trois réflexions.

Une crise est une opportunité d’avancer, elle permet de révéler crûment certaines réalités, de questionner nos activités….

La conclusion est, d’emblée : que faisais-je avant la crise ? Du shiatsu ! 

Que ferai-je après ? Du shiatsu ! 

Plus que jamais. Et aussi, autrement que jamais, sur les plans de la conviction, de la puissance et du lâcher, de la lucidité et de la joie.


Les choses qui ne passent pas


Il y a quand même eu des attitudes ou des réactions qui me restent en travers de la gorge.

Ainsi fus-je choqué par la rapidité déconcertante avec laquelle quelques instances censées représenter notre profession (dans plusieurs pays), des écoles, voire des praticiens à titre individuel sont rentrés sous terre en se déclarant publiquement, dès le début du confinement, ‘activité non-essentielle’.  

Evidemment que le shiatsu n’a pas de solution en phase de contagion et qu’il faut laisser faire les médecins. Evidemment que, au même titre que bien d’autres activités, le shiatsu ne rentre pas dans la liste des activités essentielles établies par les gouvernements en période de confinement. Mais se déclarer non-essentiel manque pour le moins de nuances. C’est oublier tous les moments où nous le sommes, essentiels, en amont, quand ce n’est pas la crise. Ce n’est pas deux mois de crise qui vont occulter des années de travail de prévention.

La prévention est au cœur de notre métier, et la prévention est essentielle. Notre rôle premier est d’aider le corps à cultiver ses facultés d’auto-guérison, en rééquilibrant l’énergie (et en cas de problème, on va bien entendu tenter de l’éliminer). On fait du shiatsu, et, normalement, on ne tombe plus (ou moins souvent) malade. 

Parlant de la presse grand public, j’ai peut-être vu deux articles insistant sur la nécessité de la prévention et d’entretenir une bonne immunité. Parlant de la gestion de la crise, nos pays n’ont pas appliqué de traitement médical préventif massif, les instances officielles continuent donc à attendre la dégradation des conditions de santé avant d’agir. D’autres pays ont fait un autre choix, et nous verrons plus tard qui a eu raison. 

Mais, en tous temps et en tous lieux, nous nous situons sur un terrain où il n’y a, visiblement, pas encore grand monde. Il aurait donc mieux valu rappeler cette règle d’or. Par ‘essentiel’, je comprends également l’essence et le sens de notre métier et si ce métier n’est pas essentiel, il vaut mieux faire autre chose.

Même en temps de crise et de contagion, d’ailleurs, nous n’aurions jamais dû arrêter de travailler. Trop tard pour l’immunité, sans doute, car c’est un travail de fond.  Mais ne serait-ce que pour alléger les effets pernicieux de la scandaleuse communication anxiogène propagée à tous niveaux. Je renvoie au tout premier texte publié par Jean Pelissier sur les effets de la peur. Nous le savons bien, que la peur fait baisser l’immunité, car elle impacte l’énergie des Reins. Au sortir de l’hiver, en plus, si les Reins n’ont pas été correctement nourris, le moment est particulièrement défavorable. Nous avons beaucoup de réponses en la matière. Il eût été bon de nous positionner comme les gens qui, de par la nature de leur métier et de leur énergie, ne cèdent pas à la peur. 

Le KI sort par tous les temps.

Nous aurions également pu être appelés en renfort pour détendre, aider, accompagner, renforcer, soutenir, apaiser les personnes obligées de continuer à travailler dans des conditions difficiles ou dans un climat anxiogène. Ou les personnes souffrant d’un confinement éprouvant. Ce fut le cas en France, ai-je vu, où les hôpitaux généralement partenaires de l’EST de Bernard Bouheret ont fait appel aux shiatsushi pour leur personnel soignant.

Cela me semble meilleur que 5 minutes d’applaudissement pour nos ‘héros’ (toujours cette déplacée rhétorique de guerre…). Poser les mains sur des corps, plutôt que battre des mains dans le vide… Non ? Qu'est-ce qui aide le mieux ? Et ç’aurait été l’occasion de montrer à notre Ministre Maggy De Block, prête à réquisitionner n’importe qui capable de mettre un thermomètre, qu’on peut aussi vraiment aider les professionnels de terrain, sans investissement particulier.

En tant que praticiens, nous ne pouvons nous-mêmes avoir peur. Comme le dit un de mes estimés professeurs à propos de la captation d’énergies mauvaises chez les receveurs, ‘si tu as peur, change de métier’.

A tout qui me dirait ici ‘pourquoi n’as-tu pas agi’, je répondrais que ce genre d’initiatives impliquant la représentativité et la crédibilité de toute une profession ne m’appartient pas, et que je me serais sans doute fait jeter en allant proposer mes services de façon impréparée. Ce genre d’approche ne peut être le fait d’un individu non mandaté, et doit obtenir au moins le consensus d’une partie des praticiens. Il ne s’agit pas d’une critique facile, mais d’un constat quelque peu décevant. Un échec est toutefois un moment d’apprentissage.

Leçon de crise : un gros travail de reconnaissance et de valorisation du métier va devoir être fait, par des gens qui pratiquent réellement, ont une vision claire et défendent l’intérêt, la spécificité et l’utilité du shiatsu, quel qu’en soit le style.

Le rapport à la médecine


Un deuxième enseignement de la crise est notre rapport à la médecine, allopathique ou autre.

La relation souvent ambigüe entre les thérapies dites ‘alternatives’ et la médecine dite ‘officielle’ n’a pas lieu d’être. 

Jusqu’ici, nous connaissons tous des médecins qui ne veulent pas savoir ce que nous faisons ou y sont opposés. D’autres médecins tolèrent et conseillent à leurs patients tout ce qui peut leur faire du bien, même s’ils ne connaissent pas bien. D’autres encore s’intéressent vraiment à nos activités et voient dans le shiatsu (ou d’autres pratiques) un réel soutien à leurs prescriptions.

Ces différents types d’approche sont apparus au grand jour en temps de COVID. On a pu voir des médecins dogmatiques tenant une position officielle et qui préféreraient se faire brûler plutôt que d’en changer, contre vents et marées. On en a vu d’autres travaillant empiriquement, fidèles au serment d’Hippocrate et qui diagnostiquent, puis essaient un traitement et consolident ensuite les résultats pour arriver à un protocole. On en a vu tenter d’enrayer le développement des symptômes et d’autres attendre pour déployer la grosse artillerie. On en a vu parader sur les plateaux de télé pour déverser des avis devenus contradictoires avec le temps. On a surtout vu le dénuement face auquel ont été laissés les généralistes de terrain travailler en silence dans des conditions difficiles, voire dangereuses. Ceux qui, comme nous, se retrouvent face à la souffrance et doivent décider de faire quelque chose. Parfois sans savoir vraiment quoi.


Je me sens frère des médecins honnêtes qui disent ‘je ne sais pas’, mais agissent et tentent ce qu’ils ont de mieux. Qui travaillent empiriquement, car toute science s'est établie ainsi sur une longue période, n'en déplaise aux enfants obscurs des dites 'Lumières'. Là sont les racines de la médecine et du soin, et le shiatsu, même non-médical, procède de la même façon. En mettant la prévention en amont.

Il est encore trop tôt pour savoir qui a eu raison…  Même si on a pu prendre la mesure de tous les avis contradictoires, des poids et des choix idéologiques… Dans peu de temps, on pourra dire, pour peu que l’on veuille bien considérer les mêmes choses, quelle approche aura été la meilleure et quel traitement aura été efficace…  

La crise actuelle est pour moi un appel à serrer les rangs, à nous reconnaître et à collaborer chacun dans notre spécialité. Médecins ou autres thérapeutes : ils /elles sont les bienvenu(e)s. 

Comme le dit Itsuo Tsuda (in ‘le non-faire’) : ‘il faut cesser d’appliquer les postulats physico-chimiques à l’homme. C’est ne pas tenir compte de la sensibilité et de l’affectivité propres à chacun’. L’humain ne rentre pas dans les statistiques, ni dans le principe de cause à effet.

Notre vocation commune : prendre soin de l’Etre, en donnant des soins, à tous niveaux.

La nécessité des non-spécialistes


On a entendu aussi beaucoup ricaner sur les non-experts en quelque chose qui se sont permis d’émettre un avis. En même temps, on a assisté à un foisonnement inédit d’avis ou de points de vue en tous genres sur la situation.

Il s’agit ici de trier l’ivraie du bon grain. Comme Brassens, je pense que ‘le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con’. Je pense aussi que le diplôme n’est aucunement signe d’intelligence ou de compétence et que l’intelligence consiste en la capacité à relier entre elles des choses très différentes. L’antique pensée analogique de l’Orient : telle situation me fait penser à d’autres choses et je fais des liens qui vont aider à la compréhension et à l’action.

Il faut surtout arrêter d’infantiliser les gens et leur permettre plutôt d’exprimer leur potentiel et de laisser s’exprimer leur bon sens. Des points de vue intéressants surgissent souvent d’angles inattendus. Un conseil scientifique composé de gens du même tonneau ne reflète pas la diversité de la société et ne laisse pas place à la surprise créative qui pourrait nous sortir plus vite d’une situation, parce que, justement, personne n’y a pensé. Ce n’est pas un reproche. Comme le dit Eric Baret : ils ne peuvent pas faire autrement.

Notre époque a de plus en plus besoin de bons généralistes (en médecine ou ailleurs), c’est-à-dire de gens capables de raisonner clairement, de faire des liens et d’accompagner n’importe quelle situation. Garder la vue globale. Le risque du spécialiste dans sa tour d’ivoire, c’est qu’il ne voie pas plus loin que les murs de sa tour d’ivoire.

Ainsi nous dit Tsuda : ‘Malheureusement, dit Noguchi, il y a des spécialistes des microbes, mais pas de spécialistes du corps. C’est la cause de l’erreur qui nous fait adapter une position inverse’ (à ce qu’il faudrait faire, càd que nous focalisons sur le mal et pas ‘les parties inertes’). Par le mot ‘corps’, il faut entendre ‘terrain’.

En étant de bons généralistes, en considérant la globalité, nous devenons en quelque sorte des… spécialistes de terrain. Mais oui, nous avons un avis sur beaucoup de choses car, proches des gens, nous en entendons beaucoup. Nous voyons l’humain dans son rapport à la nature. Le shiatsu, et ses praticiens, ont légitimement un avis – des avis sur la situation.

Un virus à contretemps, énergétiquement


Pour rester dans notre pré carré, par contre, énergétiquement, le monde se conduit bizarrement. Le cycle immuable de Fu Xi serait-il ébranlé ? Le cycle du Roi Wen a-t-il les moyens de contrarier les lois éternelles de l’Univers ?  Un collègue me faisait remarquer qu’après ne pas avoir eu d’hiver, nous avions eu un printemps contrarié. De fait, ce virus aurait dû surgir en hiver, période idéale pour un retour sur soi et chez soi (et pour la destruction de l’économie, en période de fêtes, si tel est bien un des buts poursuivis) et pour le nourrissement de l’énergie des Reins.

Chaque année, je conseille l’intériorité propre à l’hiver, irréalisable pour beaucoup. Zut, opportunité ratée. Car, ce qui s’est passé, c’est que l’énergie du printemps qui est expansion s’est vue du coup totalement contrariée, brimée, empêchée par le confinement. A l’heure de sortir de notre ‘kot’, nous avons dû y rentrer. On a mis le couvercle sur la marmite à pression. Il en résulte frustrations, colère, stagnations… et quels seront les effets, énergétiquement ?  Il va falloir gérer et il y aura du travail. 

Allons-nous pouvoir rattraper ces trois mois en été ? Certainement pas. Les personnes avec une immunité faible au sortir de l’hiver et avec le couvercle sur la marmite à pression au printemps n’auront pas l’énergie pour tout faire en été. Comme c’est inédit, je ne connais pas les conséquences, nous devrons être attentifs.

Quel monde meilleur ?


Mais non. J’ai lu beaucoup de commentaires utopiques, disant que cette fois, les gens allaient comprendre la nécessité de changer et de respecter la planète. C’est beau, les utopies. On a besoin de rêver. Mais c’était prévisible. Les personnes en chemin ont fait du chemin. Les autres, non (Brassens, toujours…). Je crains qu’il ne faille abandonner l’espoir d’une transformation majeure, immédiate, de la société.

Si le confinement améliorait les gens, les monastères du monde entier, toutes religions confondues, seraient remplis de saints. Ils ne le sont pas.

Le meilleur commentaire que j’aie lu en la matière est dû à Valérie Bugault (in ‘Géopolitique du Coronavirus’, revue Strategika du 1er avril 2020) : ‘ A cela s’ajoute un autre phénomène d’émiettement et d’isolement des populations : les milieux médicaux fréquentent peu ou pas d’autres milieux, chacun restant dans son pré carré par l’organisation même de la société. Ainsi, les constats et la vie que mènent les uns sont quasi hermétiques aux constats et à la vie que mènent les autres, leurs seuls points de contact étant leur façon (directe ou indirecte) de consommer’.

Mais c’est bien sûr. Il n’y a plus de valeurs, de vision, de projets communs à cette société. Chacun vit dans son monde ou sa vision du monde, tout cela coexiste et, en fait, ne se comprend pas et ne se parle pas. On se retrouve uniquement dans la consommation, la société est devenue le ‘grand marché’ appelé de tous ses vœux par l’Europe.

Un modèle, ici, serait le Japon, pays où coexistent les visions les plus archaïques et les plus modernes du monde… dans la tolérance mutuelle et le goût du paradoxe. En Occident, on verrait plutôt les choses comme une lutte et une tentative d’imposer son point de vue.

Valérie Bugault nous donne donc un clair avertissement : ‘Nous sommes collectivement sur une ligne de crête et les choses peuvent basculer, en fonction de la capacité de réaction des citoyens, soit dans le sens du globalisme intégral avec gouvernement mondial, soit dans celui d’une reprise en main politique des pays par leurs ressortissants’.

Pour nous, le changement ne se situe pas dans le débat d’idées, mais dans le ressenti de ce qui est juste. Notre accompagnement sur le chemin de nos receveurs est aussi celui-là : les amener dans le ressenti de ce qui est juste, dans la connexion à l’Univers, dans l’interrelation, sans influencer (laissons cela aux gourous). Un jour, le toucher touche au plus profond. Le regard s’embue… le Cœur fera le reste.

Tsuda nous dit : ‘la pollution qu’apporte la civilisation n’est pas seulement de nature chimique ou physique. Il faut y inclure la pollution verbale et intellectuelle’. Nul besoin de polluer nous-mêmes, d’argumenter ou de convaincre, plutôt laisser advenir le meilleur en chacun.

L’urgence de l’instant


A nous qui prônons trop facilement l’instant présent, sans y être souvent (facile à dire, mais comment on fait ?), la situation est au moins venue rappeler l’urgence de l’instant.

Un texte écrit récemment à la demande d’Ivan Bel sur la mort et le shiatsu (à lire ici) est venu me rappeler cette urgence de l’instant, à tout moment.

Vis chaque jour comme si c’était le dernier jour de ta vie. Donne chaque shiatsu comme si c’était le seul que tu vas donner, et donc il faut tout donner, chaque fois. Qui sait si le prochain rendez-vous pourra être honoré ? Et quand ?

C’est un bel enseignement dans l’intensité du travail.  

Le travail sur soi pour aider les autres


Finalement, la seule chose à faire en toutes périodes pour nous, c’est de travailler sur nous-mêmes. Le bonheur du confinement a été de pouvoir le faire plus longtemps. Mettre en place ce que nous préconisons : prendre soin de soi, pour prendre soin des autres.

Ce travail sur soi nous permettra d’être ancrés, et d’être des phares dans l’incertitude ambiante, pour ceux qui voudront…

Le monde a besoin de nous… Je crois que nous avons tous été en contact avec des receveurs pendant le confinement. Pour simplement garder le lien, s’enquérir du bien-être, parler, briser le silence…

C’est très bien. Le shiatsu ne s’arrête pas à la fin de la séance, il est pour moi un accompagnement sur le chemin de vie. Jusqu’au bout.

Hymne à la joie



Et pour finir, quand tout est en place, quand on est bien aligné, on revient toujours à la joie, qui surgit inévitablement.

Eteignons la télé et les réseaux… On n’y voit que des peine à jouir discutaillant sans fin ou nous menaçant d’une litanie de catastrophes. Pas un qui sourit. Pas un qui fait une blague pour détendre l’atmosphère. Pas un pour considérer le bon côté des choses, qui existe toujours. Le premier qui rit aura une tapette. Mais même dans les lieux où on nous impose de mettre un masque, on n’est pas obligé de cacher nos sentiments et de tirer la tête. 

Dans cette sinistrose malsaine, distribuons des sourires et des rires, et affichons-nous sur les réseaux et dans la vraie vie comme ‘Gens Sans Peur’, gens joyeux et heureux, ce que notre pratique devrait induire. Le Shen qui rayonne est contagieux et témoigne de l’art précieux qui nous anime. 

Et voici que maintenant, notre bel art du shiatsu repasse du côté de la manifestation… Travaillons, travaillons...




Sunday, 8 December 2019

Origines et racines du Shiatsu (1)

I. Agitato – Les origines  - Mythologie et mythomanie autour du shiatsu


Quelles sont les origines et les racines de notre art ? Grande question.  Au fond, nous savons que notre shiatsu est un art japonais. Mais dans quelle tradition nous situons-nous ? Quelle filiation ?

Poser cette question, c’est oser se remettre profondément en question. Après avoir lu et vu pas mal de choses, je vous livre mon ressenti.

Faire du shiatsu, c’est développer son ressenti. Comprendre le shiatsu se fait, en tout premier lieu, par le ressenti.


Le voici, en deux parties : 

  • Agitato, les origines : remuons bien les idées, les histoires, regardons le Japon contemporain de l’apparition du shiatsu et le Japon actuel, secouons le joli sakura légendaire pour voir ce qu’il en tombe ;
  • Cantabile, les racines : voyons comment la pratique authentique et joyeuse peut nous ramener aux racines et laissons monter le chant du shiatsu.

I. Agitato – Les origines  - Mythologie et mythomanie autour du shiatsu



Etrange manie de l’homme que de vouloir à tout prix établir une filiation légitime qui remonte à la nuit des temps. Ainsi faisaient les Rois pour leur dynastie, ainsi faisons-nous tous un peu. L’ancien est signe de sérieux.

On entend beaucoup de discussions et on raconte beaucoup d’histoires contradictoires au sujet du shiatsu et de ses origines. Démêler le vrai du faux va être très compliqué, pour plusieurs raisons : 

  • Les origines sont au Japon, très peu sont capables de lire les sources et même les Japonais ne s’y retrouvent  pas. Ainsi, quand Jean Herbert, dans les années ’60 écrivit sa somme sur le Shinto ‘Aux origines du Japon’, il consulta sur le terrain des dizaines de sources contradictoires. La contradiction ne dérange pas les Japonais ou alors ils disent ‘on ne sait pas’, peut-être une façon de dire ‘ce ne sont pas vos affaires’.
  •  L’obsession de l’Histoire objective est bien Occidentale. Nous voulons absolument être sûrs qu’un événement a eu lieu. Un Oriental accorde plus de valeur à ce que raconte un événement, peu importe s’il a eu lieu. Ainsi ne saura-t-on sans doute jamais si l’Empereur Jaune a bien existé en Chine, par contre le Classique de l’Empereur Jaune est fondamental pour la Médecine Chinoise.
     
  • Céline qualifiait Sartre d’’agité du bocal’. Nous sommes, nous aussi, des agités, sans cesse à l’affût de nouveauté, de sensation. Nous aimons nous raconter des histoires… fabriquant des mondes et des modes, créant des liens éphémères, des mythes, des écoles, des oppositions, des rivalités, écrivant des hagiographies… Et tout cela ajoute encore au flou ambiant.

Voyage au pays du shiatsu ?


C’est mon 4ème voyage au Japon et on me demande à chaque fois si je vais y faire un stage. Non, car il vaut mieux être introduit et, de toute façon, tout étant en Japonais, je n’y comprendrai rien. J’ai appris avec un Japonais, Maître Kawada, qui m’a transmis le shiatsu pratiqué par un Japonais. Mon Sensei de Kyudo, Jean-Pierre Vlasselaer, fin connaisseur du Japon, m’a également ouvert la sensibilité et la compréhension. 

Après, pour comprendre une culture étrangère, comme le décrit très bien Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’), il s’agit de faire ‘un effort personnel de sympathie compréhensive et de sincérité d’âme’. En d’autres termes, abandonner nos grilles de lecture, nos certitudes et nos jugements pour nous ouvrir à ce qui est vraiment là.

Alors, quand je vais au Japon, je regarde, je m’imprègne, je perçois, je m’incline et je cultive la pensée analogique chère aux Orientaux.

Il faut avouer que le shiatsu, même reconnu par l’Etat Japonais depuis plus de 50 ans, n’y est pas très visible et que prononcer le mot ‘shiatsu’ devant des Japonais qui vous demandent votre métier suscite, la plupart du temps, l’incompréhension. Ils percutent quand on commence la phrase de Namikoshi ‘shiatsu no kokoro wa…’ A ce moment, ils lèvent les pouces et se mettent à rire, parce qu’ils ont vu cela… à la télé. Tokujiro Namikoshi était en effet un personnage médiatique qui intervenait souvent à la TV japonaise. Il a véritablement popularisé sa conception du shiatsu.

Clairement, les Japonais d'aujourd'hui ne sont pas occupés avec ‘ces choses’, mais bien plus à travailler, faire du commerce, consommer, ne pas se faire inonder ou balayer par une tempête et,
surtout, multiplier les plans pour survivre… On perçoit une pauvreté et des rémunérations insuffisantes. Dès qu’on s’éloigne des villes, la population chute, beaucoup de maisons et de parcelles sont à l’abandon… Bien sûr il y a de l’artisanat de grande qualité, des lieux spirituels très visités, des biens classés ‘Trésors Nationaux’… Il y a surtout des communautés locales qui vivent sur elles-mêmes, sont ravies de vous accueillir quelques heures puis soulagées de vous voir repartir, et, non, tous ces gens ne boivent pas de matcha, ne mangent pas de cuisine kaiseki et ne font pas de méditation Zen une heure sur un zafu.


Le shiatsu, comme bien d’autres choses, entre plus dans notre vision romantique du Japon que dans le  ‘top of mind’ du Japonais moyen d’aujourd’hui.

Des origines floues


J’ai beaucoup d’admiration pour le courage de mes collègues du Groupe Facebook ‘History of Shiatsu’ qui se sont mis à chercher récemment des sources historiques et vont de surprise en surprise. Il faut, en fait, revérifier toutes les sources, faire un travail de traduction et ne pas répéter les ‘vérités’ communément acceptées, ni croire les hagiographies.

A l’image des dragons peints sur les plafonds de certains temples, les prémices du shiatsu se fondent en méandres infinis et de véritables labyrinthes d’écoles, de techniques, de styles se révèlent à la recherche, tant pour le shiatsu que pour les arts qui l’ont précédé et dont il a repris des éléments à divers degrés, les plus connus étant l’Anma et l’Ampuku. Si on frappe des mains sous le dragon, il répond. Il faut juste trouver l’endroit et la hauteur exacts.

Du travail de recherche effectué à ce jour, je retiens, pour ce propos, plusieurs faits généraux : 
  •  Le mot Shiatsu est bien apparu dans un livre écrit au 20ème siècle par un certain Tempeki  Tamai, ouvrage qui a connu plusieurs éditions et donc dates de parution à partir de 1939 (et non 1919) ;
  • Quand on regarde ce livre (jamais traduit à ce jour), il y a des pages entières consacrées à des planches d’anatomie… occidentale et d’autres encore à des points avec des numéros d’ordre… sans pour autant avoir des tracés de méridiens ;
  • D’autres sources indiquent que Tempeki Tamai parlait de pouvoirs spirituels pour guérir avec les mains et chantait en traitement le Hannya Shingyo, Sutra du Cœur bouddhiste. Rien à voir avec les traitements actuels.
     
  • Il semble n’y avoir AUCUNE filiation ou rapport entre le shiatsu et les arts japonais anciens (le ko ryû : arts traditionnels précédant l’ère Meiji – 1868). Par contre, il y en a avec le Gendai Budô, les arts martiaux apparus après Meiji (judo, aikido, karate,kempo…)    

Travail de recherche salutaire, donc, qui nous ramène à deux valeurs fondamentales :

  •  Humilité : c’est compliqué.
  • Sincérité : nous ne savons pas grand-chose, et ce que nous savons aujourd’hui sera remis en question demain.

Les origines précises de notre art sont décidément bien floues, il n’y a pas de vérités éternelles.

Faire le lien entre le shiatsu et son époque


Par contre, examiner de plus près l’époque qui a vu naître le shiatsu va nous apprendre beaucoup, car on ne peut dissocier l’émergence d’une idée ou d’une technique du terrain qui l’a nourrie.  Un remarquable article découvert récemment, écrit en 2004 par M. Hiroyuki Noguchi et traduit de l’Anglais par l’école Itsuo Tsuda m’a permis de mieux sentir le contexte qui a précédé l’apparition du shiatsu. 

C’est important de s’attarder un peu sur cette époque pour comprendre.

Lorsque l’Occident a forcé le Japon à sortir du splendide isolement imposé depuis deux siècles par le Shogunat, toutes les valeurs traditionnelles ont non seulement été dénigrées, mais reniées, au nom de l’imposition d’un ordre nouveau.



L’ère Meiji (1868 - 1912), et dans sa suite Taishô (1912-1926) et Showa (1926 -1989), s’est ainsi employée à faire entrer le Japon dans le concert des nations modernes et a posé l’Occident comme modèle, en imposant :

  • Mode de vie occidental : habits, chaussures…
  • Changement d’alimentation : pain, lait, viande, café, aliments raffinés…
  • Destruction des symboles du passé : cerisiers sauvages…
  • Création du Shintoïsme d’Etat et persécution du Bouddhisme
  •  Interdiction du théâtre Nô
  • Arts occidentaux : peinture, architecture, musique, techniques de construction…
  • Introduction de la médecine occidentale, éradication de la médecine chinoise, suppression de l’acupuncture japonaise au profit de la chinoise
  • Déconnexion de la relation aux cycles naturels (calendrier…)
  • Industrialisation accélérée : usines, chemins de fer, banques, télégraphe…
  • Suppression des samouraïs et création d’une armée axée sur la conquête et la guerre
  • Système d’éducation occidental : universités…
  • Renouveau de la morale confucéenne, pragmatique et agnostique, s’accordant avec les enseignements occidentaux...



Tout ce qui faisait la sensibilité et la spécificité du Japon a donc été déconsidéré, voire interdit. La culture traditionnelle a été complètement démantelée.

Sophie Makariou, dans son introduction au catalogue de la magnifique et récente exposition au Musée Guimet  ‘Meiji, Splendeurs du Japon Impérial’ nous dit que ‘l’ère Meiji fit passer le Japon à l’Ouest, sans pour autant le faire renoncer complètement à lui-même’ et parle bien d’une ‘acculturation’, de la préservation de formes traditionnelles et de la création de nouvelles formes artistiques suite à la ‘marche forcée vers le progrès et l’adaptation au goût d’un marché extérieur’. En l’occurrence, l’Occident, fasciné par le Japonisme. 

Cette fascination allait se renouveler après-guerre et jusqu’à ce jour, avec les arts martiaux, la méditation… et se poursuit peut être encore maintenant avec l’intérêt grandissant pour le shiatsu.

Au début du 20ème siècle, l’euphorie des premières années de ‘découverte’ forcée de l’Occident est passée, le Japon est engagé dans des conflits internationaux, la machine de guerre court déjà à sa perte. 

Danielle et Vadime Elisseef  (‘La Civilisation Japonaise’) parlent même de ‘l’impossibilité grandissante de concilier le respect traditionnel de la société confucéenne et l’épanouissement individuel tel que le prônaient les formes d’expression occidentale. Mélancolie, pessimisme, accablaient l’homme moderne condamné à l’isolement, mal à l’aise entre deux mondes’.

Dans ce contexte psychologiquement et culturellement instable apparaît le shiatsu, quelque part lors de l’ère Taishô.

Il ne peut donc  absolument pas se profiler comme un art traditionnel
. Au contraire… 

M. Masunaga (Shiatsu et Médecine Orientale) nous précise bien que son cri de guerre (!) était ‘le Shiatsu n’est pas l’Anma’ et qu’il avait emprunté toute sa théorie à la médecine occidentale pour mieux se démarquer de l’Anma. L’Anma, c’est précisément un art traditionnel du massage japonais, déjà en perte de vitesse avant les réformes, et qui ne pouvait qu’être classé au rang des vieilleries à éliminer avec le reste. Pratiqué essentiellement par des aveugles, des personnes âgées, il n’a sans doute dû sa survie que par la nécessité d’occuper ces gens à quelque chose, sous peine de les avoir à charge. Idée inconcevable à l’époque au Japon… et même aujourd’hui.

M. Masunaga, toujours lui, pourtant plus proche des sources et parfaitement à même de les comprendre, avoue, dans sa tentative de démêler les débuts du Shiatsu, parler d’’affaires’ et d’ ‘impressions’ recueillies dans le but  de trouver dans celles-ci une direction d’avenir pour le shiatsu (Origine du Shiatsu, 1977). Comme nous le disions au début… l’histoire objective n’intéresse pas les Japonais. Et il ajoute que ‘bien que l’appellation de Shiatsu soit maintenant devenue un terme internationalement connu, la réalité mêlée que celle-ci recouvre, venue du temps de sa création, subsiste toujours’.




Il m’apparaît donc que ce n’est pas changé et que, plus on cherche, moins on trouve, ou, en tout cas, moins on trouve ce qu’on a envie d’y trouver, à savoir que le shiatsu serait un art plurimillénaire plongeant ses racines dans un passé mythique, ce qui lui donnerait à coup sûr (et à ses praticiens) une incontestable et prestigieuse légitimité.

Non au Tout à la Chine


Dans le même ordre d’idées, on voit actuellement beaucoup de raccourcis amalgamant philosophie, culture, médecine chinoise et japonaise… sous prétexte que les Japonais ont tout emprunté aux Chinois et qu’étudier les formes chinoises,  c’est comprendre la forme japonaise.

Il faut d’abord bien voir que les Japonais, curieux de nature et plutôt tolérants à toutes les influences, ont une méthode bien à eux d’intégrer les influences étrangères.

Comme l’écrit Emile Steinilber–Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’) : ‘Comme un sable tamisé, les doctrines indiennes et chinoises furent passées au crible, pour n’en garder que l’or, et le Japon refondit cet or à l’image de son génie multiforme, idéaliste et réaliste, poétique et pratique, constructeur’.   

Bref, au final, la version japonaise n’est pas la même que l’original.

Ensuite, j’ai pu constater sur place bien d’autres influences que la chinoise, indigènes ou non : 

  •  Il a fallu 5 minutes dans une pharmacie pourtant de médecine chinoise pour m’entendre dire que les Japonais de la région d’Izumo ont une phytothérapie traditionnelle bien à eux, déjà décrite dans le Kojiki, et que ces « herbes mystérieuses » sont l’expression de l’esprit des gens de l’Ancien Izumo. Rien à voir avec la Chine, ni, d’ailleurs, avec le culte impérial japonais dont le temple d’Izumo ne veut rien savoir.
  • La première capitale du Japon, Asuka, est entourée de tumuli… coréens et plusieurs empereurs et grandes familles japonaises proviendraient bien de Corée.
  • Okinawa, le royaume de Ryukyu a des influences clairement polynésiennes, une histoire à part et un Shintoïsme bien à lui.
  • Encore aujourd’hui, la mémoire du Satsuma dans le Kyushu est bien vivante et ce territoire jadis indépendant ne se sent pas du tout Japonais de Honshû.
  • Les symboles du magatama et des tomoe sont indigènes et largement antérieurs au symbole Chinois du Taiji (11ème siècle), mais, curieusement, cela ne semble interpeller personne.
  • Parmi les divinités vénérées au temple de Kurama dans la Trinité du Sonten, on trouve un visiteur de l’espace, un gardien hindou du ciel et Kannon Boddhisattva. Un beau mélange…
  • Beaucoup de temples bouddhistes présentent des statues de Fudo Myô, entouré de flammes et clairement indien dans sa représentation. 



Et ce ne sont que quelques exemples dont je me rappelle…

Les influences diverses ne sont pas seulement anciennes… Que dire justement de la modernité occidentale introduite par Meiji, passée au crible de l’esprit Japonais, qui fait qu’un train ou une voiture, l’organisation d’une ville, la folie consumériste sont reconnaissables pour nous mais avec des accents très différents… Et qu’est-ce qui est Japonais dans la manie d’installer dans les endroits les plus isolés des toilettes publiques d’une propreté irréprochable ? Ce n’est pas Occidental, en tout cas.

Si on veut regarder les influences étrangères, il faudra donc regarder bien au-delà de la Chine, dans toutes les époques et il faudra surtout comparer les originaux avec les versions finales japonaises.

Quant au shiatsu, la filiation japonaise n’est déjà pas claire, alors, comment déterminer avec précision les influences étrangères ?

Ou faut-il en conclure que le shiatsu est inclusif, càd qu’on peut mettre dedans des choses très diverses et qu’effectivement, comme le dit M. Masunaga, le Shiatsu est une forme de pratique vraiment personnelle, au point qu’on puisse dire ‘un thérapeute, une école’ (Shiatsu et médecine Orientale). Le shiatsu n’est pas quelque chose de figé et de codifié.

Mais est-ce donc  à dire qu’il n’y a plus rien de la Tradition ancienne dans le shiatsu ?

Un double mouvement


Tant en Occident qu’en Orient, à partir du moment où le socle culturel et spirituel est opprimé, il y a des résurgences. Répression implique expression souterraine. L’énergie cherche son chemin. La Tradition et ses arts, décriés ici comme au Japon cherchent des conservateurs, des porte-paroles, des rénovateurs, des canaux d’expression.

Elle les trouve donc :
  • Dans ceux qui, en silence, perpétuent les anciennes traditions et transmettent en secret jusqu’à des temps plus favorables. Ces lignes de transmission se perpétuent encore aujourd’hui. Le Japon reconnaît fort heureusement ces ‘Trésors Nationaux Vivants’, mais il y en a bien d’autres. Il faut les trouver et s’y abreuver. Certains ne nous sont pas accessibles.
  • Dans ceux qui, inspirés, réinterprètent à leur manière moderne des éléments anciens. Ce sont tous les mouvements ‘néo-quelque chose’. On l’a vu chez nous (néogothique par ex.) et on constate au Japon aux 19ème et 20ème siècles une ébullition de sectes néo-shintoïstes, par exemple. On s’aperçoit qu’il y a dans ces mouvements un réel ancrage historique, une volonté d’authenticité, une sincérité, du vrai et du faux, des pépites et beaucoup de fatras.

Le  shiatsu, né dans une époque de destruction et de réinterprétation en même temps, avec un besoin plus ou moins conscient de préserver certaines choses, ferait donc plutôt partie de ces mouvements ‘néo-traditionnels’. Mais il a préservé en son sein des choses bien plus authentiques, il nous montre des pistes à explorer, des pratiques à retrouver ou réinventer.

Pour résumer :

  • Il est donc tout à fait pensable que le mot ‘shiatsu’ a été créé pour perpétuer quand même un courant existant de thérapies manuelles, en minimisant en apparence les pratiques du passé et en s’ouvrant à des techniques occidentales. Il fallait que ça fasse « moderne », c’était la seule façon d’être un jour reconnu.
  • Auquel cas notre shiatsu des origines est plutôt un syncrétisme, une espèce de phénix sortant des cendres des thérapies manuelles, dans une époque qui avait perdu tous ses repères…
  • Très rapidement, diverses techniques et écoles très diverses sont apparues sous le nom de shiatsu
  • Cette diversité et les histoires colportées autour rendent difficile une description précise du shiatsu des origines (non pas un, mais des shiatsu ?), de même qu’il est difficile d’identifier la part des apports de la tradition ancienne Japonaise, des influences étrangères et de la modernité.  On peut admettre qu’il y a les trois.

On ne peut pas trop affirmer : soupçon de mythologie, danger de mythomanie



Alors, que faire ?

Face à cette nébuleuse à des années-lumière de nos capacités de perception intellectuelle, deux attitudes me semblent possibles :
  • Pour ce qui est de la compréhension, adopter l’attitude des Japonais telle que bien résumée par Emile Steinilber-Oberlin (in ‘Le Bouddhisme Japonais’) : ‘Le Japon ne rejette jamais rien, il assimile’. Pratiquant un art Japonais, que notre attitude soit la même : ne pas fermer, ne pas rejeter, ne pas rigidifier, ne pas décréter ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas, mais examiner et transformer, faire évoluer.

    N
    ous n’avons pas besoin de passé prestigieux, de légende dorée, et nos receveurs encore moins. Mais nous pouvons en faire quelque chose.
     
  • Le Japon s’est perdu, et nous avons perdu le Japon… Les brumes entourent les valeurs et les techniques du passé. Notre quête va consister à remettre quelque chose de l’esprit du Japon ancien dans le shiatsu, càd de pratiquer pour le retrouver. La Tradition est bien là, dans notre pratique.

Des idées pour faire cela ?


Friday, 17 August 2018

Le shiatsu, un art japonais


Il arrive que l’on me pose la question en cabinet : au fond, c’est quoi, le shiatsu ? Cela vient d’où ?

Karma, peut-être. Maître Ohashi m’a dit, un jour : « tu dois accueillir dans ton cabinet des avocats, des médecins, des professeurs… des grands intellectuels qui ont besoin de beaucoup d’explications.» 

Volontiers, mais la séance de shiatsu est un moment précieux, qui permet justement d’éteindre Radio Mental pour laisser venir le ressenti, permettre au corps de reprendre sa place.

Inversement, je pose parfois la question à quelqu’un qui vient pour la première fois : « Vous avez déjà fait du shiatsu ? Savez-vous ce que c’est ? ». Car on voit bien que certaines personnes s’attendent à recevoir un massage à l’huile, ou ont déjà fait « du shiatsu » sur leur lieu de vacances. Ou encore, elles ne savent pas du tout ce que c’est, mais on leur a dit que c’était bien. Dans ces cas-là, je me limite à expliquer comment on va travailler.

Belle confiance ! Beau lâcher ! Peu importe ce que c’est, au fond, c’est le ressenti qui compte, en fin de séance et sur la durée…

La pratique avant tout !


Un matin, un homme avait pris rendez-vous et je le vis arriver avec son fils. A ma grande surprise, le père désigna le futon au fils et lui dit que cela lui ferait du bien. Réticence… car il vaut mieux que l’initiative vienne de la personne qui veut être traitée. Mais là, personne n’avait le choix. En traînant les pieds, le fils s’installa, n’ayant de surcroît aucune idée de ce qui allait lui arriver. Nous fîmes une séance, il me posa quelques questions… J’appris par la suite que, rentré chez lui, il était parti courir, ce qu’il n’arrivait plus à faire depuis un moment, car il avait des problèmes d’asthme et d’articulations. Et que pendant plusieurs jours, il resta intarissable d’éloges sur le shiatsu auprès de ses amis, demandant pourquoi ce n’était pas plus connu et reconnu.

Effectivement : pas besoin de savoir ce que c’est, et pas besoin d’y croire pour en ressentir les bienfaits.

Si, en séance, on peut en rester là, c’est magique. Pour le praticien : juste poser les mains, et travailler dans la posture et l’intention justes. Pour le client : juste recevoir.

Le shiatsu est d’abord essentiellement une pratique. Le ressentir parle plus qu’une explication. Je pratique est mieux que j’explique.

Néanmoins, nous tentons ici une définition. Et donc…

Explication courte


Voyez la vidéo sur le channel Youtube Shinmon Shiatsu, qui tente de répondre par l’essentiel à la question « qu’est-ce que le shiatsu ? »
.
Si vous n’avez jamais fait de shiatsu, vous pouvez commencer par là.

Ensuite, ou si vous souhaitez approfondir tout de suite, continuez ci-dessous.



Comprendre le sens : regarder les idéogrammes


Pour tout ce qui vient d’Extrême-Orient, que ce soit Chinois ou Japonais, il existe une façon très simple d’aller au cœur de la définition : analyser les idéogrammes.

Les idéogrammes sont des dessins stylisés, épurés par des milliers d’années d’utilisation. Ils représentent, montrent. Un Oriental voit ce qu’on veut dire, il n’agglomère pas en mots des syllabes vides de sens. Peu importe la prononciation des idéogrammes : il suffit de les regarder pour se pénétrer de leur sens.

Dans le cas de Shiatsu, nous en avons deux, prononcés SHI et ATSU, que l’on traduit généralement par « doigt » et « pression ». Et donc le shiatsu, c’est une pression des doigts. Traduction communément acceptée.

Les idéogrammes plus complexes sont toutefois composés de radicaux, porteurs de leur propre sens. C’est le cas de SHI – ATSU. 

Faire cette analyse ici alourdirait l’article. 

Pour creuser toutes les subtilités que l’on peut découvrir derrière « pression des doigts », je vous invite à aller à l’article connexe.

Chercher les origines et les influences


Il faut savoir que le nom shiatsu est une invention récente, qui n’a même pas encore 100 ans. 

Par contre, les racines du shiatsu remontent très loin et sont très diverses : 

  • Médecine traditionnelle chinoise (MTC), méridiens, points, diagnostic, nature et mouvements de l'énergie... 
  • Taoïsme (Yin/Yang et 5 éléments)
  • Shintoïsme ( conception holistique, aspects « Shin », importance de la Nature, Kototamas)
  • Bouddhisme (compassion, vacuité, (non-)intention, interrelation…)
  • Cosmologie (place de l’homme dans l’univers)
  • Pratiques de massage (Anma, Ampuku, Do In…) 
  • Diététique (nature des aliments)
  • Arts martiaux (travail avec le hara, déplacements…) 
  • Et même des influences occidentales, puisque la médecine occidentale était déjà répandue au Japon lors de l’apparition du terme « shiatsu ».  


Pour connaître toute l’histoire, consulter l’article très documenté écrit par Ivan Bel sur son site Ryoho Shiatsu.

Quand on dit que l’on fait du shiatsu, il y a donc ces multiples influences à divers degrés… et d’autres un peu obscures. Monsieur Masunaga lui-même, dans son livre « Shiatsu et Médecine Orientale », avoue ne pas bien arriver à démêler les origines du shiatsu, apparu pourtant de son vivant, tant il y avait au Japon à cette époque un bouillonnement d’initiatives et de recherches en tous genres…

Sur la petite centaine d’années d’existence du Shiatsu, plusieurs écoles se sont créées et développées, au Japon d’abord, puis dans d’autres pays. Des maîtres ont créé leur propre style et l’ont transmis. Les élèves, japonais ou occidentaux, en ont développé une compréhension et une pratique qui leur est propre, en fonction de leurs affinités et de leur sensibilité.

Quand on me demande s’il faut beaucoup étudier pour faire du shiatsu, j’ai coutume de répondre que ses racines remontent à quelques milliers d’années et qu’il est donc impensable de tout en comprendre sur une seule vie. On peut dire qu’il y a autant de shiatsu que de praticiens de shiatsu, chacun étant quelque part sur son chemin.

Alors, comment être sûr de recevoir un bon shiatsu ? Un bon vin est un vin que vous aimez, dit-on dans le monde vinicole. Un bon shiatsu est un shiatsu qui vous convient, donné par un(e) thérapeute avec qui « ça passe bien ».


Tenter de saisir tous les aspects


Autant pour l’étymologie et les origines. Vous avez compris qu’une définition va être compliquée. Et on en rencontre de très différentes, toutefois partielles. 

Ainsi :
  •  Ce n’est pas qu'un massage, puisqu’on effectue des pressions avec les doigts et on travaille sur l'énergie. Parfois on peut frotter, chauffer, étirer certaines parties du corps, mais ce n’est pas que du massage à proprement parler. On ne travaille pas sur les muscles. On n’utilise pas d’huile. On reste habillé.
  • Ce n’est pas qu’une technique. A la base, il y a une technique exigeante à apprendre, bien entendu. Mais si on fait juste la technique, si on en reste à la sortie de l’école, ce n’est pas du shiatsu, c’est la répétition mécanique de gestes.  Comme en cuisine, le fait d’additionner les ingrédients en suivant le manuel ne va pas nécessairement donner un bon plat. Il y a l’apport personnel du cuisinier.
  • Ce n’est pas que du bien-être. Evidemment, le shiatsu, travaillant sur le parasympathique, procure et installe une profonde détente. Mais il permet aussi de résoudre beaucoup de problèmes, de blocages, de maux… Et il travaille fort bien en prévention. Il a donc de forts aspects thérapeutiques.
  • Inversement, ce n’est pas qu’une thérapie non plus. On peut traiter un problème précis, mais on n’est pas obligé d’avoir un problème pour faire du shiatsu. Vouloir rester en bonne santé est l’idée générale à la base.
  • Ce n’est pas qu’une discipline corporelle. La porte d’entrée est le corps, ce qui est une excellente chose. Mais les effets ne se limitent pas au corps. Beaucoup de points sont la porte d’entrée vers les niveaux psychologique, émotionnel, spirituel…
  • Ce n’est pas que de l’énergétique, parce qu’on touche, c’est très concret. On travaille pourtant sur l’énergie via le système des points et des méridiens, pas sur les muscles (c’est pour les kinés), ni sur le squelette (cela se passe chez l’ostéopathe).
  • C’est un art de vivre, mais pas seulement. Faire régulièrement du shiatsu permet, avec le temps, de changer beaucoup de choses dans sa vie. Le corps reprend la direction des opérations, être à l’écoute du corps rend certains comportements impossibles, comme mal manger, vivre stressé, procrastiner, se laisser dominer par ses émotions, les circonstances de la vie, un environnement malsain…



Donc, le shiatsu n’est pas ces différentes choses prises séparément, mais il est tout cela en même temps, et je suis certain qu’on peut compléter la liste. Cela nous rend la définition toujours compliquée. Il va falloir simplifier.

Le shiatsu est un art

Less is more.

Gardons en tête que c’est avant tout une pratique.

Ensuite, je retiendrais deux mots uniquement. Premièrement, le shiatsu est un art.

Le mot « art » implique, à la base, une technique, une intervention concrète. On réalise quelque chose de visible, d’audible, de tangible… En même temps, intervient le ressenti, le subjectif, la communication entre vous et moi, quelque chose qui passe à travers une forme et amène le changement.

On considère bel et bien que l’art s’adresse aux sens, aux émotions, à l’intellect, à l’intuition.
L’artiste « montre » quelque chose, et cela va agir sur le récepteur, qui va laisser ce travail « l’imprégner » à plusieurs niveaux, puis l’ouvrir, le transformer.
 
L’art vous « prend aux tripes » et vous repartez changé, cela vous a fait avancer. En shiatsu, l’impulsion est donnée au corps, qui lance le processus d’auto-guérison, de rééquilibrage, de transformation/transmutation.

Dire « art » à propos de l’Orient fait immanquablement penser aux arts martiaux. Ce n’est pas une mauvaise analogie.

Tous les arts japonais qui se terminent par DO (aikido, judo, kendo, kyudo, chado, shôdo…), DO signifiant la Voie, impliquent une technique exigeante, un cheminement personnel, un travail sur soi,  une maîtrise de soi, un travail à partir du Hara… Ils sont très physiques, et mènent à une réalisation humaine et spirituelle. Beaucoup d’arts martiaux comportent d’ailleurs des techniques de santé. 

Certains parlent de Shiatsudo, « la voie de la pression des doigts ». Praticien et client sont ensemble sur la Voie, le shiatsu est un accompagnement.

Dire du shiatsu que c’est un art, c’est bien pratique pour résumer. On voit bien toutes les nuances et les connotations là derrière. Beaucoup d’arts japonais s’expriment dans la sobriété, le minimalisme. Ils suggèrent. Ce que j’appelle : « rester en deçà », sans choisir explicitement tel ou tel aspect. Dire « art », c’est rester en-deçà.

Dans une explication verbale à nos clients, il faudra bien franchir la ligne et  « aller au-delà ». Le shiatsu est un art avec une finalité.  Chacun complètera. Un art du bien-être, du toucher, de la santé, du soin, de l’énergie vitale, un art de vivre… et bien d’autres choses. La finalité mise en avant dépendra du praticien, de ses affinités, de ses inclinaisons personnelles, de son parcours sur le chemin… qui interagissent avec ce que recherche, consciemment ou inconsciemment, le client. Ainsi attirons-nous, dit-on, les personnes que nous pouvons aider.

Au passage, cela nous permet de rester humbles. Personne ne détient la vérité. Personne ne peut critiquer d’autres collègues ou d’autres écoles, car ils pratiquent différemment. La diversité est un enrichissement. Sol lucet omnibus.

Et à propos d’humilité… Le praticien de shiatsu est-il donc bien un artiste ? Oui, car « l’artiste authentique doit apprendre à s’effacer devant l’Art », nous dit Marc Halévy dans « Les mensonges des Lumières », ajoutant « l’œuvre n’est sublime que dans le sacrifice de l’ego ». J’ai trouvé quoi dire, quand un client s’exclame « VOUS m’avez fait beaucoup de bien ». Je réponds : « Ah, mais, le shiatsu, c’est formidable ».

(Concernant les rapports du shiatsu avec l'art, en particulier la musique, lisez l'article associé).

Le shiatsu est un art japonais


Dans tout ce qui précède, le Japon est omniprésent. Pourquoi donc en rajouter et dire que c’est un art japonais ? Parce qu’il faut insister sur cette dimension japonaise, qui implique beaucoup de choses.

Même pour ceux et celles qui ont passé de nombreuses années au Japon, il est très difficile d’y rentrer vraiment. Insulaires et fortement identitaires, les Japonais font la différence entre ce qui est eux et pas eux, l’intérieur et l’extérieur.

En tant qu’Occidentaux, nous ne sommes pas eux. « Gaijin », étranger, signifie d’ailleurs les gens du dehors, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas eux. Et donc, aussi aimables, polis et accueillants que soient les Japonais envers nous, nous ne deviendrons jamais des Japonais. C’est un seuil infranchissable.
Il y a des choses qui ne nous seront jamais expliquées ou montrées. Il importe de ne jamais l’oublier.

Pourtant, il y a une réelle ouverture. Après-guerre, tant de Japonais sont venus enseigner leur art (martial, méditation…) en Occident. Le shiatsu s’inscrit dans cette mouvance. L’américanisation forcée du Japon dans la seconde moitié du XXème siècle pourrait avoir été un déclencheur. Conscients que tant d’aspects traditionnels du Japon risquaient de disparaître, les enseignants seraient venus semer chez nous les graines de la perpétuation.

Il nous incombe de les laisser germer et de nous efforcer d’intégrer à notre pratique des éléments japonais, de nouveau, selon notre compréhension et nos affinités. Cela ne se limite pas à la déco du cabinet. On peut pratiquer une autre discipline japonaise pour enrichir notre pratique.  Ou s’immerger dans la culture japonaise. Ou aller là-bas.

Sans être des Japonais, nous pouvons adopter certaines pratiques immédiatement visibles dès que l’on met un pied au Japon. 

Par exemple : 


  • L’étiquette : le cabinet est un dojo. On ne rentre pas avec ses chaussures, il y fait propre, accueillant, l’énergie est tranquille…
  • La sincérité : pratiquer avec un cœur sincère. « Le Ciel est touché par les hommes sincères ».
  • L’exigence de qualité : être présent à chaque instant, à l’écoute, au service…
  • L’accueil joyeux : les Japonais aiment rire, contrairement à l’idée qu’on s’en fait.
  • L’ouverture d’esprit et la curiosité : le shiatsu est la synthèse de multiples influences. Cette synthèse n’est pas terminée.
  • La sobriété et l’efficacité du geste : no nonsense. Il n’est pas nécessaire de s’étendre, mais de travailler.
  • Le respect et la non-intrusion.
  • La simplicité : vivre simplement et agir en conformité.
  •  …


Et parmi les concepts-clés de la culture japonaise, beaucoup peuvent nous aider dans notre pratique, comme :
  • Gambari : patience et détermination mènent à la réussite
  • Iitoko- Dori : adopter des éléments de culture étrangère, faire sa propre synthèse
  • Kisetsu : avoir le sens des saisons, s’accorder à l’énergie naturelle ambiante
  • Wabi sabi : simplicité et élégance, esthétique des gestes, de la vie…
  • Le centre creux, la conception du Vide, qui ne « fait rien », mais s’avère indispensable

Dans le monde occidental, on ne met pas toujours suffisamment l’accent sur les aspects japonais à la base du shiatsu. Connaître le contexte d’origine d’une pratique éclaire et guide celle-ci. Même si – et c’est important – le shiatsu semble avoir vocation d’universalité et fonctionne très bien dans des cultures qui, a priori, sont très éloignées de la culture japonaise.

Donc, pour paraphraser une image japonaise célèbre :

  • Les racines : le Japon. 
  • Le tronc ; le shiatsushi
  • Les feuilles : les innombrables applications du shiatsu.


Pour terminer...


Le shiatsu, un art japonais.

Si on se place sur le plan intellectuel, on peut continuer à raisonner à l’infini sur ce thème. C’est la nature de notre mental. Puisque nous en avons un, c’est bien de lancer la machine. De temps en temps.

J’ai eu l’opportunité d’étudier avec un Japonais, Kawada Sensei. Les explications lui importaient peu. « Vous sentez ? ». La sensation. Et le sens. C’était toujours la question.

Avant tout, un art se pratique. Et je vois les effets transformateurs du shiatsu. La personne qui sort n’est plus la même que la personne qui est rentrée.

Je suis heureux de progresser sur la voie de ce bel art, avec tout ce qu’il implique.