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Wednesday, 17 November 2021

La façon japonaise : retrouver notre légèreté par le Shiatsu

 Le shiatsu est un art Japonais. En Europe, ce sont essentiellement des Européens qui le pratiquent. Alors, authentique notre shiatsu ? Comme au Japon, ou pas du tout ? Quels critères utiliser ?


J’étais ravi de lire une interview récente d’une collègue japonaise établie à Reims,
Mme Hiroko Mizuguchi, qui évoque la légèreté comme une caractéristique japonaise. Voilà qui résonne bien, et nous parle de ‘kokoro’ : état d’esprit, ressenti profond.


Il y a comme un complexe face aux Japonais


Dans un article sur la légèreté, je ne vais pas m’appesantir, mais généralement, on ne place pas le débat sur ce plan-là, quand on réfléchit aux possibles
différences ou ressemblances  entre le Japon et l’Occident.

En Occident, nous avons hérité du shiatsu, arrivé ici comme tant d’autres pratiques japonaises, dans la seconde moitié du 20ème siècle. Les premiers enseignants étaient tous des Japonais et puis, de génération en génération, les élèves occidentaux ont pris le relais.  Et donc on est en droit de se demander si on s’est éloigné des origines. On sent même comme un petit complexe par rapport au Japon. Mais comme il n’y a pas grand monde qui aille vérifier ou, tout simplement, qui soit capable de communiquer  en Japonais, tout cela reste flou.

On va ainsi
tenter de se comparer au nombre d’heures (nettement supérieur au Japon), au style de formation, à la reconnaissance officielle du shiatsu là-bas (certaines écoles, en fait). On va dire que les Japonais aiment les fortes pressions à la limite de l’insupportable et que nous, on ne peut pas travailler comme cela (alors que ce n’est qu’un style, loin d’être la norme)…

Disons que tout cela ne concerne que les formes extérieures du shiatsu et que l’on navigue ici entre
quelques écueils : fausses perceptions, projections (‘l’Orient rêvé des Occidentaux’), légendes, méconnaissance voire réécriture de l’histoire, traductions erronées, inaccessibilité des sources, éloignement du pays-mère… Connaissances partielles et positions partiales, donc. A nous d’extraire de leur gangue les pépites authentiques.

Pour couper court à ce genre de discussions, je rejoins volontiers M. Masunaga qui désamorce le débat dans ‘Shiatsu et médecine orientale’ (p 111) en disant que, s’il faut évidemment des principes de pratique, on ne peut pas perdre sa personnalité en figeant la forme de sa thérapeutique. Et de dire qu’en Shiatsu, c’est
‘un thérapeute, une école’. Faisons, dès lors, comme nous le sentons.

Légèreté et gaieté chez les praticiens Japonais


Comment, dès lors, nous rapprocher du Japon dans notre pratique ? Si donc on place la personnalité et les données culturelles à la source de la pratique du shiatsu, on peut effectivement se demander
ce qui caractériserait un(e) praticien(ne) japonais(e).  C’est là qu’il faut lire (sur le site de Shiatsu France) cette belle interview de MmeHiroko Mizuguchi, praticienne installée à Reims.

A la question ‘Voyez-vous des différences culturelles dans la pratique du shiatsu entre les deux pays ?’, elle répond prudemment qu’elle n’a pas encore reçu beaucoup de séances en France pour émettre une opinion, mais nous parle du Japon :

‘
J’ai l’impression que les shiatsushis au Japon ont l'air plus détendus et plus légers. Les shiatsushis que j’ai rencontrés au Japon sont très à l’écoute et sont attentifs aux résultats de la séance. Ils ont aussi de la légèreté et de la gaieté. A chaque séance, j’étais plus joyeuse après la séance avant d’arriver au cabinet grâce à leur technique mais aussi à leur bonne humeur’.

A voir les discussions Shiatsu sur les forums, on pourrait effectivement penser que le shiatsu n'est pas très drôle en Occident. Mais de mes études avec Maître Kawada, je retiens absolument un bon sens de l’humour. Rares étaient les cours où il ne riait pas, il adorait qu’on lui balance des vannes en tous genres et appréciait le fait qu’on aime ‘rigoler’. Il aimait aussi raconter de bonnes histoires, un caractère que l’on retrouve chez d’autres comme MM. Tsuda et Ohashi, allant même parfois jusqu’à l’absurde. Regardez Tokujiro Namikoshi et son sonore ‘HAHAHA’ qui clôturait son célèbre slogan ‘shiatsu no kokoro wa’.  


 On observe cela partout au Japon. Dès qu’on sort des villes, les gens sont finalement curieux, assez familiers et on voit beaucoup de personnes âgées discuter et prendre du plaisir ensemble de façon parfois démonstrative. Oublions l’image d’un peuple coincé dans une impassibilité sociétale.


The Japanese Way


Me revient à l’esprit la scène de Zatoichi, où Takeshi Kitano joue le rôle de ‘Anma san’ (‘Monsieur Masseur’). On le voit donner un massage avec les pouces et les coudes à la dame qui l’héberge, tout en discutant le plus naturellement du monde des bandes de vauriens qui rançonnent les gens. Tout cela débouchera sur un carnage épouvantable avec des jaillissements d’hémoglobine. Ce naturel, à l’écoute des problèmes des gens, est précisément ce à quoi fait allusion Mme Mizuguchi. Aussi décalé que puisse être Kitano, il est profondément Japonais et sait ce que fait un praticien.

Quant à nous, nous ne deviendrons jamais Japonais (un autre mythe serait de le croire), mais nous pratiquons un art Japonais. Il y a dans l’esprit japonais tant de pratiques et de personnes inspirantes et nourrissantes. The Japanese Way. 日本の道 ! Une manière d’être qui nous rapproche, au-delà des possibles différences de pratique et de culture.

La manière d’être en cabinet

Voyons donc si nous sommes capables d’être en adéquation avec la manière d’être japonaise qu’évoque Mme Mizuguchi.

Plus détendus 

Nous sommes tous stressés à des degrés divers, perméables plus ou moins au stress ambiant, mais voilà, il faudrait que pas, ou peu au cabinet. Pratiquer l’ici et maintenant qu’on nous remet à toutes les sauces. Détendu et disponible, donc. Comme dit Mme Yamamoto, être 'supérieur' à nos receveurs / receveuses, par quoi elle veut dire en meilleure santé générale.

Je donne souvent l’image du trop plein. Quand c’est plein, il n’y a pas de place. Que ce soit pour accueillir de nouvelles choses, pour changer d’orientation, pour faire un enfant. Et pour donner un shiatsu, donc.

Plus légers 

Là, c’est l’énergie du Cœur Empereur qui va rayonner dès que nous sommes plus ou moins alignés et harmonisés. Bien centrés dans notre hara, le cœur ouvert et le mental apaisé. Le triangle de M. Tsuda enfin sur sa base. Ce n’est pas un état à rechercher, mais à laisser advenir.

Très à l’écoute

C’est pareil. On écoute avec les oreilles et si la tête est pleine, rien ne rentre. On écoute avec le cœur et si il chavire, on n’entend rien. On écoute avec les mains, et si on n’est pas dans les mains, on passe à côté de ce qui se passe, là. Créer de l'espace.

Attentifs aux résultats de la séance 

Rester dans la position de l’observateur qui voit le receveur, soi-même et l’interaction. S’adapter à tout moment. Seule la présence totale entraîne l’absence (relative) du moi.

Et surtout : légèreté et gaieté

Légèreté et gaieté. S’il y a la joie, il y a la gaieté qui est son expression. Aussi grave ou dramatique que puisse être la séance, même si on a pleuré, après la gaieté resurgit.

Inochi no izumi waku : la fontaine bouillonnante de la vie apparaît soudainement, c’est une partie du slogan de M. Namikoshi. Lequel considérait
‘bien rire’ comme un des 5 critères de bonne santé.

Lors du dernier weekend de formation, on me faisait remarquer qu’on ne rit plus, et quand on rit c’est toujours de quelqu’un, pour stigmatiser ce que l’on trouve ridicule. On montre du doigt et on se moque. Pauvre sens de l’humour… Où sont les grands, les Pierre Dac, Raymond Devos et autres qui racontaient des histoires savoureuses et absurdes sans blesser personne ?

C’est cet humour joyeux qu’il nous incombe de réinventer en cabinet. Quand ça me prend, je chante une petite chanson. Cela fait toujours sourire. Etre praticien, c’est être bon public, rire des histoires qu’on nous raconte et bon acteur, en raconter des drôles.

La leggerezza ! J’aime le mot en italien, car il sonne comme une caresse, un effleurement. Pourquoi la légèreté de l’être serait-elle insoutenable ? Rate en déséquilibre !

Contagiosité

Quand Mme Mizuguchi dit qu’elle se sent plus joyeuse après la séance, c’est la photo d’avant et d’après. Regardez le visage de vos receveurs, ils ne sont normalement pas le même avant et après. Alors, vous avez donné une bonne séance.

Mais elle se sent aussi joyeuse à cause de la technique. Nous pouvons être puissants, mais pas pesants. Cela nous ramène au rythme musical d’une séance et finalement au Ki Do Ma : le bon geste – avec la bonne intensité – dans le juste intervalle de temps.

Alors, pouvons-nous faire tout cela et nous rapprocher de ce qui se fait au Japon ? Assurément ! C'est l'essence même de notre art : qui nous sommes détermine ce que nous faisons.


Entre omoi et karui, moins lourds et plus légers

La langue japonaise nous donne enfin à nouveau des éclairs de compréhension.

Le caractère japonais pour lourd est 重, ce qui se dit omoi, avec l’idée de choses empilées qui font que c’est lourd.  Pour être moins lourd, il s’agit d’enlever des couches.

Léger, c’est karui 軽 ce qui contient l’idée de légèreté, offrir peu de résistance, se sentir léger et donc se déplacer facilement (la racine du kanji est un véhicule 車), pas important et le cœur léger.

Si nous avons le cœur léger, nous aurons le corps léger, fondamental pour notre pratique !



ALORS… ?


Le cabinet comme oasis au milieu de la lourdeur ambiante
Un temps différent dans la présence
Un endroit où déposer les fardeaux, les poids et les peines
Un échange léger et joyeux car là est l’essence de la Vie
Le pétillement des cellules et des yeux avant de repartir

ça vous dit ?

Alignés avec nos collègues japonais, dans l’authenticité. Praticien et receveur unis dans la même légèreté de la Vie. Bienvenue sur les tatamis !


Joie et clarté des Corps Glorieux, comme disait Messiaen. Mais ici sur Terre.

APPENDICE


Outre la manière d’être, il y a également des façons de faire qui nous sont totalement accessibles pour nous rapprocher du Japon, sans se prétendre spécialiste du Japon.

Si vous avez envie de creuser, j’y ai déjà consacré deux articles :

Monday, 9 November 2020

Shiatsu no kokoro, le slogan du shiatsu : une exégèse



Tokujiro Namikoshi (1905-2000) est décédé il y a 20 ans et on voit fleurir des commémorations un peu partout. Rendons-lui hommage à notre façon en décortiquant une très célèbre phrase de son invention qui commence par ‘shiatsu no kokoro’. Et voyons, comme d’habitude, où cela nous mène.


Première constatation : le personnage était fortement médiatisé et il a largement contribué à rendre le shiatsu célèbre au Japon, par de nombreuses apparitions à la télé ou dans des films. Le groupe Facebook ‘History of Shiatsu’ est en train de rassembler des documents à ce sujet. Il y a évidemment des mythes et beaucoup d’imprécisions sur le rôle et les interactions de T. Namikoshi dans l’histoire du shiatsu, et cela devra être éclairci. Toujours est-il qu’il est arrivé à faire reconnaître officiellement son style et son école au Japon. (cfr Japan Shiatsu College).

C’est curieux que l’on retienne surtout les anecdotes de la vie de quelqu’un. Ainsi, l’annonce officielle du décès de M. Namikoshi est toujours accessible sur le site du Japan Times depuis l’an 2000 et, à la lire, on croirait que son principal fait d’armes a été de donner un traitement à Marylin Monroe.

https://www.japantimes.co.jp/news/2000/09/26/national/obituary-tokujiro-namikoshi/

La phrase ‘shiatsu no kokoro’ qu’il répétait partout est encore gravée dans la mémoire de nombreux Japonais. M’étant retrouvé dans un restaurant du Sud du Kyushu, à Ibusuki, entouré de Japonais alcoolisés qui ne parlaient pas un mot d’anglais et voulaient connaître mon métier, je leur dis ‘shiatsu’, ce qui suscita seulement de l’incompréhension. 

Par contre, dès que je leur dis ‘Shiatsu no kokoro ’, ils se mirent tous à lever le pouce en riant. Preuve que le slogan a bien pénétré les esprits. 

D’où l’intérêt de nous demander, puisque le slogan fonctionne, comment on peut le comprendre et si on peut dépasser l’aspect sloganesque et y chercher du sens. 

Ce qu’il a vraiment dit


Pour commencer, on trouve évidemment plusieurs versions de la phrase, transcrite à moitié ou avec des mots réinventés. Depuis la nuit des temps, on se trompe en recopiant, mais ici, heureusement, nous avons des vidéos de M. Namikoshi lui-même qui dit son slogan.

Par exemple, celle-ci, à 2 :10, par les bons soins des collègues de Roumanie : 




Et donc, il dit : shiatsu no kokoro hahagokoro oseba inochi no izumi waku hahaha.

Il le dit aussi avec des gestes et avec une intonation particulière.

Comment ça s’écrit


Après, quand on cherche comment ça s’écrit, on trouve également pas mal de divergences. Ce sont soit des erreurs, soit des interprétations. Des mots comme oseba ou waku peuvent s’écrire avec des kanji différents qui se prononcent pareil, du coup, lequel choisir ?

Voici par exemple deux versions assez officielles, d’abord le film d’animation quelque peu hagiographique réalisé par la Canadian Shiatsu Society of British Columbia, traduit en Japonais et qui écrit (avec hahaha à la fin):

指圧の心は母ごころ圧せば命の泉湧く (ワッハッハ )

Cela apparaît dans le film à 13 :25. 


Autre version officielle, le site de la famille Namikoshi, qui écrit (sans hahaha à la fin):

指圧の心は母ごころ押せば生命の泉湧く

Même sans lire le Japonais, vous voyez que cela ne s’écrit pas pareil. Ce site précise en outre que T. Namikoshi est passé au programme télé de l’après-midi le 1er mois de la 43ème année de l’ère Showa (soit fin décembre 1969 – janvier 1970) et y a lancé son célèbre slogan.

On peut évidemment supposer que la famille Namikoshi possède la graphie officielle et nous partirons de celle-là pour analyser le slogan.

Et les traductions ?


Après, comment traduire cela, c’est le nœud du problème. Nous, pauvres Occidentaux, devons faire confiance à ceux qui nous affirment ce que cela signifie.

Et là on trouve de tout. Fondamentalement, je pense que les Japonais se moquent de la façon dont cela peut bien être traduit dans d’autres langues et sourient poliment quand nous revenons vers eux avec nos imprécisions et erreurs de compréhension.

Quand je lis les diverses traductions, ce qui semble fasciner, c’est l’idée de l’amour maternel et, généralement, on ne dépasse pas la moitié de la phrase. On trouve par ex. ‘le cœur du shiatsu est l’amour maternel’, ou ‘comme l’amour d’une maman’, ou ‘l’âme du shiatsu est l’âme d’une mère’ ou ‘le bon shiatsu secret est le toucher de la mère’.

Sur les documents officiels, le site du Japan Shiatsu College traduit ‘The heart of shiatsu is like a mother’s love, pressure of the finger causes the spring of life to flow’.

Et dans la traduction officielle en français du livre du Japan Shiatsu College ‘Techniques fondamentales du Shiatsu Namikoshi’, on lit ‘L’esprit du shiatsu est semblable à l’amour maternel. Les pressions font jaillir les sources de la vie’.

Ce ne sont pas les traductions divergentes de collègues nettement plus calés en japonais que moi qui me gênent, mais bien les connotations que nous mettons autour des mots. Car parler d’amour maternel, de cœur, d’âme, d’esprit génère des associations mentales avec des concepts occidentaux qui n’ont rien à voir avec ce qui est dit et sont nuisibles à une compréhension claire. 

Nos compréhensions risquent toujours d'être partielles et biaisées, nos esprits ayant grandi dans le christianisme ou les philosophes classiques et, en tout cas, pas dans la pensée orientale. Certains concepts japonais sont intraduisibles chez nous, à moins d’écrire une longue périphrase.

Il va donc falloir aller chercher l’étymologie de chaque mot et tenter de nous rapprocher du sens (ou de l’essence des mots). Prêts ? 

SHIATSU 指圧


Je ne reviendrai pas là-dessus, un article précédent a été consacré à la lecture des deux kanji pour écrire shiatsu. Nous avons tous une idée de ce que veut dire shiatsu.

Ce qui ressortait de l’analyse détaillée des deux kanji, c’était le double mouvement, à savoir une pression vers le bas appelant une réponse vers le haut, suite à une intention transmise par la main. Vous verrez que cela va faire écho avec la fin du slogan.

NO の


Particule qui modifie le nom qui le suit, en fait, comme en Anglais, le génitif qui se place devant et correspond au ‘s.

Sensei no hon, the teacher’s book, le livre du professeur.

KOKORO 心


Le sens profond


Kokoro, habituellement traduit par 'coeur', est un de ces mots japonais intraduisibles en un mot français, car il n’a pas vraiment d’équivalent chez nous.

Comme le dit Pierre Feuga (in ‘Tantrisme’), ‘dans la conception populaire occidentale, le cœur est essentiellement le siège des sensations et des émotions, ou bien le siège des sentiments et des passions, devenant même parfois synonyme de bonté et de charité’. L’intelligence du cœur n’est qu’une faculté qui permet d’y voir plus clair et n’a rien de transcendant. Chez les Hindous (et, ajoute-t-il, nombre de spirituels occidentaux et orientaux), le cœur est avant tout ‘le siège de l’intuition intellectuelle, celle qui perçoit les essences, dévoile les symboles, pénètre le sens de la vie directement sans passer par l’analyse. 

Avec ‘kokoro’, on dépassera également l’idée occidentale de cœur. Itsuo Tsuda (in’ La Voie des dieux’) nous dit que si ‘kokoro’ est étymologiquement identique à l’organe central de l’appareil circulatoire, ‘pourtant, l’acception en est toute différente. Le cœur en français est plutôt le sentiment, tandis que le kokoro en japonais n’est ni tout à fait le sentiment, ni l’esprit, ni la pensée. C’est quelque chose que nous ressentons à l’intérieur de nous-mêmes, il s’approche plutôt du mind en anglais. Si on traduit par mental ou psychique, ce sera encore différent’.

Et il ajoute que la recherche d’un kokoro qui reste imperturbable devant un danger imminent, qui reste calme en toute circonstance, est le but principal imposé à ceux qui essaient d’atteindre la perfection dans le métier des armes.


Si on regarde les graphies anciennes, elles n’ont de plus pas grand chose à voir avec une représentation graphique de cœur. (je redessine les modèles de caractères chinois anciens sur base de l'excellent livre de Cecilia Lindqvist 'China, Empire of living symbols'). On voit bien l'évolution vers le caractère contemporain.

Le kanji cœur est utilisé pour des émotions très variées et se retrouve dans des caractères composés désignant des émotions et états d’esprit, de même que des idées touchant l’homme intérieur, le cœur moral. C’est intéressant par exemple de voir que ‘penser’ se dit omou, et surtout s’écrit 思, superposition d’un champ de riz 田, espace géographique délimité et ordonné (symbole du carré) au-dessus du kokoro. Penser, c’est donc du kokoro mis en forme rationnellement.

La moins mauvaise traduction faute de mot français approprié me semble donc quelque chose comme ‘état d’esprit’ ou ‘ressenti profond’.

Lafcadio Hearn, une vision intérieure du kokoro


Pour qui voudrait se plonger dans le ‘kokoro’ propre à une époque, en l’occurrence Meiji, il existe ce délicieux livre titré Kokoro, écrit en anglais en 1896 par Lafcadio Hearn, premier Européen à avoir pris la nationalité japonaise et toujours aimé aujourd’hui par les Japonais au point d’avoir son musée dans la ville de Matsue. ‘Kokoro’ est une collection d’histoires, d’anecdotes, de réflexions sur un Japon en pleine évolution vu par un gaijin, mais de l’intérieur.

En préambule, Lafcadio Hearn donne cette définition de ‘kokoro’ : les textes composant ce volume traitent de la vie intérieure plus que de la vie extérieure du Japon, et pour cette raison ils ont été regroupés sous le titre kokoro (cœur). Ce mot signifie également esprit (mind), au sens émotionnel, esprit (spirit), courage, résolution/détermination, sentiment, affection et sens intérieur, tout comme nous dirions en anglais ‘le cœur des choses’.

Voilà qui rejoint l’idée de ressenti, quelque chose d’intérieur, au centre.

Kokoro / Shin


KOKORO, selon son association avec d’autres kanji, se prononce également SHIN tout en s’écrivant de la même façon, ainsi dans le célèbre HANNYA SHINGYÔ 心経, traduit par sutra du cœur, si on ne considère que le mot Shingyô. Traduction hâtive de nouveau, car le titre complet est Maka Hannya Haramita (mahaprajnaparamita en sanscrit) Shingyô, soit, classiquement, Sutra du Cœur de la Grande Perfection de Sagesse, ou, encore, plus intéressant : Essence du Sutra de la Grande Sagesse qui permet d'aller au-delà. 

Pas la peine donc de s’efforcer à ressentir dans son cœur les effets d'un sutra qui traite de tout autre chose, et je crains que nous ne devions utiliser ‘cœur’ pour ‘kokoro’ que lorsque nous parlons de l’organe. 



TRADUCTIONS


Arrivé à ce point, la première partie de la phrase n’est donc certainement pas ‘le cœur du shiatsu’, mais quelque chose comme :

Le ressenti profond du shiatsu

L’état d’esprit du shiatsu

Le kokoro du shiatsu


WA は


Certaines versions écrites du slogan donnent ‘shiatsu no kokoro wa’ et c’est vrai qu’en écoutant M. Namikoshi, ce n’est pas clair s’il prononce ‘wa’ (personnellement je ne l’entends pas), mais les Japonais avalent la moitié de leurs mots quand ils parlent.

La phrase parlée est particulièrement elliptique, car il n’y a pas de particule indiquant le thème ou le sujet, pas de verbe dans la première incise et l’infinitif pour terminer (pas de conjugaison). Peut-être a-t-on éprouvé le besoin d'adapter pour l'écrit. 

Si on ajoute ‘wa’, cela ne change pas grand-chose, puisque wa est une particule qui indique le thème de la phrase. On peut traduire par ‘au sujet de’ ou ‘pour ce qui concerne’.

HAHA 母


Etymologie


Haha, c’est la mère. Pour une fois, il n’y a pas 10.000 significations. Ce kanji est associé dans de nombreuses occurrences, par exemple :

  • Etrangement ce que nous appellerions la patrie se dit en Japonais Bokoku 母国, le pays de la mère, ce qui est donc la matrie.
  • Une voyelle est un son -mère car cela s’écrit 母音 et on sait que le kotodama est basé sur 5 voyelles qui engendrent tous les sons. 

Il y a donc dans la mère l’idée de l’origine, de la génération.

Quand un kanji est simple, il faut aller voir les anciennes graphies et deux (parmi les multiples mots désignant la femme) retiendront notre attention : haha 母 et onna 女
 

A l’origine du kanji, les caractères pour dire femme (onna - ) et mère (haha - ) étaient semblables et ne se différenciaient que par les points pour indiquer les seins.

HAHA 母 la mère vient bien de onna (femme avant le mariage). Lorsqu’on place la femme sous un toit, à la maison, on a la sécurité et la stabilité, comme le dit le mot ANZEN 安全, qui se décompose en totalement (zen) tranquille (an). Il ne s’agit pas à la base d’une quelconque misogynie (les femmes à la maison), mais plutôt d’une répartition du travail au Japon, les femmes s’occupant de tout ce qui est à l’intérieur et les hommes de ce qui est à l’extérieur.

La mère est celle qui possède la poitrine pour nourrir. Idéalement, elle a deux enfants, fille et garçon. La mère est l’origine, la source de l’existence, nous disait Maître Kawada.

Ce qui est gênant, à nouveau, ce sont toutes les connotations que nous mettons autour de la notion de mère. Il me semble, au vu du kanji, que nous devons nous limiter à trois aspects non-fantasmés.

La mère dans son rôle nourricier


Si la représentation des seins est ce qui distingue la mère dans le kanji, ce n’est sans doute pas que, comme Margot, elle dégrafait son corsage devant les gars du village, mais pour son aspect nourricier qui la distingue d’une autre femme, comme nous l’avons vu dans les formes primitives du kanji.

Le méridien de l’Estomac passe bien au centre du mamelon (point ES17, Nyûchû, milieu du mamelon). Philippe Laurent (in ‘L’esprit des points’) donne comme étymologie l’hirondelle couvant sa nichée et donc les actes requis pour élever la progéniture de l’homme : nourrir, allaiter. Il ajoute que ce point n’aide sur aucune pathologie en particulier, mais constitue bien plutôt un repère anatomique. Sans avoir la science de Philippe Laurent, je me demande bien pourquoi avoir défini un point qui ne sert à rien. De plus, un point n’est jamais un repère anatomique. Le repère, c’est le mamelon qui permet de trouver le point. Et on peut s'interroger sur son utilisation chez un homme. Questions sans réponse... sauf à retourner peut-être au stade indifférencié du développement embryonnaire.

Evidemment, comme pour le Vaisseau Conception 1 sur le périnée, on ne va pas se précipiter dessus pour le traiter, à cause des possibles connotations sexuelles (idiotes, mais généralement indéracinables). Encore moins le piquer ou y appliquer du moxa, mais là on comprend pourquoi. Il n’empêche que c’est le point par excellence lié à la nourriture de la vie naissante et le méridien de l’Estomac est la première partie du trajet de longévité.

Pour nous le kanji haha 母 est très excitant, car, songez-y : c’est probablement le seul kanji qui représente un point de shiatsu, et des deux côtés, encore.

La mère comme origine de la vie


‘Mère’ nous ramène aux premiers instants de la vie, là où la mère donne la vie et crée un phénomène séparé, l’enfant.

Itsuo Tsuda nous décrit cet instant de façon intéressante : ‘Aucune inspiration, aucune expiration n’est un geste mécanique de répétition. Chacun de ces moments est l’occasion d’un nouvel écoulement de la Vie infinie dans notre être.

Cette respiration totale et cosmique est comparable avec la respiration des nouveau-nés. Avant la naissance, placés dans le liquide amniotique, ils ne respirent pas. Au moment de l’accouchement, ils passent dans le conduit étroit du vagin qui exerce sur eux une pression, laquelle agit , conjointement avec les stimuli exercés par la friction sur la peau et la différence thermique, pour préparer la première inspiration de la vie qui commence sur Terre. C’est cette première inspiration qui donne l’élan initial à la vie et le nouveau-né ainsi mis au monde par voie naturelle, respire de tout son être.

La vie commence avec une inspiration et finit par une expiration. La vigueur du parcours dépend de l’élan initial que la nature a soigneusement mis au point pour qu’il se produise à la naissance. Aujourd’hui, cet élan initial est devenu un luxe car de plus en plus d’enfants viennent au monde par césarienne. Le monde se remplit de gens moroses, sans élan. La respiration est superficielle, sans pouvoir pénétrer jusqu’au ventre. On vit fragmentairement.’

Ainsi donc, la mère est le lieu de l’élan initial qui nous propulsera dans cette vie et la qualité de cet élan déterminera la vigueur de notre existence. Le moment en quelque sorte où la batterie des Reins, soigneusement chargée pendant la grossesse, se met à fonctionner et la respiration débute le ‘final count down’ de notre existence.

La mère comme relais sur la lignée et comme Source


Qui dit père et mère dit ancêtres et lignée et nous abordons ici une donnée fondamentale de la culture orientale. 

Pour rester au Japon, évoquons la conception Shintô, qui consiste à exprimer de la gratitude envers les kami, càd envers l’univers en nous et à l’extérieur de nous. Même si, de nos jours, on prie les kami pour des problèmes personnels, à l’origine, la seule chose qu’on puisse leur demander était d’avoir un enfant, car cela représente la continuité des ancêtres, nous dit Emiko Kieffer (in ‘Le Shintô, la source de l’esprit japonais’). Gratitude, respect pour les ancêtres et la Grande Nature qui nous font vivre, voilà l’essence du Shintô.

Sauf ignorance toujours possible, les Japonais ne semblent pas avoir de référence historique ou mythologique à la Grande Mère, au sens où, en Occident, l’archéologie réfère par ex. à une société matriarcale et où nous employons des termes comme ‘Mère Nature’, etc, en Amérique la Pachamama…

Mais ainsi que me le fit remarquer ma tantrika, par la Mère, il faut entendre la Source. Peu importe ce que les différentes Traditions, plus ou moins d’accord sur le fond, en ont fait par la suite. 

Eckhart Tolle, qui n’est le porte-parole d’aucune Tradition en particulier, nous parle de la Source et du Ki en ces termes. ‘Le non-manifeste (la Source) est l’origine du Ki et ce dernier est le champ énergétique de votre corps. Il sert de lien entre votre enveloppe extérieure et la Source. Il se situe à mi-chemin entre le manifeste, le monde de la forme et le non-manifeste. On peut le comparer à une rivière ou à un courant d’énergie. En amenant attention et conscience dans le corps énergétique, nous remontons le cours de la rivière jusqu’à la source. Le Ki est mouvement, le non-manifeste est le point d’immobilité absolue qui vibre de vitalité. Le Ki est le lien entre le non-manifeste et le corps physique.’

Le point singulier où le non-manifeste se révèle sous la forme du Ki qui devient le monde est, selon Tolle, celui de la naissance et de la mort. Lorsque la conscience est dirigée vers l’extérieur, le monde et le mental voient le jour. Lorsqu’elle est dirigée vers l’intérieur, elle actualise sa propre source et retourne à sa demeure originelle, le non-manifeste. D’où ce conseil de ne jamais accorder toute notre attention au monde extérieur, mais d’en maintenir une partie vers l’intérieur. Sentir l’immobilité et maintenir la porte ouverte.

Ce qui me fait penser à ce que disait Me Ueshiba, en termes Shintô toujours, de la pratique (je cite Itsuo Tsuda, in ‘La Voie des dieux’) : Kokoro o ame tsuchi no hajime ni oite kudasai : placez votre ‘kokoro’ au commencement du Ciel et de la Terre. Il s’agit donc bien de porter son attention à la pénétration du Ki, en se mettant au commencement de l’Univers, et de permettre le surgissement de tous les possibles. Chose que Tsuda expérimentait dans son ressenti comme une ‘baignade lumineuse’.

Chaque jour est le premier jour de la création. Chaque jour est peut-être le dernier jour du retour au Vide, nous dit-il. Eh bien, chaque séance de shiatsu est le premier jour de la création.

Sortir de la vision maternante du shiatsu


Cet état d’esprit ou ressenti profond (kokoro) de la Source et de l'origine de la Vie me semble être le fameux hahagokoro dont parle T. Namikoshi. Car s’il s’agissait d’amour maternel (pourquoi d’ailleurs traduire kokoro une fois par cœur et ensuite par amour, alors que c’est deux fois le même kanji en japonais), je me sentirais exclu à jamais de ce ressenti, en tant qu'homme, sans oublier toutes les femmes qui n’ont pas d’enfant ou n’ont absolument pas la fibre maternelle au sens commun. Nous serions incapables à jamais de comprendre de quoi on parle et le shiatsu serait une affaire de mères biologiques.


Une vision ‘maternante’ du shiatsu me semble bien trop ancrée dans l’idéalisation (très récente, historiquement parlant) de l’amour maternel
tel que prôné par une vision religieuse ou sociétale occidentale (dont certaines mères sont d’ailleurs incapables, que certaines femmes refusent et que bien des enfants rejettent… tant le vécu de chacun peut différer). Par contre, se placer à l’origine du Ki, voilà qui me parle, en méditation comme en shiatsu. 

Et ensuite, on ne peut pas dissocier la première partie de la phrase de la seconde, donc l’effet de hahagokoro a bel et bien à voir avec la pression qui fait jaillir les fontaines de la vie, rien de ‘maternel’ là-dedans. 

On va voir comment analyser cela.

Traduction de la première partie de la phrase


La première partie de la phrase se termine donc par 'hahagokoro', ce qui est une apposition de 'haha' et 'kokoro', le k devenant g, comme c'est le cas souvent en Japonais, les consonnes mutent dans certaines configurations de mots. -ごころ s'écrit dans les mots composés et souvent en hiragana.

Digression : faut-il chercher dans 'hahagokoro' une analogie avec 'Yamatogokoro' 大和心 (ou Yamato damashii), qui signifie l'âme profonde du Japon, le 'nihonisme' (comme dit Isaiah Ben-Dasan), le fort sentiment commun aux Japonais d'être uniques au monde ? Sachant que 'haha' entre dans des composés comme la patrie et que Yamato 大和 renvoie à 'wa' 和 qui est la spécificité japonaise, y a-t-il là entre les lignes que le shiatsu est quelque chose de spécifique au Japon ? L'analogie m'effleure, mais je pose ça là, sans plus.

Restons au plus près des mots et tentons, à ce stade, une première formulation :

  • Sans le wa : ressenti profond du shiatsu ressenti profond de la Source ( de l’origine du Ki)

  • Avec le wa : Au sujet du ressenti profond du shiatsu, (c’est) avoir le ressenti profond de la Source (de l’origine du Ki)

Faites-vous une tasse de thé, on poursuit sur la deuxième partie de la phrase.

OSEBA 圧せば ou押せば


On trouve les deux orthographes et la deuxième graphie est la version Namikoshi. Dans tous les cas, cela se prononce oseba. Et dans tous les cas, le verbe ‘Osu’ signifie presser, appliquer une pression par en haut, sceller, influencer, prendre le pouvoir sur qqch.

La première graphie, vous la connaissez. 圧, c’est le même kanji que atsu, de shiatsu, qui signifie pression. 圧す, osu, cela signifie donc presser, mais il semble que ce soit un archaïsme.

Le mot plus courant, c’est 押す, qui se prononce également osu et veut également dire presser, et on y retrouve le signe de la main 手.

Les deux kanji impliquent quoi qu’il en soit une idée de pression verticale du haut vers le bas, ce qui est pertinent pour nous.

Osu devient oseba au mode conditionnel, la conjonction ba étant la marque du conditionnel. Le conditionnel en japonais établit généralement une relation entre deux phrases, la deuxième phrase s’accomplira si la condition est remplie.

Donc, traduction de oseba : si appuyer verticalement, (alors quelque chose se passera).

INOCHI 命


Il y a plusieurs kanji pour dire la vie en Japonais, le plus connu étant 生, prononcé généralement ‘sei’ et que l’on retrouve dans Sensei, 先生càd la vie ancienne, qui précède, ce que nous traduisons par ‘Maître’. Le Maître est celui qui, plus âgé, a l’expérience pour transmettre.

Le fait évidemment que Namikoshi utilise Inochi, et pas sei, nous incite à aller voir les nuances propres à ce kanji et nous trouvons vie, mais dans le sens d’un destin. Destin, mot à fuir de nouveau au sens occidental (fatum), bien plutôt, la destination, le sens de la vie (dans le ... sens de direction). 

Sei et inochi sont associés dans l’orthographe des Namikoshi 生命, ce qui devrait se prononcer seimei et signifie la vie organique, l’existence, la force de vie, l’essence.

Le point Meimon porte de la Vie, en rapport avec les aspects Eau et Feu des Reins gauche et droit s'écrit 命門, c'est donc le même kanji que Inochi et cela nous indique bien que ce kanji est en rapport avec l'Essence profonde de l'énergie vitale.

On peut donc comprendre que le Inochi dont question ici concerne à la fois la vie vue dans sa finalité et l’existence humaine. Et que donc le shiatsu a un effet sur notre vie quotidienne, ainsi que sur le flux de vie en nous, qui nous précède et nous dépasse.

Inochi by Nakazono


De même que ‘kokoro’ est le titre d’un ouvrage de Lafcadio Hearn, ‘Inochi’, sous-titré ‘Le Livre de la Vie’, est le titre d’un livre de Nakazono Sensei, quasi-introuvable aujourd’hui.

Ouvrage très étrange consacré au Kotodama, cette pratique de sons propres aux Japonais, basée sur leur langue syllabique (dans son oralité). Il est très difficile de trouver des sources fiables en matière de pratique de kotodama et les éléments donnés par Masahilo Nakazono sont parfois bien obscurs, mais ce qui nous intéresse, c’est par exemple cette affirmation : ‘le contenu total de l’activité de l’univers et sa concrétisation a été reconnu et saisi dans le principe de vie des 50 sons’. Ou encore ‘nos ancêtres ont saisi l’ordre complet de la manifestation de la vie humaine comme un passage de l’a priori à l’existence réelle de l’être vers les phénomènes universels a posteriori, pour revenir à l’a priori. C’est le cycle complet de la manifestation universelle. Le principe de Kotodama est le principe de la vie humaine dans sa totalité’.

On comprend donc bien à nouveau que quand on choisit de dire Inochi, on entend bien plus que l’espace entre la naissance et la mort d’un individu, mais plutôt l’énergie vitale, non-manifestée puis manifestée, ou, si vous préférez : Ciel Antérieur et Postérieur. 

La Vie, quoi.

IZUMI 泉


Le mot Izumi renvoie vers une source, une fontaine, une eau jaillissante.

Le kanji est composé de ‘eau’ 水 et de ‘blanc’ 白, ce qui montre l’écume d’une eau jaillissante, sous pression, donc, et un jaillissement vers le haut. Rappelez-vous que le kanji atsu 圧dans ‘shiatsu’ contient également cette idée de pression vers le bas et vers le haut.

Quand on presse, c’est la Vie qui jaillit comme une fontaine. Rappelez-vous également (texte précédent sur les tsubo) qu’étymologiquement, les tsubo sont des cavités où se tapit le ki. Soit ils sont vides et doivent se remplir, soit ils sont trop pleins et il faut évacuer l’énergie.



WAKU 沸 ou 湧


On trouve aussi plusieurs graphies pour dire waku

沸 Bouillir, exciter, fondre donne waku bouillir, avoir lieu énergétiquement, fermenter

湧 Bouillir, fermenter, bouillonner donne waku : surgir, jaillir, sourdre, apparaître soudainement, voire ressentir des émotions

La deuxième écriture (retenue par les Namikoshi) semble donc plus plausible. Même si à la base des deux kanji il y a cette idée de bouillonnement, de fermentation (signe de vie), le kanji attaché spécifiquement à l’eau semble plus juste que celui associé à la chaleur.

A propos de ces imprécisions orthographiques, est-ce à dire que les Japonais eux-mêmes hésitent sur la façon d’écrire ce qu’ils entendent ? Exactement. Ils voient le sens et plusieurs façons possibles de l’écrire et, s’ils confondent les kanji, des imprécisions peuvent en résulter.

Le fait d’employer deux références explicites à l’Eau (izumi et waku) renverrait-il d’ailleurs au Mouvement Eau, lié aux Reins, à l’énergie vitale, à l’origine de la vie, et portant le numéro 1 dans la numérotation du carré magique, car c’est le premier et le plus important ? Maître Kawada nous disait de toujours revenir aux Reins. Et hahagokoro nous renvoyant également vers l’essence même de l’énergie, ce ne serait pas étonnant.

Autre chose, le verbe waku n’est pas conjugué mais à l’infinitif, ce qui donne une idée de soudaineté et évite toute précaution de forme ou de conjugaison. En français, nous avons quelque chose de semblable : ‘et les eaux de jaillir’ donne un effet plus spontané que de dire ‘les eaux jaillissent’. 


(WA) (HA) HA HA


Peut-être faut-il voir dans cette finale le goût des Japonais pour les onomatopées (giseigo), puisqu’ils aiment les mots avec des répétitions syllabiques.

Namikoshi ponctuait toujours son slogan de ces 3 interjections sonores. Le sourire qui ne le quittait jamais est un peu sa marque de fabrique, de même qu’un comportement en apparence assez extraverti. C’est un type que l’on observe fréquemment au Japon chez les personnes d’un certain âge et avec une bonne énergie vitale. Ils adorent parler fort, rire ensemble de façon assez démonstrative et sont entre eux plutôt familiers. Cela tranche avec l’image que l’on aurait ici du Japonais impassible et réservé. Hé non, ils ne le sont pas tous, les villageois, par exemple, ne sont pas comme ça.

Par ailleurs, la bonne humeur sans nuages affichée par M. Namikoshi plaiderait plutôt en faveur de l’efficacité du shiatsu et du fait de vivre sa pratique. N’attendrait-on pas d’un praticien qu’il applique et vive ce qu’il préconise ? Et ‘bien rire’ était un des critères de bonne santé de M. Namikoshi, avec bien manger, bien dormir, bien évacuer et bien travailler. Pour renforcer votre immunité, riez au moins 5 minutes par jour, les médecins éclairés le disent également. Et quand ‘Shin’ est radieux, pas besoin de se forcer, cela vient tout seul.

Désolé de creuser une seule phrase de façon aussi méticuleuse, mais vous voyez qu’au final, la compréhension a gagné en profondeur.

Ce qui ressort de cette analyse


Car arrivé au bout de ce parcours analytique, nous pouvons donc dire que :

  • Il y a des divergences et des imprécisions quant à la façon d’écrire et de comprendre le texte japonais, et donc beaucoup d’approximations de traduction et des interprétations

  • Des mots comme ‘cœur’ , ‘mère’ et ‘vie’ sont des pièges en matière de compréhension, nos concepts occidentaux ne rentrent pas dans les mots japonais : en être conscient et ne pas interpréter en fonction de nos croyances 

  • M. Namikoshi dit lui-même que c’est le slogan du shiatsu et un slogan se retient normalement facilement, par son contenu, la rythmique de la phrase, l’utilisation répétée dans les media et la façon de le dire. Ce slogan fonctionne, il a sans aucun doute contribué à populariser le shiatsu. 

  • On peut rester au niveau du slogan et du body language qui l’accompagne, c’est l’effet mnémotechnique, mais on peut aussi aller voir le sous-jacent.

  • Si on analyse le slogan, on voit qu’il y a deux phrases, la première dit ce qu’est le shiatsu, la seconde donne la méthode (faire des pressions) et décrit l’effet. 

  • Pour un slogan, le choix des mots ne semble quand même pas facile ou innocent, mais plutôt subtil et avec de nombreuses nuances possibles. 

Traduction


Alors lançons-nous pour une traduction la plus littérale possible :

  • Shiatsu no kokoro (wa) : (Au sujet de) l’état d’esprit / du ressenti profond du shiatsu
  • Hahagokoro : (c’est) avoir le ressenti profond de la Source (de l’origine du Ki)
  • Oseba : si faire (on fait) des pressions verticalement de haut en bas

  • Inochi no izumi waku : la fontaine (bouillonnante) de la Vie de jaillir / d’apparaître soudainement.

  • Hahaha

A partir de là, tentons de formuler en bon français sans dévier du sens littéral.

Concernant le ressenti profond propre au shiatsu, il s’agit du ressenti profond de l’origine du ki. Si on fait des pressions verticalement, le flux impétueux de la Vie apparaît /jaillit soudainement.

Et, avec toutes les connotations que nous avons évoquées dans l’analyse mot à mot, voici ce que je comprends :

Le ressenti profond propre au shiatsu est le ressenti profond de l’origine de la vie, quand on se place à la Source du Ki. Si je fais des pressions verticales du haut vers le bas, le flux impétueux de la Vie apparaît soudainement. Cela me traverse et me rend joyeux (hahaha).

On est bien loin de ‘le shiatsu est l’amour maternel’. Désolé pour ceux qui aiment les choses simples.

Et vous, comment formuleriez-vous, sans interpréter ? J’aimerais lire vos phrases à partir de l’étymologie.

Minimalisme, mantra et norito


Achevons la réflexion (et les lecteurs) et élargissons le débat pour terminer.

Comme ce n’est pas un slogan idiot, mais avec beaucoup de profondeur et peut-être plusieurs couches, il me vient à l’esprit que nous pourrions l’utiliser, le répéter à voix haute, le scander, le chanter… voire le traduire en gestes. 

Car ne perdons pas de vue la gestuelle de M. Namikoshi : pouces dressés en avant, ramener à soi, et laisser jaillir le rire en levant les bras au Ciel. En ce sens, le slogan est l'expression à travers le corps du flux de Vie qui nous traverse.

Et n’évoquions-nous pas les possibles liens du shiatsu et de la musique dans un article précédent ?


Philip Glass


Ainsi, répéter, murmurer, chantonner ou crier le shiatsu no kokoro dans nos cabinets finirait-il par faire comme dans la chanson Changing opinion sur l’album Songs of Liquid Days de Philip Glass ? (une des œuvres majeures du minimalisme).



Quelques extraits de ce song pourraient bien nous parler et faire écho à la pratique et au slogan du shiatsu :

‘Gradually we became aware of a hum in the room’ …
Sometimes it was a murmur
Sometimes it was a pulse…
Maybe it's the hum of our parents' voices
Long ago in a soft light…
Maybe it's the hum of changing opinion
Or a foreign language 
In prayer.

Hum (bourdonnement), pulse (pulsation, qui nous renvoie au coeur), chanter 'shiatsu no kokoro' serait-il finalement une expression  sonore de 'hahagokoro', en Anglais 'Mum's hum' ?

Et la conclusion nous amène à l’hypothèse suivante :

Maybe it's the mantra of the walls and wiring
Deep breathing 
In soft air.

Mantra


Dès lors, le slogan pourrait-il être un mantra, comme en ont les Indiens depuis toute éternité ? Car le mantra est puissance sous forme de son, énergie qui peut même obliger les dieux à obéir.

Pour Pierre Feuga (in ‘Tantrisme’), l’ardente inspiration, la volonté sans faille, la concentration d’énergie sont des conditions indispensables à la récitation’. Le mantra est vibration. Mais pour que le mantra fonctionne, il faut une transmission orale et personnelle, et connaître la façon de réveiller sa puissance. Cela va être compliqué.

Mais au moins avons-nous œuvré dans le bon sens car ‘celui qui répète le mantra sans en connaître le sens est comme un âne qui transporte une charge de bois de santal : il en connaît le poids mais ne jouit pas du parfum’. On n’en fera pas un vrai mantra, mais on voit l’idée. Toujours savoir ce qu’on fait, (et donc aussi ce qu’on dit), selon Bernard Bouheret.

Norito


Pourrait-on alors l’utiliser comme un norito ? Car voilà qui est bien japonais et même shintô.

Le norito appartient au monde du sacré. Les vibrations suite à la prononciation de ces syllabes ont un effet calmant et nous connectent l'inexprimable. Voilà qui nous ramène au kotodama.

'Le norito est un Misogi (purification). Par essence il n’est jamais parfait, il change et évolue. Il est le reflet d’un moment de notre être.'  (Régis Soavi)

Répéter à la japonaise 'shiatsu no kokoro' en nous imprégnant de la vibration rythmique des syllabes est peut-être une pratique qui ouvre à certaines choses… qui le dira, sinon celui ou celle qui le pratiquera au quotidien ? 

Hahaha